(Re)penser ses stratégies de recherche pour enquêter sur et avec les industries. Du terrain difficile au terrain sous influences
Les réflexions méthodologiques ou épistémologiques menées autour du travail de recherche sur un terrain ou un objet sensible ou difficile ne sont pas nouvelles en sciences sociales (Renzetti, Lee, 1993 ; Bouillon, Fresia, Tallio, 2005 ; Boumaza, Campana, 2007 ; Ayimpam, Bouju, 2015). Elles ont été explorées à de nombreuses reprises dans des enquêtes menées sur les milieux à risque ou fermés comme la police (De Maillard, 2019), la criminalité organisée (Mohammed, 2022), la prison (Veaudor, 2023) ou la grande bourgeoisie (Pinçon, Pinçon-Charlot, 1991). En revanche, peu de travaux reviennent sur ce que ces difficultés peuvent constituer lors d’une enquête dans les industries (Al Dahdah et al., 2025) et sur les conséquences scientifiques et éthiques inhérentes à celles-ci. Si cette question n’est donc pas propre aux industries, a fortiori agroalimentaire, enquêter dans de tels milieux économiques présente plusieurs spécificités théoriques et pratiques qu’il convient d’analyser. Bien que l’industrie ne constitue pas directement notre objet de recherche, elle régit et organise les territoires étudiés et conditionne notre accès au terrain. En toile de fond des rapports de force locaux (accès à l’emploi, réputation locale, enjeux électoraux), son pouvoir d’influence limite et disqualifie les discours dissidents portés à son égard ou aux activités dépendantes. À travers cette proposition croisant deux expériences de l’enquête dans le milieu agro-industriel breton, nous proposons d’interroger ce qu’implique de faire recherche avec et non pas plus seulement sur un terrain « difficile » : Au-delà d’étudier l’industrie comme un terrain à l’accès restreint, comment composer sur des espaces dépendants de celle-ci ? Ainsi, notre communication propose d’aborder dans un premier temps les contraintes dans l’accès et dans l’échange avec l’industrie en tant qu’acteur central sur nos terrains respectifs. Parce qu’ils développent des stratégies d’entreprise visant à satisfaire des intérêts économiques particuliers, les discours des acteurs industriels doivent également être saisis et analysés dans le contexte de leurs activités politiques, largement documentées (Benamouzig, Cortinas Muñoz, 2022). Comment faire face aux discours pendant la conduite de l’entretien et dans l’exploitation des données récoltées ? Plus largement quelle posture adopter pour satisfaire les exigences d’une démarche critique, scientifique et éthique face aux asymétries symboliques, de genre et de pouvoir qui surgissent ? Dans un second temps, nous nous proposons d’interroger l’idée d’un terrain « sous influence », comme terrain au sein duquel l’industrie produit des formes de censure ou de dépendance qui limitent l’exhaustivité des discours des acteurs locaux et des habitants. En l’occurrence, que produit le « silence dans les champs » sur nos résultats ? Quelles stratégies peuvent être développées pour contourner ces difficultés ? Cette communication propose à la fois d’interroger les contraintes liées à l’étude de l’industrie et de déplacer la focale du terrain « difficile » à celle d’un « terrain sous influence ». Il s’agira donc de penser les effets de l’influence industrielle sur nos territoires d’enquête, nos données récoltées et les arrangements méthodologiques mis en place pour répondre à ces contraintes.