Les déchets sont, dans leur vision hygiéniste, des objets encombrants, dangereux ou contaminants qu’il faut tenir à distance des espaces habités. Leur prise en charge repose sur un ensemble d’infrastructures destinées à les collecter, les transporter et les transférer vers d’autres systèmes responsables d’en assurer le traitement. Parfois sans infrastructure, ce rôle revient alors à la nature. Pourtant, les infrastructures ne sont pas de simples tuyaux dans lesquels transitent des matières résiduelles. En tant que dispositifs sociotechniques (Coutard et Rutherford, 2016), elles transforment les pratiques, reconfigurent les relations hiérarchiques entre les groupes et redessinent l’organisation des espaces. Ce constat, valable pour l’ensemble des infrastructures, l’est sans doute encore davantage pour celles qui prennent en charge les déchets, tant ces objets sont liés aux questions d’ordre. Interroger l’ordre rudologique (Barbier, 2021) et ses infrastructures revient ainsi à examiner les tensions qui traversent plus largement l’organisation des sociétés. L’implantation d’une nouvelle infrastructure de gestion des déchets ne se fait jamais sur un territoire vierge : elle doit composer avec, s’intégrer, se superposer ou supplanter un ordre rudologique institué. Comment s’imposent avec elle de nouvelles normes, représentations et pratiques, mais également de nouvelles formes d’exploitation, de domination et de relégation, et donc de résistance ? Peut-on parler d’une colonisation par les infrastructures, et de quelle nature serait-elle ? Enfin, comment les infrastructures contribuent-elles à redéfinir, voire à inventer, les déchets eux-mêmes, notamment pour alimenter une économie circulaire structurée par les logiques du capitalisme industriel ?
Dans cette mise en perspective des infrastructures et des déchets, plusieurs thématiques peuvent être identifiées.
- Production de résidus par les infrastructures
Une dimension encore peu interrogée concerne la production de matières détritiques par les infrastructures elles-mêmes. Celle-ci recouvre toutefois des phénomènes distincts qu’il importe de différencier. D’une part, certaines infrastructures génèrent, par leur usage ordinaire, des résidus diffus qui échappent largement aux dispositifs de prise en charge : déchets de bord de route, microplastiques issus de l’usure des pneus sur les chaussées (Beaurepère et al., 2025), ou encore dépôts disséminés le long des axes de circulation. Ces résidus, produits sans intention de gestion, demeurent en grande partie hors champ des politiques de traitement. D’autre part, les infrastructures dédiées à la gestion des déchets produisent elles-mêmes des déchets secondaires. Certains sont anticipés et intégrés aux chaînes de traitement, tels que les refus de tri, les mâchefers ou les résidus d’épuration des fumées (Ledieu et al., 2024). D’autres relèvent de formes de débordement ou de fuite, comme les emballages qui s’échappent des déchetteries ou des centres de tri.
Pris ensemble, ces différents régimes de production détritique mettent en lumière les limites structurelles de la promesse de bouclage portée par l’économie circulaire, en montrant que celle-ci ne se heurte pas seulement à des déchets qu’elle ne parvient pas à capter, mais aussi à ceux qu’elle produit inévitablement.
- Rayonnement du potentiel détritique des infrastructures
Une infrastructure de traitement des déchets ne produit pas uniquement des résidus ayant une existence matérielle. Son potentiel détritique (Blot, 2026) rayonne bien au-delà de ses limites spatiales. Dès lors, comment rendre acceptable son implantation ? Comment les infrastructures de traitement des déchets, de la poubelle au centre de tri, se signalent-elles dans les espaces urbains ou péri-urbains ? Accompagnant le mouvement de normalisation des déchets, nécessaire à leur transformation en ressources matérielles, énergétiques et morales, les infrastructures sont-elles « pimpées », « ludifiées » ou encore « verdies » (Alexander, 2009) ? Ce questionnement correspond aussi aux préoccupations sur les formes de résistance à l’installation des infrastructures (Hajek et al, 2015) ?
Ce rayonnement s’exprime également selon des questions d’inégalités environnementales et écologiques, qui engagent doublement par la présence comme par l’absence d’infrastructures. Une installation de traitement des déchets produit des nuisances, environnementale comme sociales et foncières. Leur implantation sur le territoire dessine-t-elle une carte des inégalités ? Malgré une forme de normalisation symbolique des déchets induite par le développement du recyclage, vivre ou travailler sur ou dans de telles infrastructures demeure socialement marquant. L’absence d’infrastructure est aussi génératrice d’inégalités puisqu’elle condamne des populations à vivre avec les déchets et à subir les nuisances tant symboliques que matérielles de la proximité du détritus (Durand, 2015 ; Durand, 2017 ; Bacconnier et al., 2023). Tout l’enjeu des infrastructures réside dans leur capacité d’emporter les déchets vers des zones inhabitées, des espaces sacrifiés (Gouhier, 2000). Il convient aussi de penser aux infrastructures qui ont disparues, telles les anciennes décharges, absentes mais quand même présentes, qui, malgré leur invisibilité et parfois même le fait que l’on les ait totalement oubliées, continuent néanmoins à polluer les sols et les eaux (Levy, 2024).
- Infrastructures et structuration des relations entre groupes sociaux
Une infrastructure doit parvenir à s’inscrire dans le monde qu’elle promet d’organiser. Au prix de quelle adaptation des systèmes d’ordre qui lui préexistent cette inscription se noue-t-elle (Akrich, 1989) ? Au prix de quels renoncements dans les promesses dont elle est initialement porteuse ? Quand elle est inadaptée et inopérante, quels sont les réseaux qui prennent alors en charge les déchets ? Quel est le rôle du « secteur informel », des biffins (Florin, 2015 ; Balci, 2022), à l’économie du crime (Maccaglia, 2009), en passant par la mobilisation de la force de travail domestique (Rumpala, 1999 ; Barbier, 2002), dans le fonctionnement des infrastructures ou pour pallier leurs défaillances ? Le cas des déchetteries où des pratiques de récupération inattendues se développent (Pacreau, 2013 ; Blot et Dormoy, 2024), comme celui des dépôts non conformes aux attendus des règlements de collecte, invite à réfléchir au fait que le monopole infrastructurel n’est pas sans faille, qu’il est confronté à des résistances, et surtout que son fonctionnement (son efficacité) dépend en très grande partie de la mobilisation d’acteurs dont les motivations, les besoins ou les formes d’interventions ne relèvent pas de calculs comptables ou financiers qui sont ceux des bureaucraties (Oliveira, 2015 ; Florin et Garet, 2019). Quels sont les effets de l’implantation d’une infrastructure de traitement des déchets sur les groupes sociaux et sur leurs relations ? Au-delà des promesses d’inclusion sociale, comment participent-elles à la structuration des rapports de pouvoir et comment les rendent-ils compatibles avec les exigences industrielles et de rentabilité financière des marchés capitalistes (Anthanaraman, 2024) ?
- L’invention des déchets par les infrastructures
Une autre manière d’interroger conjointement infrastructures et déchets consiste à adopter un retournement de la causalité, démarche classique en sciences sociales. Et si les infrastructures ne se contentaient pas de gérer les déchets, mais contribuaient à les produire ? Sabine Barles (2005) a ainsi montré qu’au dix-neuvième siècle, l’invention de la poubelle est concomitante à celle des déchets eux-mêmes.
S’il n’est pas certain que les poubelles (les bacs de collecte) constituent à proprement parler des infrastructures, elles en forment néanmoins des éléments clés, en tant que points d’entrée dans les dispositifs socio-techniques et organisationnels, au même titre que les points d’apport volontaire ou les déchetteries. Ces différents portails ne sont pas neutres : ils participent à la définition du statut des objets. Ainsi, le bac de collecte sélective, en ouvrant sur des infrastructures distinctes de celles de la poubelle d’ordures ménagère résiduelles, a simultanément transformé les objets et les gestes, reconfigurant le « bonheur de jeter » par l’introduction d’une ambivalence du geste et de l’objet, désormais susceptibles d’être tantôt bénéfiques tantôt néfastes pour l’environnement (Calvino, 1991 ; Monsaingeon et Boudia, 2023 ; Blot et Vasseur, 2024). Les déchetteries constituent également des lieux où se jouent le statut et le devenir des objets, et où s’articulent des relations entre différents groupes d’acteurs : seront-ils récupérés par des tiers, par des associations agréées, par des industriels du recyclage, ou finiront-ils enfouis ou incinérés dans d’autres infrastructures ? Dans ce contexte, l’évolution continue des dispositifs sociotechniques apparaît comme une tentative de réduire ces zones d’indétermination, en réprimant parfois les pratiques populaires (Desvaux, 2017 ; Dormoy, 2024), pour garantir un monopole infrastructurel et pour stabiliser, parallèlement au statut des objets, les gisements destinés à alimenter les infrastructures.
Appel à communications en cours pour le 8 février 2026.