De la dimension spatiale des sociétés

Animation de l’axe : Isabelle Danic, Vincent Gouëset, Raymonde Séchet, Jean-François Thémines, Philippe Woloszyn

La présentation des projets prévus dans cet axe transversal est organisée en deux temps. Le premier porte sur ce qui constitue le fil rouge de l’unité, à savoir la dimension spatiale des rapports à soi et aux autres. Le second est consacré à la présentation d’éléments de réflexion portant sur les outils et le traitement des données à référence spatiale. Au préalable, quelques aspects relatifs aux cadres méthodologiques déjà présentés dans le bilan méritent d’être rappelés ici parce qu’ils participent à l’identité de l’unité : 
- les allers et retours entre théorie et terrain ainsi qu’entre individuel et collectif ; 
- la diversité des échelles spatiales et des temporalités : le vocabulaire de la durée (dynamiques, conflits, projets) est central dans le projet ; 
- les démarches de complémentarités disciplinaires. Ce qui vaut déjà pour les recherches sur l’enfance et la jeunesse ou sur la santé va être étendu à celles relatives aux agricultures et aux espaces ruraux grâce à l’arrivée de chercheures attachées aux approches biogéographiques et paysagères (L. Le Du-Blayo, N. Dupont) [1 ], d’économistes du développement rural (G. Durand, J-E. Beuret), d’une sociologue de l’environnement (V. van Tilbeurgh). 
- les démarches comparatives qui permettent entre autres de souligner l’importance des effets de contexte, pour les géographes évidemment mais aussi pour les chercheurs d’autres disciplines présentes dans l’unité. 

1 Penser, questionner, enseigner la dimension spatiale des rapports à soi et aux autres 

Le cadrage problématique et les finalités de ce sous-axe resteront les mêmes que pour le projet en cours. Par contre, les contenus évolueront, notamment pour mieux exploiter les opportunités offertes par les liens forts entre recherche et enseignement et la diversité des structures pédagogiques dans lesquelles exercent les enseignants-chercheurs de l’unité. 

1.1 Des moments de débats scientifiques dans ESO 

Le bilan scientifique a mis en évidence l’intérêt stratégique des moments de débats scientifiques dans l’unité, que ces moments soient organisés dans les sites ou au niveau d’ESO dans son ensemble. 

Les séminaires ESO qui constituent des moments incontournables d’acquisition d’une culture partagée pour les nouveaux membres de l’unité et des temps forts de dynamique scientifique collective pour tous, chercheurs permanents comme doctorants et personnels de soutien à la recherche, seront maintenus au rythme actuel : journées ESO en juin, journées des axes au printemps et à l’automne. Ces dernières seront placées sous la responsabilité des équipes d’animation de chacun des axes. Ces différents moments de débats scientifiques doivent aussi permettre de mettre en discussion les formes et les évolutions de l’approche spatiale en sciences sociales. 

Parmi les questions mises en débat, C. Guiu et N. Bautès proposent d’organiser une série de séminaires avec invitation de chercheurs français et étrangers sur la conciliation entre approches sociales et culturelles en géographie. Ce projet devrait s’inscrire dans le cadre de la contribution au 5ème rendez-vous de « Géographie culturelle, ethnologie et études culturelles en Languedoc-Roussillon » (Nîmes, 2012) et déboucher sur la constitution d’un numéro spécial pour les revues Social and Cultural Geography ou Géographie et Cultures. P. Bergel et J-M. Fournier proposent, quant à eux, de questionner la pertinence de la notion de justice spatiale (cf. le colloque « Justice et injustice spatiale » de Nanterre, mars 2008, et n° spécial des Annales de Géographie, 2009). Cela pourrait se faire tout particulièrement à propos du renouvellement urbain : en quoi la ‘justice sociale’ permet-elle de déconstruire ‘la mixité sociale’ ? 

Les séminaires organisés dans les sites d’ESO ou les MSH dont l’unité est partenaire (à Caen, Nantes, Rennes) sont importants en tant qu’espaces de débats ouverts sur l’extérieur. A Caen, par exemple, le séminaire annuel du pôle « Villes et sciences sociales » de la MRSH va être élargi à des juristes et l’ouverture aux perspectives environnementales sera renforcée (toujours sous la responsabilité de P. Bergel). Le « Pôle rural » qui associe ESO-Caen et le CRHQ (UMR CNRS 6583) va poursuivre ses activités avec, notamment, un séminaire annuel et la valorisation scientifique de la bibliothèque du ministère de l’Agriculture (20 000 ouvrages du 16ème siècle à 2001 dans des domaines allant de l’agronomie à la littérature de voyage, de la géographie aux sciences vétérinaires). Toujours à Caen, P.Buléon va contribuer à l’organisation d’un séminaire d’épistémologie des sciences impliquant géographes, mathématiciens, physiciens, linguistes, informaticiens, économistes, psychologues. 

En outre, les chercheurs d’ESO continueront à s’impliquer dans l’organisation de manifestations à destination de la population, et plus particulièrement des étudiants et lycéens : Cafés géographiques à Rennes et Nantes ; Cafés de la ville organisés à Caen par L. Grésillon avec la Maison de l’architecture de Basse- Normandie et destinés aux étudiants, opérateurs techniques, élus et toutes les personnes intéressées par les questions urbaines. 

1.2 Un colloque sur l’état de la géographie sociale 

Sans que cela contredise l’affirmation de sa diversification disciplinaire assumée, il est important et stratégique qu’ESO continue à se positionner comme le haut lieu de la géographie sociale en France. Dans cet esprit, depuis le milieu des années 1990, des colloques ont régulièrement été organisés pour faire le point sur la géographie sociale et son évolution : colloque « Espaces et sociétés à la fin du XXème siècle. Quelles géographies sociales ? » à Caen en 1996, suivi du colloque « Faire la géographie sociale aujourd’hui » en 1999 ; à Rennes, en 2004, colloque « Espaces et sociétés aujourd’hui. La géographie sociale dans les sciences sociales et dans l’action ». Ce colloque de Rennes avait réaffirmé la position forte des universités de la France de l’Ouest sur la scène de la géographie sociale tout en insistant sur des évolutions majeures : ancrage dans les sciences sociales de l’action, interrogations sur sa position après le tournant spatial et sur les effets de la banalisation de l’appellation ‘géographie sociale’. Aujourd’hui, le contexte de la recherche en géographie sociale a changé à plus d’un titre : 

- évolution du contexte global : crise financière et inquiétude devant l’avenir, craintes pour l’avenir de la planète et préoccupations environnementalistes ; 
- évolution du contexte scientifique propre à la géographie sociale, avec l’affirmation croissante du rapprochement entre géographie sociale et géographie culturelle – la distinction entre géographie sociale et géographie culturelle n’existe plus réellement dans la géographie anglophone comme en témoigne l’existence de la revue Social and Cultural Geography. Cette mise en dialogue des géographies dites ‘sociale’ et ‘culturelle’ est d’ailleurs prévue dans le cadre du projet DISPACA (Les dispositifs spatiaux de construction de l’altérité) soumis dans le cadre de l’ANR « Espace et territoire » (dir. Claire Hancock, participants ESO : S. Tersigni, Y. Bonny, R. Keerle, R. Séchet) [2 ]. Une autre évolution, en lien avec l’essor des préoccupations éthiques et l’innovation sociale, est le développement des recherches partenariales comme pratique et objet de recherche (6.3.2) ; 
- effets de l’évolution des cadres institutionnels d’exercice de la recherche : ANR et renforcement de la recherche sur projet, AERES, mise en concurrence des universités, etc. ; 
- évolution des liens entre recherche et enseignement sous l’effet de la masterisation de la formation des enseignants et de l’essor des formations professionnalisantes dans les universités. Nous proposons donc d’organiser à Rennes en 2013 une manifestation qui réponde à la fois à des objectifs internes à ESO (faire débattre les chercheurs d’ESO, qu’ils soient géographes ou non, en amont du colloque et pendant) et à des objectifs externes (confronter les regards entre géographie sociale et géographie culturelle) mais aussi entre géographie sociale française et autres géographies sociales. 

1.3 Des recherches sur le passage de la recherche à l’enseignement 

La présence au sein d’ESO d’enseignants-chercheurs en poste en IUFM et en IUT « Carrières sociales » ainsi que le fort investissement dans le montage de formations universitaires dites professionnelles et dans la préparation des concours de l’enseignement devraient permettre de développer des recherches sur ‘la géographie apprise’ et, secondairement, sur l’ingénierie de la formation : 
- l’enseignement de la dimension spatiale des sociétés ou, pour le dire plus simplement, la diffusion vers l’enseignement secondaire des résultats de la recherche, et donc le passage de la géographie savante à la géographie enseignée. L’assise thématique et pluridisciplinaire d’ESO recoupe certaines des évolutions de la géographie scolaire actuelle : enseignement de ‘questions socialement vives’ qui sont par définition non disciplinaires, interface avec les ‘éducations à...’ (le développement durable notamment), découpage dimensionnel (‘le culturel’, ‘l’environnemental’) en lieu et place du découpage par continent et pays pour ce qui concerne la géographie enseignée dans les collèges, etc. Il pourrait s’agir de sélectionner un certain nombre de travaux réalisés dans l’unité et d’en proposer une présentation qui soit à la fois valable scientifiquement et professionnellement utile pour les usagers pressentis. Il s’agira donc de travailler à la mise en scène et en texte de ces travaux à destination des enseignants, de la raisonner en fonction du cadre de prescription (les programmes) tout en se distinguant des genres que sont les manuels du secondaire, les compilations pour la préparation des concours, les fiches et dossiers de préparation de cours. Ces productions de transfert pourraient passer par le site web de l’unité repensé comme véritable portail (cf. la demande de création de poste d’ingénieur communication et édition). Participants : J-F. Thémines, M. Hardouin ; 
- la construction des visions du monde chez les élèves en relation avec l’enseignement de la géographie. La question est centrale pour la géographie scolaire qui, avec l’histoire, a pour finalité d’aider les élèves à se construire une vision du monde socialement opératoire et pertinente du point de vue de la valeur du savoir transmis. Cette construction s’appuie sur des catégorisations, parmi lesquelles celles qui concernent la représentation de soi, du ‘Nous’, de l’Autre et des autres sont particulièrement sensibles. En rupture avec la géographie scolaire qui a construit une représentation du monde de type proxémique, opposant le proche et le nous au lointain et aux autres, les échelles de références et les catégories d’espaces se sont multipliées (espaces transnationaux, réseaux de firmes, espaces des pratiques individuelles). Pour autant, les tensions entre les finalités de partage de repères et de compréhension de la complexité du monde tendent à faire émerger des visions du monde labiles et fluctuantes. Quels en sont les facteurs d’instabilité : objets enseignés, interactions avec les publics, tensions entre finalités ? (J-F. Thémines, M. Hardouin) ; 
- la géographie dans les formations universitaires professionnalisantes. Il s’agira d’abord d’une réflexion sur la géographie enseignée dans les IUT « Carrières sociales », sur ses conditions d’émergence et ses finalités. En effet, le programme pédagogique national du DUT « Carrières sociales » comporte des unités d’enseignement dont les contenus se réfèrent à des notions travaillées par la géographie en partage avec d’autres disciplines, en particulier celles de territoire et de politiques territoriales. Quelles approches les enseignants-chercheurs d’ESO en IUT en présentent-ils dans leurs pratiques pédagogiques (participants géographes : S. Delépine, L. Grésillon, R. Keerle) ? Dans le même esprit, une réflexion est proposée sur les formations en licences et masters ‘pro’ : comment former au monde du travail sans sacrifier à la formation à l’esprit critique ? (P. Bergel, S. Valognes). Par ailleurs, le contexte de la masterisation de la formation des enseignants impose de se pencher sur la façon dont les savoirs géographiques structurent leur formation initiale. Désormais placée sous le signe de la succession (master en université, puis travail avec une formation réduite assurée par l’employeur) plus que de la transition formation/travail, la formation des enseignants fait cependant coexister des stages, des ateliers de présentation de pratiques, des analyses de l’activité enseignante, une préparation à des concours dont les épreuves modifiées sont plus proches de l’enseignement secondaire que précédemment. Dans ces conditions, comment se construiront les savoirs géographiques ‘professionnalisants’ ? Quelles articulations les étudiants parviendront-ils à construire avec/entre les dispositifs de formation, les premiers contacts avec le métier (professionnalité-s) en stage et d’autres ressources ? (M. Hardouin, X. Michel, J-F. Thémines) ; 
- l’ingénierie internationale de la formation. S’appuyant sur une expérience de quatre ans de co- pilotage et d’animation du Master « Ingénierie de la Formation » associant l’université de Caen Basse- Normandie et l’université pédagogique de Hochiminhville (Vietnam), G. Boudesseul prépare un lexique d’ingénierie internationale de la formation en Français, Anglais, Vietnamien, Cambodgien et Laotien. Celui- ci se situe dans une perspective de socio-terminologie et vise à fournir un outil de vocabulaire de la formation à dimension internationale. 

2 Langages, outils, méthodologies 

La question de la gestion de l’information à référence spatiale est un objet de recherche en soi. Le propos est organisé en trois temps relatifs aux outils les plus originaux de collecte de l’information, à sa valorisation sous forme de représentations graphiques et cartographiques, à sa mise à disposition auprès des acteurs publics et de la population. 

2.1 Des outils pour collecter des informations sur les espaces, leurs représentations et leurs pratiques 

La collecte des informations et matériaux de recherche passe fréquemment par des techniques classiques en SHS (observations in situ, enquêtes par questionnaires, entretiens) mais aussi, souvent, par la mobilisation de techniques originales. Parmi celles-ci, soulignons : 
- le recours à des enquêtes en ligne à grande échelle. Dans ses travaux relatifs aux minorités sexuelles, A. Léobon va reconduire les Net Gays baromètres français et québécois et les étendre puisqu’une nouvelle enquête en ligne sera développée à l’attention des HSH [hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes] résidant au Maroc (convention de recherche avec l’Association de lutte contre le sida au Maroc). Les résultats permettront le développement d’un nouvel axe de recherche visant à évaluer la pertinence de stratégies éducatives et de prévention utilisant les technologies de l’information (computer tailoring) pour programmer des messages éducatifs d’intervention ciblés répondant aux caractéristiques de l’individu, à sa sexualité, à ses parcours, aux espaces qu’il fréquente et surtout aux difficultés qu’il traverse (demande de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé - INPES) (6.3.2). La faisabilité de ce pan du projet sera validée en s’appuyant sur les communautés en lignes partenaires du Net Gay baromètre et en ciblant les hommes séropositifs, ceux qui proposent des relations de négociation ou d’abandon du préservatif, ceux qui s’engagent dans des relations monnayées, etc. Dans un second temps, un programme d’intervention sera ouvert à l’ensemble de la population LGBT à travers un portail de santé pouvant s’intégrer comme contenu personnalisable dans les sites de rencontre partenaires. Son contenu sera adapté aux contextes québécois, français et marocain ; 
- des outils spécifiques pour le recueil d’informations auprès de jeunes enfants. Afin d’améliorer les connaissances sur l’incidence des configurations urbaines sur les usages des espaces publics extérieurs par les enfants, A. Legendre propose de combiner un questionnaire/entretien basé sur des planches photographiques des espaces publics de la ville avec des analyses qualitatives menées auprès de quelques enfants et couplant des relevés GPS et des entretiens. Les relevés simultanés des positions d’enfants appartenant à un groupe d’amis seront effectués en confiant des GPS portables à ces enfants. Les données issues de cette observation des pratiques spatiales seront ensuite confrontées à celles caractérisant l’aménagement des espaces dans lesquels vivent les enfants. Les relevés GPS permettent aussi de formaliser d’un point de vue temporel et spatial l’ensemble des activités journalières de l’enfant. S. Depeau propose de compléter les relevés GPS avec un carnet de bord ou des données recueillies au cours d’entretiens afin de connaître les impressions, motifs de déplacements et mode d’accompagnement. Cela devrait permettre de prolonger les réflexions, entreprises avec Sonia Chardonnel (UMR PACTE, Grenoble), relatives au rapprochement des concepts de Pocket of local roder vs Behavior Setting issus de la time geography et du courant écologique de la psychologie. En outre, les explorations d’indicateurs de qualification du contexte de marche (imprégnation végétale, animation sociale, sécurité routière) seront approfondies et mises en relation avec les données de type traces de déplacement récoltées auprès des enfants (Depeau, Quesseveur, Lepetit) ; 
- la spécificité des outils mobilisés dans les travaux relatifs à l’approche sensible des espaces et aux ambiances urbaines. La requalification des espaces urbains, le renouvellement des modes d’habiter les lieux ainsi que le développement de nouvelles formes de mobilisations sociales dans l’environnement justifient l’essor d’approches et de techniques dite ‘sensibles’, ‘écologiques’, ‘esthétisantes’, etc., et qui s’inscrivent à la rencontre entre sciences sociales, architecture et projet urbain. Cela suppose des démarches donnant place à l’expérience habitante par le recueil du vécu sensible des individus et par la formalisation de la part de réflexivité habitante. 
Sur ce point, S. Depeau propose de contribuer à l’amélioration de la technique des trajets commentés. En complément d’instruments permettant de capter les données spatio-temporelles des déplacements, le projet de caractérisation des cadres de déplacements pédestres vise à dépasser le paradigme de l’accessibilité spatiale pour rejoindre celui des ambiances. Lesquelles s’inscrivent dans une composition sociocognitive et sensorielle mêlant les processus de représentations, les émotions et les évaluations environnementales. Dans ce cadre, les modalités de recueil et d’analyse spécifiques à la technique des trajets commentés seront revues grâce aux apports d’une chorégraphe-plasticienne dans le cadre d’ateliers socioculturels à Rennes. L’ajustement technique, empirique et artistique de l’outil ‘parcours commenté’ et l’appui de projets culturels faciliteront le perfectionnement technique de la production de données pour la formalisation d’impressions d’ambiances. Il s’agit en effet d’un parcours expérimenté à partir d’injonctions sensorielles provoquées, guidé par un entretien à la fois orienté et mené dans la dérive et qui, une fois terminé, est étayé par la transcription graphique (représentation cognitive spatiale) des impressions et expériences vécues durant le parcours. 
Afin d’améliorer et de diffuser les savoirs faire de ses chercheurs, ESO a organisé en 2009 l’école thématique « Images et sons dans l’étude des rapports à l’espace (ISERE) ». Dans la continuité de cette manifestation, l’unité propose d’organiser une nouvelle rencontre autour de l’utilisation des sons dans l’étude des rapports à l’espace (projet SOUNDSCAPE). Répondant aux attentes exprimées par les participants de l’école thématique précédente, celle-ci s’inscrira plus généralement dans un mouvement récent de prise en compte du sonore en sciences sociales. En effet, si les sciences sociales ont longtemps été marquées par un « oubli sonore » (Augoyard, 1995), il semble qu’aujourd’hui le développement des approches par le corps et le sensible (ambiances), mais aussi l’essor des préoccupations environnementales et la prise en compte des aménités territoriales (environnement sonore), la multiplication des processus de patrimonialisation et des approches écologiques et esthétiques des espaces (paysages sonores) contribuent à un nouvel intérêt pour la dimension qualitative des sons. Par ailleurs, la vulgarisation des techniques d’enregistrement et de manipulation des sons encourage les chercheurs à s’emparer de nouveaux outils pour la collecte et/ou la restitution de leur travail. Cette école thématique entend offrir les outils épistémologiques, théoriques et techniques de la collecte, de l’analyse et de la restitution de matériaux sonores dans le cadre d’études sur les rapports à l’espace, abordant des pratiques, des expériences, ou des représentations spatiales, et s’intéressant à la caractérisation d’espaces sonores spécifiques (ambiances, paysages). Après une introduction portant sur la construction sociale du « sonore », sur l’analyse de ses définitions (son/bruit/musique), ses représentations et ses législations ainsi que sur l’analyse épistémologique des usages du son dans l’enquête en sciences sociales, cette école thématique sera organisée selon trois grands ateliers portant sur : 1) les différents outils théoriques et techniques de collecte, d’analyse et de restitution des sons dans le cadre d’études sur la caractérisation d’espaces sonores (environnement, ambiances et paysages sonores), 2) les perceptions, les pratiques, les représentations et les modes d’écoute (promenades sonores, parcours commentés, entretiens sur écoute réactivée, enquêtes « phono-réputationnelles », cartes mentales sonores), 3) les modes de restitution sonore (C. Guiu, N. Bautès, P. Woloszyn). 

2.2 De la sémantique spatiale et des langages cartographiques 

Si les questions relatives à la restitution de résultats se posent à tout chercheur, trois d’entre eux souhaitent développer des travaux en matière de sémantique spatiale et de langage cartographique. F. Demoraes poursuivra le développement d’outils spécifiques de représentations graphiques des mobilités. Les données sur les mobilités spatiales ne sont pas simples à exploiter et à cartographier, surtout dans le cas de grandes métropoles comme São Paulo, Santiago du Chili et Bogotá où l’on recense chaque jour plusieurs dizaines de millions de déplacements (cf. ANR METAL). La tâche est encore plus délicate dès lors que l’on souhaite la réaliser dans un environnement logiciel libre, gratuit et accessible à tous. Un utilitaire permettant de convertir rapidement une matrice (tableau à double entrée), difficilement exploitable en l’état, en un tableau à trois colonnes a déjà été développé. Ce format peut ensuite être intégré directement dans une base de données SIG. De nouvelles fonctionnalités seront ajoutées à un outil SIG gratuit (SavGIS) grâce au concours de Marc Souris (IRD). Il s’agit de graphes de contiguïté - qui permettent de prendre en compte la localisation relative des lieux et d’estimer les distances parcourues par les citadins dans la ville ou encore de dégager des tendances dans la distribution spatiale d’indicateurs socio-économiques (lissage spatial) – et d’ellipses de variabilité – qui permettent de mesurer la ségrégation résidentielle et de la comparer d’une ville à l’autre ou encore de modéliser les trajectoires résidentielles et de mobilités quotidiennes. 
Pour déterminer comment les lieux, par leurs propriétés élémentaires et leur disposition dans l’espace, font sens pour les individus et connaître les interactions entre l’espace signifiant et les acteurs agissant, P. Woloszyn recourt à la démarche systémique pour modéliser la perception partagée des paysages. La caractérisation du monde environnant en termes de paysage invite à explorer à la fois l’espace du vécu immédiat ou différé dans un parcours (stream of conciousness[Barker]) en relation avec les schémas de référence de celui qui perçoit. La caractérisation de la complexité du vécu paysager suppose de construire un modèle de représentation et de compréhension de la structure du paysage vécu qui repose sur la distinction entre trois niveaux de lecture : la description du paysage, c’est à dire la reconnaissance de ses éléments constitutifs, son organisation, à savoir la schématisation des rapports qui existent entre les éléments issus de l’étape descriptive, et son interprétation, qui prend en compte la posture perceptive de celui qui déambule pour donner un sens au paysage perçu. Impulsé dans le cadre des programmes Ambioflux et HPU (voir bilan), et dans l’optique du projet FP7 « Job-Life » [3 ], le système d’information spatialisé GearScape a été développé pour intégrer ces trois niveaux de lecture du vécu paysager. Les données initiales, issues des enquêtes de terrain, seront traitées par les techniques de dimensionnement (scaling), de classification (clustering) et de rangement (ranking) des situations d’ambiance vécues. L’analyse systémique des qualités de vécu d’un paysage perçu caractérisera ainsi à la fois sa capacité à nous restituer une image véhiculant un sens et une identité en identifiant toutes ses composantes, et la capacité pour l’habitant/usager d’y trouver un sens, c’est-à-dire de reconnaître une organisation pertinente et naturelle aux éléments qui le constituent : c’est ce que nous appelons l’intelligibilité paysagère
R. Keerle propose quant à lui d’explorer la technique des mappes. Celle-ci suppose que l’espace ne soit pas défini indépendamment des objets - les objets sont dans l’espace – mais dans la dépendance des objets – c’est la relation entre les objets qui génère l’espace. Dans cette conception, les rapports entre les objets et les lieux permettent d’envisager quatre situations : la différenciation de l’espace par les lieux, qui autorise des cartes analytiques (répartition des clubs de plongée en France) ; la différenciation de l’espace par les objets, qui suppose des cartes synthétiques (carte topographique) ; l’indifférenciation de l’espace (prix unique du livre quel que soit le lieu d’achat) ; la différenciation par le lieu et par l’objet (deux discours sur l’Europe prononcés par deux dirigeants de deux Etats de l’Union Européenne). Dans ce cadre, les mappes permettent de représenter les espaces générés par des pratiques ou des discours. Ce qui peut permettre d’illustrer graphiquement le fait que deux individus peuvent partager des localisations très proches sans que leurs pratiques leur permettent de se rencontrer ou, à l’inverse, qu’ils peuvent se trouver dans des localisations relativement éloignées l’une de l’autre tout en pouvant, en situation de déplacement, se croiser dans au moins un même lieu, éventuellement immatériel. Après avoir été appliquée dans le cadre du programme MAGIE, cette technique de représentation sera validée par application à de nouveaux objets d’étude. 

2.3 L’information géographique mise à disposition 

Depuis la production des atlas sociaux dans les années 1980, la production d’atlas non-académiques a toujours été une préoccupation pour des chercheurs d’ESO, d’abord sur la base d’une collaboration avec les producteurs de données puis dans des logiques de partenariats avec les décideurs (Cf. la réflexion actuellement en cours à l’UCBN d’un possible accueil au sein de la MRSH d’un centre de ressource sur les territoires bas-normands en lien avec le Conseil Régional, la Préfecture de région, le CNFPT) et enfin dans des optiques plus participatives. Dans la tradition de production d’atlas à des fins d’apports d’information sur les dynamiques spatiales dans des perspectives d’aide à la décision, plusieurs projets sont envisagés ou en cours : 
- poursuite du travail engagé sur les paysages en pays dogon (N. Taïbi), les paysages étant un domaine dans lequel L. Le Du-Blayo apporte son expertise à plusieurs départements bretons ; 
- projet d’Atlas du changement social et de la métropolisation en Basse-Normandie (P. Bergel) ; 
- projet de développement d’un Atlas permanent du tourisme dans le cadre du centre de ressources TuriMundi de l’UFR ITBS Imis-Esthua. L’objectif est de proposer des documents graphiques et cartographiques sur des états, des dynamiques et des situations touristiques ; 
- poursuite des atlas électroniques transmanche et caraïbe, en renouvelant les modes d’expression de l’espace et du temps et en accompagnant cela d’un travail sur la transposition des concepts en trois langues (français, anglais, espagnol). Ce travail, mené avec l’UMR CNRS GREYC de l’UCBN, va s’intégrer dans le nouveau pôle « Document numérique » de la MRSH de Caen (P. Buléon) ; 
Dans le même esprit, L. Le Du-Blayo s’impliquera dans la mise en place d’Observatoires photographique du paysage [OPP]. Ceux-ci répondent au besoin de développement d’outils de suivi des dynamiques paysagères, d’évaluation de la perception de ces dynamiques et de concertation en vue du partage d’un projet paysager inhérent à la prise en compte du paysage dans les politiques publiques. La méthodologie en cours d’expérimentation sur deux territoires en Bretagne (projet de PNR Rance et Pays de Saint-Brieuc) comporte trois axes : un axe rétrospectif avec photographies anciennes reconduites, un axe relatif aux unités paysagères et à leurs dynamiques, un axe prospectif (prises de clichés et reconduction dans des secteurs en transformation (lotissements par exemple). Le projet est de développer des modules d’OPP accessibles via internet avec, à terme, des volets participatifs qui puissent enrichir le dialogue et la compréhension du ressenti des populations vis-à-vis de l’évolution de leur espace de vie. 
D’autres projets impliquent davantage les utilisateurs de la donnée spatiale. Il s’agit d’abord du développement du wepmapping , expérimenté dans le cadre du projet Dytefort et qui va être mobilisé, cette fois à l’échelle cadastrale, pour l’exploitation du Recensement général de l’agriculture dont les résultats seront diffusés à partir de mi-2011 (C. Margetic). Il s’agit aussi d’un des volets de la participation d’ESO au projet job-LIFE (P.Woloszyn) qui repose sur le concept d’intelligence territoriale (défini par ses promoteurs comme l’ensemble des connaissances pluridisciplinaires qui contribue à la compréhension des structures et des dynamiques spatiales et qui ambitionne d’être un instrument au service des acteurs du développement durable des territoires). Les systèmes d’information territoriale posent le problème de la discrépance entre l’organisation des bases de données de SIG très bien renseignés et la construction d’un matériau pour la réflexion stratégique. En ce sens, des procédures de médiation visant à une connaissance réciproque des représentations spatiales et sociales des différents publics peuvent être utiles. Pour ce faire, l’information territoriale nécessite à la fois une coproduction par tous les acteurs territoriaux et une instrumentation dans sa double dimension spatiale et temporelle, afin de produire une représentation qui ne fige pas le territoire mais le considère comme un espace en constante évolution entre usages, pratiques et projets. Le partage de l’information territoriale et sa diffusion à tous les échelons de décision sont en effet un préalable à la capacité des communautés territoriales à maîtriser leur développement.


[1] Et peut-être de l’UP « Paysage » d’Agrocampus-Ouest et ESA Angers

[2 ] Ce projet n’a pas été retenu mais a été classé dans la liste complémentaire et sera représenté dans le cadre du prochain appel « Blanc » de l’ANR.

[3 ] Soumis en février 2010 dans le cadre de l’appel à projet SHS du FP7, ce projet n’a pas été retenu mais l’évaluation est suffisamment encourageante pour que le projet soit resoumis en février 2011.