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Géocratie
Michel Bussi, professeur à l’université de Rouen, FRE 2795 "Identité et différenciation des espaces, de l’environnement et des sociétés"
Cette communication reprend la conclusion de mon Habilitation à Diriger des Recherches, soutenue en 2001, cette conclusion n’ayant fait à ce jour l’objet ni de publication, ni de communication.
La géographie a entretenu traditionnellement des rapports distants à la fois avec la sociologie et les sciences politiques. Les rapprochements géographie/sociologie et géographie/politique semblent effectifs depuis une vingtaine d’années… Par contre, le triple rapprochement géographie/sociologie/politique reste encore peu pratiqué, et encore moins conceptualisé. La géographie du politique, et plus encore la géopolitique demeurent souvent associées à des logiques descendantes de contrôle du territoire, qui peinent à reconnaître la libre action de l’individu, privilégiée dans la géographie sociale. Pour cette raison, on pourrait désormais dissocier du terme de géopolitique celui de géocratie. Une géographie de la démocratie serait une partie de la géographie qui aurait pour objet l’étude de la démocratie, privilégiant notamment sa dimension descriptive qui apparaît la plus objectivable. Une géographie démocratique renverrait au débat bien balisé de la géographie appliquée et impliquée. A l’interface de cette géographie de la démocratie et de cette géographie démocratique, la géocratie pourrait se définir à la fois par son objet scientifique et l’attitude du chercheur qu’elle implique. Ma communication développera la définition de la géocratie, sa justification et ses conditions d’application.
La géocratie pourrait se définir comme une géographie du pouvoir qui considère l’individu comme un acteur majeur. Son objectif est la compréhension de l’influence de la position spatiale d’un individu sur son comportement sociétal, et des conséquences collectives de la somme de ces comportements individuels. La position spatiale d’un individu peut se définir comme l’ensemble des relations, conscientes ou inconscientes, entre un individu et l’espace dans lequel il évolue, qui se traduisent en stratégies et/ou en actions et/ou en représentations. Cette position spatiale peut être multiscalaire, et faire référence aussi bien à des réseaux que de territoires. Elle mobilise à la fois l’intégration spatiale (intensité de l’envie de changer de lieu) et le capital spatial (possibilité matérielle de changer de lieu). S’il existe d’autres méthodes (enquêtes contextuelles), les conséquences collectives de la somme des comportements individuels liés aux positions spatiales s’observent préférentiellement dans un cadre "écologique".
La géocratie renvoie également à une attitude du chercheur. La géocratie implique une géographie ni uniquement théorique, ni uniquement appliquée. Elle impose un aller-retour permanent entre les deux démarches. Elle se rapprocherait en cela de la praxis, telle qu’on a pu l’appliquer à "l’aménagement" : elle ne dispose pas de concepts propres mais les emprunte à des sciences périphériques ; elle n’est cependant pas seulement une technique ou un art. Elle se situe, comme se situe par définition la démocratie, entre théorie et réalité, les deux horizons, le souhaitable et le possible, s’influençant mutuellement.
Dans ce sens, le souci majeur de la géocratie est la diffusion de la connaissance et de la recherche scientifique. Si bien entendu, les canaux universitaires internes ne doivent pas être négligés, d’autres réseaux doivent être utilisés avec le même souci de rigueur scientifique. En opposition à la dichotomie weberienne entre le savant et la sphère administrativo-politique, la géocratie implique pour le chercheur un devoir de participation au débat public.
La production scientifique de la géocratie ne se limite pas à la production universitaire. Elle est également nourrie par les réflexions d’acteurs qui par leurs pratiques se posent des questionnements similaires, qu’ils soient professionnels, acteurs-militants, étudiants, ou simples citoyens. En ce sens, la géocratie participe à une conception "ouverte" du statut d’enseignant-chercheur en Sciences Humaines, non pas simple gardien, vecteur ou producteur d’un savoir autonome, mais également accoucheur, animateur et diffuseur d’un savoir multifonctionnel.
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