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La motilité, une forme de capital permettant d’éviter les irréversibilités socio-spatiales ?
Vincent Kaufmann, professeur & Christophe Jemelin, chargé de recherches, Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne (Suisse)
La mobilité est au centre des transformations que connaissent les sociétés occidentales contemporaines. Valorisée sur le plan économique au titre de vecteur de croissance, stimulée par la diffusion de systèmes techniques offrant des potentiels de vitesse considérables, la mobilité des personnes, des biens et des informations connaît une croissance continue depuis plusieurs décennies. La croissance des volumes de flux, de leur vitesse et de leur portée spatiale suscite beaucoup d’interrogations : est-elle l’indicateur d’une fragmentation spatiale et d’un élargissement de l’univers de choix qui s’offre aux acteurs ? Les flux de mobilité ne nous dévoilent en effet pas en tant que tels les logiques d’action qui les sous-tendent. En particulier, ils ne nous disent pas dans quelle mesure ils sont le résultat d’un systèmes d’opportunités et de contraintes plus ouvert ou plus fermé que par le passé. Au contraire d’une fluidification sociale égalisatrice, la mobilité n’est-elle pas devenue un facteur de différentiation social important ?
La flexibilité est de plus en plus une exigence structurelle. La multiplication des sphères d’activité la nécessite. Il y a de plus en plus de manières différentes d’être mobile et cette multiplication découle de celle des potentiels de vitesse procurés par les systèmes techniques qui donnent accès à des territoires beaucoup plus étendus. Choisir et gérer sa mobilité dans un tel contexte nécessite des choix constants et des réadaptations continuelles, ce d’autant plus que toutes les alternatives possibles n’ont pas la même « valeur ». Etre mobile à bon escient n’est-il pas devenu une exigence de l’insertion social en général ?
Pour aborder cette problématique, la communication proposée partira du potentiel de mobilité des acteurs, ou motilité, soit de la manière dont les acteurs construisent leur champ du possible en matière de déplacements à partir d’accès (dont ils se dotent plus ou moins), de compétences et de l’appropriation des systèmes techniques de communication et de transport. Dans cette optique, nous avons choisi d’analyser la transformation par les acteurs des potentiels de vitesse procurés par les systèmes de transport en mobilité spatiale : le jonglage avec les différentes possibilités offertes par les systèmes de transport est-il en train de devenir une ressource centrale dans l’insertion ? Y a-t-il un lien entre le choix de localisation de l’habitat et ce jonglage ?
Nous présenterons en particulier les résultats d’une recherche par entretiens en profondeur effectués auprès d’usagers des chemins de fers suisses. Ceux-ci montrent que les modes de transport et les formes de mobilité (physique, virtuelle, téléphone, SMS…) sont utilisées comme une ressource pour repousser les incompatibilités spatio-temporelles auxquelles sont confrontés les acteurs. Ce jonglage, souvent assez inventif, implique une accessibilité étendue aux réseaux de transports et de télécommunication, des compétences organisationnelles et une appropriation des temps et des lieux de transport. Dans les couples bi-actifs par exemple, pratiquer la pendularité de longue distance en travaillant dans le train et certains jours à domicile relié à internet devient courant. Différentes logiques de comportements ont ainsi pu être mises en évidence, chacune comporte une part d’arbitrage dans laquelle l’acteur cherche à optimiser sa mobilité par rapport à ses différents projets, en particulier professionnels et familiaux. Malgré cela, les solutions de mobilités spatiales adoptées restent généralement considérées par les intéressés comme sous-optimales, mais sont acceptées parce qu’elles préservent un champ des possibles. Cette apparente contradiction résulte du fait que dans des arbitrages, la mobilité est secondaire par rapport à la volonté de réalisation d’activités ou l’ancrage résidentiel. En fait, Dans de nombreux cas, les acteurs évitent de choisir entre des alternatives et cherchent à combiner les termes alternatifs au moyen de la mobilité. La mobilité leur sert donc à éviter des irréversibilités. La communication se terminera par une analyse des implications de ces résultats par rapport à l’espace géographique.
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