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Pratiques collectives de résistance face au système agro-alimentaire : l’invention d’une justice alimentaire écologique ?
Aline Le Failler. Pratiques collectives de résistance face au système agro-alimentaire : l’invention d’une justice alimentaire écologique ?. « Réparer le futur ? Réflexions et expériences depuis l'écologie politique », Atelier d'Ecologie Politique (Atecopol), Jul 2025, Toulouse, France. ⟨hal-05619854⟩
Les systèmes alimentaires industriels représentent environ un tiers des émissions globales de gaz à effet de serre (IPES-Food, 2023), alors que l’insécurité alimentaire touchait près de 30% de la population mondiale en 2022 (Faucher & Perigaud, 2024). Pour dévier de ces trajectoires insoutenables écologiquement et injustes socialement, des initiatives collectives se structurent et se multiplient ces dernières années, documentées par de nombreux travaux scientifiques qui rendent visible un « militantisme de pratiques alternatives » (Paddeu, 2016). Ces initiatives sont portées par des collectifs qui produisent, transforment, distribuent, mangent et compostent, recréant ainsi des formes concrètes « d’environnementalisme ordinaire » (Blanc et al., 2022) : tout au long de la boucle alimentaire, du champ à l’assiette et de l’assiette au champ, elles contribuent à « réparer le futur » au travers de nouvelles pratiques et alliances (entre acteurs sectoriels, avec les politiques publiques, entre humains et non humains). Pourtant, ces pratiques font face à un double paradoxe. D’abord, elles agissent le plus souvent à une échelle locale tout en devant composer avec des cadres normatifs nationaux voire européens, et des filières de production-consommation largement mondialisées. De plus, ces initiatives s’inscrivent dans une tension forte entre enjeux environnementaux et sociaux : s’agit-il « d’écologiser » des pratiques de solidarité, ou bien « d’inclure » des groupes sociaux marginalisés dans des pratiques écologiques ? En empruntant aux cadres théoriques de la justice alimentaire et environnementale (Martinez Alier, 2002; Emelianoff, 2008; Escobar, 2018; Noel & Darrot, 2018; Granchamp et al., 2023) mais aussi de l’environnementalisme ordinaire et des pratiques populaires (Blanc & Paddeu, 2018; Comby & Malier, 2021; Billen, 2023), cette communication entend montrer dans quelle mesure les pratiques observées inventent une forme de « justice alimentaire écologique », nous orientant peut-être vers des trajectoires plus justes et soutenables. Sur la base d’entretiens et d’observations participantes, nous proposons d’analyser les pratiques alimentaires alternatives de deux quartiers de Nantes, l’un central et en cours de gentrification (l’Ile de Nantes), l’autre périphérique et populaire (le quartier de Bellevue). Nous nous intéresserons par exemple à une coopérative innovante de maraichage - restauration, une caisse commune alimentaire en expérimentation, des associations de récupération d’invendus alimentaires, des restaurants sociaux et solidaires, une entreprise de collecte à vélo de matières organiques, une maison de l’agriculture et de l’alimentation, ou encore un supermarché coopératif nourri par des maraichers bénévoles. L’observation des lieux et des pratiques, l’échange avec les acteurs et une approche qualitative des flux de matières seront discutés au prisme des enjeux sociaux et environnementaux propres aux inégalités alimentaires. D’abord, nous tenterons de caractériser, « vues d’en bas » (Collectif Rosa Bonheur, 2019), ces pratiques : quelles sont-elles, dans quels lieux s’inscrivent-elles, quelle alimentation produisent-elles ou consomment-elles ? Une analyse métabolique exploratoire nous permettra aussi de montrer que ces initiatives créent des réseaux locaux territorialisés qui contribuent à une plus grande égalité dans l’accès à l’alimentation. Ensuite, nous nous interrogerons sur le sens politique donné (ou non) à ces pratiques par les acteurs. Qui s’engage et pourquoi ? Nous verrons que les lieux d’expérimentation deviennent des arènes politiques concrètes, pouvant (re)donner du pouvoir d’agir aux personnes qui s’y engagent et permettant de les « réancrer » (Ouassak, 2023). La réappropriation des lieux et des moyens de production – consommation ne va pas sans conflits et rapports de pouvoir, qu’il sera intéressant de mettre au jour. Enfin, il s’agira de questionner les tensions existantes entre inclusion et exclusion. Nous verrons que la plupart des initiatives cherche, de façon différenciée, à inclure : inclure socialement (lutte contre l’exclusion sociale, raciale, de genre), mais aussi inclure matériellement en reconnectant les flux de matières (lutte contre la rupture métabolique, McClintock, 2010). Pourtant, ces pratiques peuvent être exclues (par les politiques publiques ou les filières industrielles), ou elles-mêmes devenir excluantes, reproduisant alors certains mécanismes d’oppression (Paddeu, 2021). Notre proposition de communication s’inscrit donc à l’interface entre l’axe 1 et l’axe 2, puisqu’elle entend interroger la réappropriation des modes de production et de consommation alimentaires par des pratiques collectives et alternatives concrètes : nous nous intéresserons donc à des expérimentations et alternatives relevant de la subsistance, proposant de nouveaux modèles de production agricole et de gestion des déchets organiques ; mais aussi au rôle de l’écologie populaire et de la justice environnementale pour comprendre comment se jouent des rapports de forces entre ces alternatives et avec les acteurs publics et industriels. Cette intervention pourrait tout à fait s’insérer dans une table ronde qui aborderait les pratiques populaires écologiques, les alternatives au système agro-alimentaire dominant, ou encore la réorientation de flux de matières.