De l’action publique. Conflits, gouvernance et solidarités sociales et territoriales

Animation de l’axe : Pierre Bergel, Cyria Emelianoff, Solène Gaudin, Jean Rivière, Véronique Van-Tilbeurgh

Cet axe réunit des chercheurs autour des modalités et des échelles de construction de l’action publique (qui implique les gouvernements, les citoyens et collectifs de citoyens, les institutions, les organisations) et des politiques territoriales, qu’elles soient d’aménagement, de développement ou relatives aux conditions de vie des sociétés. Les recherches s’inscrivent dans une définition large de l’action publique et des régulations, en postulant l’importance de la capacité des citoyens et de la société civile à faire politiquement société. Dans cette perspective, l’analyse des régulations n’est pas limitée à celles mises en place par les acteurs politico-administratifs ; elle couvre l’ensemble des formes de production et d’appropriation des normes et règles qui encadrent et orientent les rapports socio-spatiaux. On s’intéresse donc autant à l’investissement des lieux et aux mobilisations collectives, notamment quand elles révèlent des situations conflictuelles dans l’occupation ou l’aménagement des espaces, comme expressions politiques ordinaires (1ère sous-partie) qu’à l’action territoriale et à ses instruments (2e sous-partie). Les dynamiques de mobilisations collectives et la mise en œuvre des outils renouvelés de l’action publique territoriale peuvent conjointement produire des solidarités de nature sociale mais aussi spatiale – ou instrumentaliser celles-ci et, en fait, produire des inégalités. La construction des solidarités sociales et territoriales sera interrogée dans les travaux à venir sur la promotion du bien-être social et environnemental (3e sous-partie). 

1 Mobilisations et conflits autour des espaces 

Les mobilisations ordinaires, les conflits spatiaux, les constructions d’identités territoriales, les stratégies d’émancipation par le biais de mobilisations patrimoniales seront étudiés en ne séparant pas leurs dimensions sociales, culturelles, politiques et spatiales. Les recherches prévues bénéficieront du renouvellement et de la diversification disciplinaire des chercheurs de l’unité. 

1.1 La dimension politique des mobilisations ordinaires relatives à l’espace 

Les formes d’investissement ordinaire des lieux seront étudiées à partir de leur dimension politique implicite ou explicite, en analysant la manière dont se construit ce que l’on peut appeler l’espace partagé, en milieu urbain comme en milieu rural. Comment s’élaborent, au quotidien, les régulations qui font sens commun, quand bien même celles-ci sont marquées par des inégalités et des phénomènes de domination sociale ? 
Une première entrée porte sur la publicisation et le partage des espacesEn milieu rural, les pratiques ordinaires des agriculteurs, des riverains, visiteurs et touristes, en ce qu’elles se déroulent dans des espaces contigus (voisinage) ou confondus (multifonctionnalité), ne signifient pas que l’investissement des lieux est sans enjeux pour les individus et les groupes concernés. Les écarts entre les comportements individuels et les prescriptions des groupes, mais aussi les hybridations entre les caractères publics ou privés des lieux constituent des pistes d’investigation sur la constitution de l’espace public dans le cadre d’interactions ordinaires. Par le jeu de la confrontation au semblable et dissemblable, l’expérience partagée des lieux est également productive d’altérité et de construction identitaire. Les formes de la reconnaissance d’autrui seront également explorées en tant que modalités d’élaboration de modes d’habiter en espace agricole sur les franges urbaines et dans l’espace rural de plusieurs régions européennes (4.1) (Y. Le Caro). 
On cherchera également à comprendre l’institution d’un espace collectif dans des lieux publics traversés par des différenciations et des oppositions plus ou moins marquées mais, en même temps, soumis à la contrainte d’être aménagés en un espace commun. Dans une perspective dialectique mettant l’accent sur les cultures politiques et les modèles d’intégration/exclusion, à différentes échelles, sur les processus d’assignation catégorielle et d’altérisation stigmatisante, sur les formes de résistance, de subversion et de contestation des normes dominantes, le projet DISPACA vise à analyser la façon dont l’espace est utilisé comme opérateur de la construction de l’altérité, à la fois sur un plan discursif et sur un plan matériel, et comment celle-ci s’articule à de multiples échelles, depuis celle du corps jusqu’à celle des enjeux géopolitiques internationaux. Notre attention se focalisera sur les doctrines, les discours, les controverses, les régulations, les agencements spatiaux et les jeux d’acteurs relatifs aux espaces et lieux publics. L’analyse portera en premier lieu sur la religion musulmane considérée non pour elle-même mais en tant que marqueur d’altérité - assignation à l’altérité et réappropriation de l’altérité de la part des individus et des groupes ainsi désignés. L’étude sera menée par l’analyse de l’agentivité et des modalités de résistance d’individus et groupes minorisés face aux dispositifs d’assignation à altérité et à l’exclusion (discursive et matérielle), et par celle des modèles d’intégration et d’exclusion. Cette dernière sera menée à différents échelons politiques emboîtés (conceptions et transformations de la nationalité, de la citoyenneté et des identités émergeant des cultures politiques et des discours publics ainsi que leurs traductions dans les lieux publics ou représentant la « chose publique »). L’objectif est de se positionner dans les débats contemporains sur la laïcité, le multiculturalisme, le développement d’une conscience post-nationale et l’intégration républicaine (Y. Bonny, R. Keerle, R. Séchet, S. Tersigni). 
La dimension politique des mobilisations ordinaires peut aussi être étudiée à partir des initiatives et des mobilisations habitantes. En ce qui concerne les mobilisations centrées sur la transformation des milieux de vie urbains, C. Emelianoff analysera la manière dont l’ingérence habitante dans « la fabrique urbaine » fait évoluer les pratiques urbanistiques et participe du renouvellement des modes d’action politique , dont l’une des directions est l’élargissement des modes d’intervention sur la ville et la reconnaissance des initiatives des acteurs civils et des habitants comme potentiel majeur d’évolutivité. C’est aussi dans cette perspective que l’on peut examiner la participation des citoyens et les démarches pour la renforcer. A l’heure où l’état de la planète suscite bien des inquiétudes, où les écarts continuent d’être considérables entre pays du Nord et du Sud, où les sciences interpellent souvent l’éthique, l’engagement des citoyens devient un enjeu primordial. La capacité à faire société par un projet urbain partagé est questionnée. Les actions collaboratives semblent indispensables pour éviter des ruptures sociales ou culturelles profondes, mais aussi pour vivifier la démocratie participative. Encore faut-il que les démarches participatives reconnaissent l’expertise citoyenne aux côtés des expertises politiques et professionnelles. Ces actions permettent aussi une construction territoriale s’appuyant sur les fonctions de l’imaginaire comme outils du développement de l’individu et de la collectivité (P. Woloszyn en partenariat avec l’association LBA - Les Badauds Associés et en prolongement du projet MEIGEville- HPU). 
Des mobilisations ordinaires relatives aux espaces ruraux et littoraux et qui sont le fait d’acteurs civils et d’habitants s’inscrivent dans une gouvernance territoriale endogène en quête de reconnaissance face aux initiatives de gouvernance mises en place par les pouvoir publics. Prolongeant une première analyse d’initiatives locales de concertation autour de la gestion de l’environnement et des territoires (J.E.Beuret, A.Cadoret), des travaux porteront sur l’analyse de ces initiatives, sur les politiques d’appui à la gouvernance endogène des territoires et de l’environnement que l’Etat pourrait mettre en place, ainsi que sur la notion de démocratie coopérative et sa place face à la démocratie représentative et à la démocratie participative (J.E.Beuret). 

1.2 Les conflits d’usage, d’aménagement ou d’environnement : des conditions d’émergence aux régulations 

L’analyse des conflits d’usage, d’aménagement ou d’environnement constitue de longue date un champ de recherche important au sein de l’UMR. En relation avec le paragraphe précédent, les chercheurs s’efforcent de saisir ces conflits ainsi que les compromis par lesquels ils sont dépassés ou contenus en reliant investissements ordinaires de l’espace (y compris sous l’angle des intérêts et des stratégies) et mobilisations politiques, tant ‘par le bas’ que ‘par le haut’. 
Les conflits d’usage se posent notamment dans les espaces littoraux confrontés aux impacts du développement touristique. Ces conflits seront analysés en prenant en compte les différents groupes sociaux et les enjeux économiques et environnementaux -loisirs des populations résidentes, autres activités littorales-, tant en France (V. Andreu-Boussut, C. Barthon) que dans les pays insulaires (Maurice, Seychelles) où le tourisme constitue la principale ressource économique (H. Pébarthe-Désiré). Ils se posent aussi pour les usages de l’eau dans les contextes de pénurie. 
Les conflits environnementaux seront notamment étudiés sous l’angle de leurs conditions d’émergence en milieu rural français et de leurs modes de régulation. Les enjeux environnementaux, tels qu’ils sont définis à travers les politiques publiques, aboutissent à des aménagements qui confrontent les sociétés locales à une transformation de leur environnement immédiat. Ainsi, la mise en œuvre du schéma éolien régional en Bretagne doit concilier l’utilisation d’une ressource énergétique durable avec les contraintes de la préservation d’un cadre de vie. La volonté de développer l’énergie éolienne entre en conflit avec les souhaits de préservation de la ressource paysagère. Or, depuis les lois de décentralisation, les élus locaux sont perçus comme responsables de l’ensemble des affaires concernant leur ressort territorial, l’Etat se mettant en retrait. Les enjeux d’aménagement ont ainsi pris une place majeure dans le débat public local, à charge pour l’élu d’inventer des compromis satisfaisant l’ensemble des parties. La transformation des espaces ruraux par les dispositifs environnementaux interroge donc la dynamique de ces ordres négociés qui aboutissent à prendre en compte la contrainte environnementale au terme de multiples transactions. Ce point de vue permet de focaliser l’attention non sur les modalités pratiques de la gouvernance (le processus de concertation par exemple) mais plutôt sur la façon dont, à l’intérieur d’un système de relations, des groupes sociaux se forment et se positionnent pour acquérir ou redistribuer une capacité d’action. Plusieurs enjeux environnementaux seront analysés avec ce point de vue : construction de parcs éoliens mais aussi gestion des algues vertes ou encore répartition de réserves foncières (V. van Tilbeurgh, L. Le Du-Blayo). 
L’étude des enjeux autour de projets d’aménagement, qui s’inscrit fréquemment dans des perspectives opérationnelles, ne se limite pas à l’approche sous l’angle des conflits d’aménagement. Ils peuvent aussi se révéler à travers des mobilisations découlant de convergences d’intérêts. On le voit avec les mobilisations autour de l’hôpital transfrontalier de Puigcerdà, lieu-emblème d’un espace-enjeu, la Cerdagne. R. Keerle analysera ces mobilisations politiques par l’étude des actions des organisations syndicales françaises et espagnoles. J-E.Beuret étudiera les dynamiques conflictuelles liées aux aménagements portuaires dans les ports de Nantes, Le Havre et Marseille. Il s’intéressera aux points de vue des acteurs, à la façon dont chacun légitime son action et à l’articulation entre des dynamiques conflictuelles portant sur différents objets au sein des territoires concernés. Il poursuivra aussi ses recherches sur la négociation et la concertation, à partir de différents cas d’étude à l’échelle internationale. Il s’agit d’une part de mieux comprendre comment glisser du conflit à la concertation, en passant par un point de basculement qualifié de « point de passage transactionnel », d’autre part d’analyser la construction de nouvelles proximités organisées à travers des dynamiques de négociation concertative. 

1.3 La construction des identités collectives spatialement ancrées 

La construction des identités collectives spatialement ancrées est un autre analyseur majeur de la capacité politique à faire société et des enjeux et conflits qui traversent et travaillent les sociétés. Entre le territoire tel que délimité par l’histoire géopolitique et les institutions d’une part, et, de l’autre, les territorialités et les sentiments d’appartenance vécus, alimentés par la mémoire sociale et les imaginaires et mobilisations collectifs, s’élaborent toutes sortes de configurations. Le contexte breton impose de ne pas ignorer les enjeux des affirmations identitaires régionales (L. Ollivro). Au croisement des identités territoriales, du genre et du paysage, S. Valognes se propose d’analyser, dans le prolongement de ses travaux sur les cartes postales « régionales érotiques »,les stratégies de conception et de production des éditeurs, tout en reconstituant la généalogie de ce type de corpus. Les enjeux identitaires se posent fréquemment dans les espaces de marge. Ainsi, dans ses travaux sur le devenir des agricultures familiales sur les plateaux de la zone frontalière entre Laos, Viêt-Nam et Cambodge (4.2.1), F. Fortunel cherchera à montrer comment les groupes ethniques locaux ré-agencent leur ancrage territorial et inventent de nouvelles formes identitaires qui leur permettent de redéfinir les hiérarchies. L’un des volets du projet « Les hévéacultures familiales vietnamo-cambodgiennes et leur intégration dans la région du Mékong » est de saisir comment ces populations sommées de s’intégrer dans une agriculture en prise avec le marché mondial reconstruisent des formes d’altérité. 
C’est toutefois autour des enjeux du pluriculturalisme que convergent plusieurs recherches. Le rôle des héritages culturels, économiques, politiques dans les identités plurielles au sein du bassin caraïbe permet de questionner les échanges et la production culturelle dans l’environnement international contemporain (P. Buléon). L’identification pluriculturelle est centrale dans le processus d’accès progressif de la Nouvelle- Calédonie à la souveraineté prévu par l’accord de Nouméa (1998) (B. Carteron). Les formes de production et de valorisation de la pluriculturalité seront examinées du point de vue de leur potentiel d’endiguement des tensions et clivages entre groupes historiquement hostiles par la création d’une entité nouvelle promouvant leur reconnaissance mutuelle. La recherche portera en particulier sur l’analyse de cérémonies commémorant la participation des différents groupes culturels à la construction du pays. A. Ouallet étudiera, quant à elle, les processus de recomposition de l’identité nationale au Mali à travers les dynamiques de patrimonialisation et les stratégies mémorielles du religieux. L’objectif est d’analyser comment le projet patrimonial et mémoriel (qui valorise les villes maliennes emblématiques de l’islam) participe d’une redéfinition de la citoyenneté et de l’imaginaire national. 

1.4 Le patrimoine, entre source de conflits et stratégies d’émancipation 

Le patrimoine constitue simultanément un référent identitaire, un enjeu des politiques économiques et culturelles et une ressource économique et stratégique. La promotion patrimoniale peut donc être analysée au moyen d’une double approche. L’une étudie les dispositifs, projets et politiques élaborés en vue de la conservation et de la valorisation d’objets érigés au rang de patrimoine. L’autre propose de décrypter les initiatives portées par des artistes et des activistes pour promouvoir des exceptionnalités sociales et culturelles, l’émergence de ces initiatives contribuant à complexifier les processus de singularisations spatiales. 
Dans les villes maliennes et éthiopiennes où le patrimoine est devenu une ressource, les politiques de décentralisation ont favorisé l’émergence de conflits ayant pour scène des espaces et des objets convoités. Les acteurs en sont non seulement les intervenants officiels du développement (politiques, administratifs, ONG...) mais aussi les populations qui cherchent à explorer toute piste offrant des opportunités de survie. Une attention particulière sera portée à celles créées par les nouvelles formes de gestion des territoires, à l’activation de leviers tels que l’investissement de la scène socio-économique par le religieux, et surtout, aux tentatives de recherche d’un meilleur placement dans les jeux d’acteurs de la part des cadets, jeunes, femmes, castés, tous socialement vulnérables (A Ouallet). Les modalités selon lesquelles les Etats de l’Inde se sont récemment lancés dans une politique touristique et patrimoniale engagent autant l’étude des stratégies sociales et politiques ayant débouché sur des campagnes de promotion et de valorisation des singularités territoriales que celle des structurations de filières spécialisées dans l’économie culturelle et touristique (N. Bautès). Toujours en Inde mais aussi au Brésil, des études plus localisées permettront d’analyser le dynamisme récent des mouvements sociaux urbains. Ceux qui sont portés par des activistes œuvrant dans le domaine patrimonial et artistique traduisent l’émergence de stratégies d’émancipations individuelles et collectives structurées autour de la mise en valeur de singularités culturelles (celles de minorités afro- brésiliennes au Brésil, de descendants de familles portugaises en Inde). 
La patrimonialisation peut aussi être au cœur d’enjeux pour les espaces ruraux. Elle engendre de nouvelles appropriations (ouverture et recomposition sociale des espaces), de nouvelles pratiques (diversification des usages et apposition de nouvelles règles) et des dynamiques associées à l’émergence d’une urbanité rurale. Mais les actions de patrimonialisation sont loin d’être consensuelles. Pensées et parfois instrumentalisées pour faire du collectif, elles sont aussi facteurs d’exclusion et cristallisent conflits d’acteurs et conflits d’usage (C. Guiu). 

2 Contextes et instruments de l’action institutionnelle territorialisée 

De nature et d’échelles diverses, les instruments de l’action publique sont constamment remis en cause par les mutations d’une société devenue incertaine, notamment dans ses espaces urbains. Corrélativement, la demande d’expertise s’accroît alors que le référentiel du développement durable s’impose comme nouvelle grille de lecture hégémonique. 

2.1 Le développement durable : un référentiel en passe de devenir hégémonique ? 

L’impératif écologique et les questions de ville post-carbone, de modes de vie et d’urbanisme sobres, de justice environnementale ont fait du développement durable une catégorie d’action à forte portée idéologique. Ce référentiel qui appelle un renouvellement de l’action politique se diffuse en France où les observations seront plus particulièrement conduites dans le cadre de l’intégration d’ESO dans la fédération de recherche IRSTV. B. Fritsch, qui co-animera le programme de recherche fédératif [PRF] « Projet urbain durable » de l’IRTSV, apportera ici ses compétences en matière d’évaluation des impacts environnementaux et des implications sociales et économiques des PDU. L’objectif principal est de développer, tester et mettre en œuvre des méthodes d’évaluation de la ‘durabilité’ des pratiques actuelles d’urbanisme et des formes urbaines (notamment celles se revendiquant de la "ville durable"). Ce PRF vise également à mettre en place un observatoire des pratiques de l’urbanisme durable, en tant que structure de capitalisation des résultats (méthodes et résultats d’évaluation), dans une logique d’échange et d’interactions avec les acteurs des projets urbains. 
Le référentiel du développement durable se diffuse également dans les pays du Sud où le changement climatique, l’urbanisme éco-responsable et la maîtrise des consommations énergétiques sont autant de questions érigées en problèmes publics depuis quelques années. Elus et pouvoirs locaux s’en emparent, ainsi que les acteurs internationaux ou la société civile (ONG et associations). L’étude de l’intégration de la durabilité dans la décision publique et dans les modes de l’action collective ainsi que la mise en pratique du développement urbain durable [DUD] sera conduite dans des pays de la rive Sud de la Méditerranée. Le projet développé par P-A. Barthel en lien avec le CEDEJ s’intéressera à cette mise en pratique au Maroc, en Tunisie, au Liban, en Egypte et en Syrie : comment les enjeux se diffusent-ils à travers les débats, les réalisations, les lois ? Quels acteurs innovent (militants associatifs, groupes privés, municipalités, ministères) ? Comment les décideurs et autre acteurs parlent-ils du DUD, comment travaille-t-on concrètement, à partir de quels instruments, avec quels objectifs et quels résultats ? Quel est l’intérêt d’instrumentaliser le référentiel de la durabilité ? L’état des lieux portera sur les politiques et aménagements dans les domaines de la consommation énergétique et de la production des énergies renouvelables, sur la production d’éco-quartiers, sur l’articulation urbanisme / transport, sur le recyclage des déchets et sur la gestion du cycle de l’eau. 

2.2 De la demande de chiffres à la prospective territoriale 

Le référentiel du développement durable recoupe celui de la proximité. Ce dernier peut déboucher sur des demandes d’expertises chiffrées, objet du programme UCAP (Région Pays de la Loire/MSH Ange Guépin). Ce projet pluridisciplinaire analyse la demande de connaissance chiffrée émanant des acteurs locaux et s’interroge sur sa signification sociale, institutionnelle et politique. Que signifie l’argument de la proximité avancé pour justifier de telles demandes ? Ces dernières recouvrent-t-elles des enjeux de débat démocratique, les chiffres ne constituent-ils pas une forme de légitimation de l’action ? Quoi qu’il en soit, ils sont au cœur des exercices de prospective. Ces derniers valent autant par le travail méthodologique qu’ils imposent que par ce qu’ils annoncent de réalités futures. Outil de légitimation ou instrument opératoire, la prospective est pratiquée dans ESO pour des territoires de niveaux variés, en lien avec les opportunités offertes par la commande publique. 
Au niveau européen, grâce aux réseaux qu’elle a développés à l’occasion de projets et participations antérieurs, ESO entend répondre à nouveau aux appels d’offre ORATE-ESPON et INTERREG qui comportent directement une dimension de prospective appliquée à la stratégie du développement spatial de l’UE à l’échelle du territoire communautaire ou d’une aire transnationale (resp. : G. Baudelle). Déjà, le Programme INTERREG IV CAMIS comporte une ligne de recherche prospective dont l’objectif est d’établir le cadre stratégique permettant d’élaborer une politique maritime intégrée dans la zone transmanche (P. Buléon). 
Au niveau national, c’est sur la base de leurs compétences reconnues en prospective territoriale européenne que des chercheurs d’ESO participent à l’exercice de prospective « Territoire(s) durable(s) 2030 », piloté par la Mission Prospective du commissariat général au développement durable du MEEDDM, avec pour mission la préparation d’un ouvrage collectif formulant des scénarios prospectifs d’aménagement durable du territoire français à l’horizon 2030. L’UMR est également impliquée dans la prospective des modes de vie urbains à l’horizon 2050 avec l’objectif d’identifier les variables d’évolution puis de construire des scénarios des modes de vie urbains en quantifiant leurs impacts en termes de consommations énergétiques et d’émissions de gaz à effet de serre. Enfin, le projet financé par le Programme « Repenser les villes dans une société post-carbone ? » porte sur la transition énergétique et les trajectoires de sortie des énergies fossiles des villes européennes et états-uniennes (cf. bilan) (C. Emelianoff). 
Au niveau régional et interrégional, des analyses prospectives seront réalisées en Normandie, sur la question des trajectoires des deux régions Haute-Normandie et Basse-Normandie, et des trois villes Caen, Rouen, Le Havre, ainsi que sur l’articulation avec le Grand Paris. Ces analyses porteront aussi sur des thématiques d’actualité au regard du développement durable (énergie, environnement, transports, ...) (P. Buléon). 

2.3 La coopération territoriale et les échelles de l’action 

Cette thématique sera renforcée par le programme SYSREMO (ANR Retour Post-Doc « Géographie de la mondialisation. Emergence d’un système régional au Moyen-Orient ») qui porte sur les dynamiques de régionalisation à l’œuvre au Moyen-Orient. Ce programme postule que la structuration progressive d’un système régional au Moyen-Orient, à la faveur de l’affirmation géoéconomique des pays du Golfe, se fait au travers de la multiplication et l’intensification de pratiques transnationales de l’espace émanant de nouveaux acteurs sociaux et économiques (des entrepreneurs aux migrants), et de flux de nouveaux biens, matériels et immatériels (L. Vignal). Cette thématique, qui bénéficie déjà du partenariat avec le CEJM de Rennes, va aussi être renforcée par la participation au GDRI CNRS « Intégrations régionales dans le monde : convergences et divergences - IRMCED ». L’étude comparative et pluridisciplinaire (droit, économie, science politique et géographie) des principaux regroupements d’états (ALENA, MERCOSUR, UE, ASEAN, UEMOA, CEDEAO) permettra d’enrichir les connaissances sur la gouvernance territoriale. Les recherches sur la construction européenne seront élargies à la politique européenne de voisinage, et notamment aux partenariats euro-méditerranéens (G. Baudelle, L. Vignal). D’autres travaux sont prévus sur la politique régionale européenne et les discontinuités territoriales, par un décryptage de la politique de développement de l’Union européenne en faveur de la Nouvelle-Calédonie. Les liens entre l’Union européenne et la Nouvelle-Calédonie, qui constitue une porte d’entrée exceptionnelle pour l’UE dans le cadre de sa politique de développement dans le Pacifique, ont été réactivés suite à l’engagement dans un processus d’indépendance (M. Hardouin). 
L’efficacité de l’intégration européenne peut être renforcée par la mise en place de réseaux thématiques. On s’interrogera notamment sur le positionnement des métropoles européennes dans le système européen de l’enseignement supérieur et de la recherche. Les programmes européens du type ERASMUS-MUNDUS, les réseaux éducatifs et la mobilité des chercheurs peuvent être de bons indicateurs des processus d’intégration européenne. Par ailleurs, de nombreuses métropoles sont membres de plusieurs réseaux thématiques européens : Rennes fait par exemple partie de la CVAA (Conférence des Villes de l’Arc Atlantique), d’Eurocities, d’Energies Cités, d’AVEC (Association des Villes européennes de Culture), de l’ACR (Association des Cités et Régions pour le Recyclage et la gestion durable) et de Civitas Forum. Nantes a intégré Eurocities, CIVITAS, la CVAA, REVIT et Concerto. Pourquoi les élus de ces métropoles éprouvent-ils le besoin d’investir ces réseaux ? Quels en sont les enjeux et valeurs ajoutées ? (M. Hardouin). 
Les espaces de coopération peuvent être plus spécifiquement des bassins maritimes. Les échanges économiques, culturels et humains, les systèmes de transports et les situations politiques conduisent à des situations d’intégration autour d’un bassin maritime. Nombre de problèmes, liés notamment à l’environnement, aux transports, aux ressources, n’ont d’appréhension possible qu’à cette échelle du bassin maritime. La question déjà posée pour des espaces situés autour de mers de dimension moyenne dans le cadre des programmes INTERREG IV CAMIS (Manche) et RICAe (Caraïbe) va l’être aussi pour quatre méditerranées et quatre grands passages : Méditerranée éponyme – Suez - Gibraltar, mer Baltique – mer de la Manche, mer de Chine du Sud - Malacca, Bassin Caraïbe - Panama (P. Buléon). 

2.4 L’action publique territorialisée face aux nouvelles réalités urbaines 

Trois questions seront posées. D’abord celle de la métamorphose de l’urbanisme. Face à l’injonction à la créativité et l’innovation, les cadres et les acteurs de l’action d’urbanisme sont contraints de transformer profondément leurs techniques et leurs manières de faire. Deuxièmement, celle de la régulation de systèmes métropolitains en mouvement, tant à propos des ressources (eau, foncier) et de leur type de gestion autant que des systèmes d’infrastructures et de leur articulation avec les mobilités. Troisièmement, celle des politiques publiques en régime d’incertitude, problématique qui rejoint les travaux consacrés à la prospective non comme instrument de politique publique mais comme point d’observation des ajustements face à l’incertitude (changement climatique, bifurcations des modes de vie, crise économiques, évolution de l’Union Européenne, relation villes/Régions...). 
L’analyse des politiques publiques d’urbanisme pourra se faire dans le cadre des projets en cours de constitution en réponse à l’appel d’offre « Observatoire des Projets et Stratégies Urbaines » (POPSU 2, MEEDDM-PUCA). A Nantes, l’action publique institutionnelle sera analysée à partir des dossiers relatifs à l’économie culturelle (quartier de la création sur l’Ile-de-Nantes) et des fragilités urbaines (Malakoff – Pré Gauchet) (P-A. Barthel et I. Garat, en lien avec E. Roy, Ecole d’architecture). A Rennes, où ce projet de recherche apparaît comme une étape cruciale dans la restructuration des formations en urbanisme et aménagement (futur GIS « Institut d’urbanisme de Rennes »), les deux entrées seront celles de la mobilité (projet gare EuroRennes) et de l’économie de la connaissance (participants : M. Dumont, E. Hellier, E. Cunningham-Sabot en partenariat avec Rennes Métropole). 

2.5 Le renouvellement urbain : entre concept et action 

Le renouvellement urbain, dans ses discours comme dans ses pratiques, ne pouvait rester à l’écart des impératifs du développement durable et des transformations de l’action publique, ce dont témoignent les processus Grenelle 1 et 2 ainsi que leurs applications législatives. Densification, bien-être, patrimoine,consommation, place de la nature dans la ville s’agrègent désormais à la notion de renouvellement urbain, complétant les approches plus classiques de démolition/reconstruction, recyclage de friches, etc. Les mutations récentes invitent à de nouveaux questionnements. 
Polymorphe, le renouvellement urbain peut-il apparaître comme une porte d’entrée des recompositions sociales et politiques qui affectent les espaces urbains, sur des terrains français ou étrangers ? La dégradation de la situation socio-économique frappe les villes de façon très différenciée, obligeant les pouvoirs locaux à consolider des actions énergiques en matière de renouvellement alors que leurs capacités d’investissement sont fragilisées. Le cycle de séminaires « Rénovation urbaine et villes moyennes » (animation : S. Gaudin, avec Patrick Harismendy, UMR CERHIO) qui est organisé à Saint-Brieuc de juin 2010 à juin 2012 (avec le soutien de la MSHB) s’achèvera en janvier 2013 par le colloque « Pour une ville partagée ». 
D’autres recherches seront menées dans des perspectives comparatives, souvent avec des chercheurs étrangers. Un des volets de l’accord programme CMEP/Tassili avec l’université Badji Moktar d’Annaba porte sur l’étude du renouvellement urbain à Annaba (M. Hardouin, P-A. Barthel, P. Bergel) : les dynamiques sont-elles comparables à celles des villes françaises ou européennes ? Côté algérien, la solution doit-elle consister en un strict placage des façons de penser et des modes de faire qui ont cours dans les pays du Nord ? De même, la comparaison entre le renouvellement urbain français et la trazformazione urbana italienne présente un fort potentiel heuristique, les rapports au patrimoine et à la forme urbaine étant différents de ceux qui peuvent être identifiés en France (P. Bergel). 
Une première entrée regroupe les recherches sur ce que l’on peut considérer comme du renouvellement urbain classique (démolitions, reconstruction, gestion de friches). Des chercheurs d’ESO travaillent sur les recompositions urbaines, notamment celles qui sont liées à la désindustrialisation de la fin des Trente Glorieuses. Les travaux sur les shrinking cities seront poursuivis, avec une extension du champ d’observation à une vingtaine de pays européens dans le cadre du programme COST CIRES - Cities Regrowing Smaller – Fostering Knowledge on Regeneration Strategies in Shrinking Cities across Europe [1] et une mise en relation avec les dispositifs pensés dans le cadre de l’UE pour la régénération de villes industrielles européennes en déprise (E. Cunningham-Sabot, M. Hardouin). Sur un plan opérationnel, les chercheurs d’ESO-Caen seront à l’initiative d’une réponse au marché de définition concernant l’avenir de la Presqu’île à Caen, friche industrialo-portuaire située aux limites nord-est de la ville centre. L’équipe sera constituée de chercheurs et de professionnels (architectes, paysagistes, BET, etc.) mobilisés dans le cadre d’un partenariat avec la Maison de l’Architecture de Basse-Normandie (P. Bergel). Toujours dans l’agglomération caennaise, dans le cadre d’une participation à l’évaluation du Programme de renouvellement urbain de Colombelles, on cherchera à comprendre l’échec des stratégies d’implantation de la classe créative et de la R&D et les modalités de leur cohabitation avec les groupes sociaux liés à l’histoire industrielle de la ville (S. Valognes) 
Les collaborations amorcées avec G. Krauss élargissent les possibilités de recherches sur la culture dans le renouvellement urbain. G. Baudelle et lui (en partenariat avec des chercheurs allemands et espagnols) vont conduire une recherche sur le renouveau par la culture, en l’occurrence sur les implications des créations de musées d’art moderne dans les villes industrielles d’Europe. L’implantation spectaculaire de la Fondation Guggenheim à Bilbao (1997) a engendré nombre d’imitations. L’objectif est moins d’évaluer le rôle de ces musées sur la revitalisation économique que d’éclairer la genèse des différents projets, et donc de savoir pourquoi ce modèle de reconversion et de marketing territorial se diffuse alors même que ses effets d’entraînement ne sont pas prouvés. La recherche, qui portera sur les projets Beaubourg à Metz, Le Louvre à Lens, le MARTa à Herford (Allemagne), s’appuiera sur l’hypothèse de l’encastrement social des acteurs dans des réseaux ayant rendu possible la réalisation de projets aussi audacieux, et donc de l’implication particulière d’acteurs formant une classe capitaliste internationale. Cela se combine avec un projet de recherches sur le rôle de la classe créative (projet déposé dans le cadre du programme franco-allemand ANR et DFG). 
Prioritairement destinées à revaloriser un parc de logement HLM devenus obsolète, les opérations de rénovation urbaine de grands ensembles engagées au titre de la loi Borloo de 2003 modifient les conditions de vie et de bien-être en même temps qu’elles redéfinissent les équilibres sociaux. Comment concilient-elles l’impératif de mixité sociale et les enjeux environnementaux ? Dans le cas des ZAC commerciales situées en entrée de ville et dans les premières couronnespériurbaines, la finalité du renouvellement urbain est de casser la logique du zonage pour constituer de vrais morceaux de ville. Les travaux porteront sur la définition des enjeux du renouvellement urbain dans les périmètres à dominante commerciale et sur la mise au point d’une méthode d’évaluation des opérations intégrant des critères politiques (contenu et démarche des maîtrises d’ouvrage), économiques (typologie des entreprises, urbanisme) et environnementaux (traitement végétal et architectural, accessibilité, offre de services et d’équipements) (A. Gasnier, J. Soumagne). 

3 Les solidarités sociales et territoriales comme enjeux d’action publique : entre vulnérabilités et développement durable 

Les objectifs de la durabilité s’inscrivent dans les perspectives d’un développement à la fois vivable, viable et équitable. La perspective du vivable engage la vulnérabilité écologique des sociétés en fonction des milieux naturels et des territoires habités. La perspective du viable engage par exemple les thèmes du coût (financier, cognitif, patrimonial, etc.) de l’action anthropique sur l’environnement et de la recherche d’éco- efficacité. Enfin, la perspective de l’équitable implique la combinaison de dimensions économiques et sociales. A ces trois perspectives substantialistes s’ajoute celle, transverse, de la gouvernance qui, en développant des espaces de représentation et de pouvoir, intègre la dimension culturelle (Cf. le projet "Future Jobs, better Life ». Dans cette partie du projet, l’environnement, enjeu du développement durable, sera entendu au sens large, comme cadre de vie des sociétés, incluant les conditions naturelles autant que le cadre bâti ou social (voisinage). Selon qu’elle s’exprime en termes strictement environnementaux ou en termes sociétaux, la durabilité concerne des temporalités longues pour l’action publique environnementale , plus courtes pour celle visant la solidarité sociale. 

3.1 De la gestion des risques à la solidarité avec les générations futures 

Un premier ensemble de travaux relatifs à la gestion des ressources naturelles concernera l’eau. La gestion du risque d’inondation est partie prenante des politiques de gestion durable des espaces urbains. Cette question se pose dans les espaces urbains futurs (prise en compte du risque, application de la réglementation...) ainsi que pour la gestion de l’existant puisque de nombreux espaces urbanisés sont fortement vulnérables. La gestion du risque passe par des dispositifs de protection et par des aménagements qui nécessitent une solidarité territoriale à l’échelle des bassins versants afin de permettre une rétention maximale des eaux, voire une sur-inondation, en amont. Ce qui peut générer des conflits entre agriculteurs et citadins. N. Dupont poursuivra les recherches qu’elle conduit en partenariat avec des chercheurs du CEMAGREF de Montpellier en s’intéressant au nouveau Programme d’actions de prévention des inondations pour la Vilaine, en impliquant plusieurs chercheurs d’ESO (E. Quesseveur, E. Hellier). Le maintien de la qualité de l’eau distribuée peut passer par la décision de fermer des captages. Ces fermetures qui remettent en cause l’organisation de la gestion de l’eau potable questionnent aussi les politiques locales d’amélioration de la qualité de l’eau. Une recherche portant sur des sites en crise dans le Finistère et en Ille-et-Vilaine sera réalisée (2011-2013) dans le cadre du programme « Eaux et territoires » (CNRS, Cemagref, MEEDDM) (N. Dupont, E. Hellier) en lien avec l’EA 1285 CRPCC (psychologie sociale). 
Un deuxième ensemble de travaux porte sur la végétation et les espaces naturels sensibles. Des recherches sur les politiques en faveur de la réalisation de trames vertes sont prévues. Ayant pour objectif d’assurer une continuité écologique (maintien de la biodiversité) et de préserver des espaces ouverts, celles- ci constituent des politiques environnementales majeures (travaux de L. Le Du-Blayo en lien avec l’Observatoire Régional de la Biodiversité - GIP Bretagne Environnement). Les recherches qui seront coordonnées par J. Corbonnois sur la gestion des paysages de vallées(cf. l’arasement d’ouvrages hydrauliques) relèvent de la même problématique (4.2.2). D’autres travaux porteront sur la gestion des espaces protégés, et notamment sur les politiques de gestion et de développement durable du littoral en France métropolitaine et outre-mer (V. Andreu-Boussut) ainsi que sur les programmes de protection des écosystèmes sur le continent africain. En Afrique, l’affaiblissement des structures traditionnelles d’encadrement des territoires et des États-nation depuis les années 1980 ainsi que les politiques d’ajustement structurel ont laissé le champ libre aux ONG internationales pour intervenir dans la protection des milieux. Bien que ces ONG aient consenti à modifier leur approche (passage d’une gestion centrée sur la protection des écosystèmes contre les populations à une gestion pour et, dans une certaine mesure, par les populations), leurs propositions de gestion reposent encore sur une compréhension assez simpliste du fonctionnement des milieux et des sociétés associée à une vision catastrophiste des dégradations. On s’intéressera plus particulièrement à l’évolution de la gestion des espaces protégés en Afrique de l’Ouest (réserves de biosphère du bas delta du fleuve Sénégal, falaise de Bandiagara au Mali) et en Afrique du Nord (Géoparc du M’goun au Maroc) dans un contexte de diversification des activités et d’essor du tourisme (Taïbi). 
Une troisième entrée porte sur les actions mises en œuvre pour atténuer le changement climatique et, dans le présent, s’y adapter. L’appel à la solidarité entre les pays développés et les pays en développement génère des mécanismes internationaux parmi lesquels le MDP (Mécanisme pour un Développement Propre) et la REDD (Réduction des émissions de gaz à effet de serre dues à la déforestation et à la dégradation forestière). Ces mécanismes sont envisagés comme des politiques environnementales devant contribuer à l’atténuation du changement climatique par la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les pays en développement. Devant le peu d’études et de connaissances sur leurs fondements et l’efficacité de leur mise en œuvre, il apparaît indispensable de mener des investigations pour en faire le diagnostic et simuler une prospective à court et moyen termes comparativement aux options en cours de négociation pour la période Kyoto 2 (à partir de 2013). C’est ce que propose M. Tsayem à travers des études de cas en France, au Canada, au Brésil, au Cameroun, à Madagascar. Il s’agira aussi d’analyser les facteurs d’échec, de réussite et d’acceptation sociale et politique de ces mécanismes, leurs architectures de fonctionnement ainsi que les reconfigurations géopolitiques sous-jacentes, en particulier sous l’angle des rapports Nord-Sud (bourse de recherche en étude canadienne et projet de recherche MDP-Kyoto 2 financé par le PIR CNRS géré par l’Institut des sciences de la communication du CNRS). 
Si, localement, les municipalités ont un rôle important à jouer pour adapter la ville au changement climatique, la question se pose également avec acuité pour l’agriculture, la plupart des systèmes de production étant fortement contraints par les conditions climatiques. Pour pouvoir apprécier les capacités d’adaptation au changement climatique des agriculteurs, il faut comprendre le degré de dépendance de l’exploitation. Les réflexions seront menées dans une démarche prospective et porteront sur les systèmes de production a priori les plus dépendants des aléas climatiques, ceux des éleveurs-laitiers du Grand Ouest français. Le lien entre conditions climatiques et système de production sera recherché en fonction du modèle professionnel auquel adhèrent les différentes catégories d’éleveurs-laitiers. Les résultats seront confrontés aux politiques environnementales pour dessiner des évolutions possibles (V. van Tilbeurgh). 

3.2 Le développement durable face aux inégalités sociales et aux discriminations : quelles actions publiques pour le bien-être de tous ? 

Les travaux prévus dans cet axe porteront sur les politiques pensées pour répondre aux besoins des populations et sur l’économie sociale et solidaire comme projet politique et territorial de développement social. A l’inverse des politiques environnementales qui sont des politiques pour (la qualité des paysages et de l’eau, la préservation de la biodiversité, etc.), les politiques qui tentent de combattre les inégalités sociales se développent contre (le chômage, l’exclusion, les discriminations, etc.). Cependant, ces politiques se calent également sur des objectifs positifs : l’insertion, l’intégration, la mixité sociale, etc. Les politiques de lutte contre l’exclusion et la pauvreté sont une des traditions d’ESO. Le recrutement de S. Delépine permet de donner une place aux recherches sur les politiques dédiées aux Roms. Celles-ci se multiplient depuis l’échelon local jusqu’à l’Union Européenne, l’un de leurs aspects étant la veille face aux actes discriminatoires. Les programmes spécifiques portant sur le logement, la santé, l’éducation ou l’emploi posent cependant question. Ceux qu’on appelle en France les Roms migrants, visibles par la pratique de la mendicité dans les quartiers centraux des grandes villes, ne sont pas considérés comme des migrants à part entière, ou comme les citoyens de l’UE qu’ils sont. Un critère de même nature s’applique aux Tsiganes français. Au sein d’une République une et indivisible, la catégorie administrative ‘Gens du voyage’, créée pour les désigner, masque en même temps qu’elle révèle la nature des politiques prévues à leur égard. 
Parmi les politiques pensées pour répondre aux besoins de tous, on s’intéressera surtout aux politiques en faveur de l’enfance et de la jeunesse (qui sont peu présentes dans la recherche géographique française), à celles en faveur des personnes âgées et aux politiques de santé. Pour les premières, la soutenance d’HDR d’O. David, prévue en novembre 2010 et portant sur « Le temps libre des enfants et des jeunes à l’épreuve des contextes territoriaux : les pratiques sociales, l’offre de services, les politiques locales », témoigne de l’importance de cette thématique pour ESO. Le projet de recherche relatif aux politiques des collectivités locales en faveur de l’enfance : bien être et qualité de vie des enfants (A. Legendre, O. David, R. Keerle) vise à confronter les politiques d’aménagement, pensées par des adultes, aux besoins et aux pratiques des enfants. Ce qui suppose d’analyser les politiques locales, d’en saisir les priorités et d’appréhender les moyens mis en œuvre avant d’effectuer un inventaire des ressources offertes en matière de structures d’accueil et de loisirs. Afin de repérer parmi les espaces publics extérieurs ceux qui sont accessibles et utilisés par des enfants (dont des enfants en situation de handicap), les résultats de l’analyse des discours politiques et du relevé des équipements seront confrontés à l’examen des pratiques, déjà présenté (cf. 1.1 et 3.2). 
En ce qui concerne la santé, plusieurs programmes de recherche s’intéressent au jeu des acteurs locaux dans le cadre de réseaux formels ou informels relatifs à la promotion de la santé et à l’empowerment. Les travaux développés par S. Fleuret porteront sur les facteurs permettant l’appropriation individuelle des outils et services permettant à toute personne d’assurer sa santé, cela en lien avec des thèses portant sur le Mali, la Casamance, l’Inde. Les évaluations d’actions de prévention menées par V. Billaudeau ont pour objectif de développer une approche territoriale de la prévention en matière de santé prenant appui sur la participation du public. Toujours dans ce domaine de l’évaluation des programmes de prévention, A. Léobon cherchera à évaluer les programmes, services et interventions visant les LGBT tout au long de leur vie au Québec, par l’intermédiaire du Centre de santé et de services sociaux Jeanne Mance de Montréal, ainsi que les interventions les plus récentes - dont l’implantation d’une intervention communautaire de dépistage rapide du VIH - menées au Québec, en France, au Maroc en direction des hommes gais et bisexuels. 
Pour le second volet de cette sous-partie du projet scientifique de l’unité, les prochaines années verront la poursuite des recherches sur la contribution de l’économie sociale et solidaire au développement des territoires. Les travaux prévus sur le rôle de l’économie sociale et solidaire dans les projets de développement rural porteront notamment sur les CUMA. Dans l’Ouest, ces coopératives de proximité qui se structurent en sociétés coopératives d’intérêt collectif [SCIC] jouent un rôle fondamental dans l’émergence des projets et dans leur fonctionnement quotidien. Elles contribuent au passage de la recherche individuelle de l’autonomie agricole à une autonomie collective. Elles s’inscrivent aussi dans des projets de territoires et de développement local à fondement agricole, bousculant les dynamiques impulsées par les institutions agricoles classiques (chambre départementale d’agriculture, fédération de producteurs...), souvent très départementalisées. L’implication des CUMA accompagne le passage d’une agriculture de production à une agriculture de services (G. Pierre). 
Une autre facette de la contribution de l’ESS aux solidarités portera sur les rapports entre finances solidaires et développement économique territorial ainsi que sur la territorialisation de l’ESS. Face à l’omniprésence de l’ancrage local des finances solidaires dans les discours des ‘financiers solidaires’, on s’interrogera sur le sens du local et sur les territorialités de la finance solidaire. Un partenariat avec FONDES - FranceActive et la Direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative permettra d’évaluer les effets sociaux et spatiaux des expérimentations de microcrédit social et de microcrédit professionnel (R. Gaillard). 
Les travaux sur la territorialisation de l’ESS questionneront sa plus-value sociétale. Il est important d’identifier les enjeux sociopolitiques et socioéconomiques portés par l’ESS et son poids inégal selon les espaces. À l’heure où les ressources des collectivités s’amoindrissent et où les besoins s’accroissent, les OES peuvent-elles être une ressource significative et qu’en attendent les acteurs politiques (Programme UCAP, E. Bioteau, E. Flahault, S. Fleuret, M. Roupnel) ? Le projet LFS-EIS - La fabrique du social : Expérimentations et innovations sociales (partenariat ESO, Collège coopératif en Bretagne, Chambre régionale de l’économie sociale et Association rennaise des centres sociaux) vise à étudier l’inscription d’innovations sociales dans les territoires, à partir d’une analyse des réseaux d’acteurs. Il porte plus spécifiquement sur les processus collectifs d’hybridation des savoirs qui sont au cœur d’initiatives locales de construction de réponses novatrices à des questions sociales (programme ASOSC - Appropriation sociale des sciences - de la Région Bretagne ; Y. Bonny, A. Penven). L’innovation sociale est appréhendée comme une construction localisée dans une organisation, un réseau, un territoire, quand des acteurs décident d’expérimenter de nouvelles combinaisons de connaissances et d’actions pour répondre à des besoins collectivement identifiés.


[1]