Quelle conception du paysage pour penser le bien-être individuel et social ?

Yves LUGINBÜHL, directeur de recherche CNRS, UMR LADYSS, n° 7533, Dynamiques sociales et recomposition des espaces, CNRS, Universités de Paris 1, 8 et 10.

Cette proposition s’inscrit dans l’axe 2 « Penser le bien-être » de l’appel à communications de l’UMR ESO. Elle a pour objectif de discuter, dans sa relation au bien-être, la notion de paysage, fortement mobilisée aujourd’hui par le monde politique et la communauté des praticiens de l’aménagement du territoire pour tenter de renouveler ses modes de pensée et ses pratiques. En effet, depuis une vingtaine d’années, le terme paysage connaît une vogue sans précédent auprès des acteurs de l’aménagement, à toutes les échelles : aucune collectivité territoriale n’échappe à une tentative de mettre en œuvre des mesures à objectif paysager, le paysage s’est également introduit dans les textes internationaux avec la Convention Européenne du Paysage du Conseil de l’Europe entrée en vigueur le 1er mars 2004 et les actions du Comité du Patrimoine Mondial de l’UNESCO. 

Mais que peut-il y avoir de commun entre le paysage et le bien-être individuel et social ? A priori, le paysage renvoie en première approximation à une conception formelle de l’espace qui a été longtemps et aujourd’hui encore connotée idéologiquement comme une notion au service de l’élite sociale et en particulier de la bourgeoisie soucieuse de protéger les paysages conformes à une esthétique académique. Une grande part de la communauté scientifique s’en méfie, en particulier parce que cette notion est souvent utilisée dans ce sens et ne renvoie qu’au décor, aux aménagements végétaux ou éventuellement minéraux conçus par des praticiens peu formés aux questions sociales. Cependant, depuis la fin des années soixante, où le terme paysage a été exhumé par certains géographes, sociologues et ethnologues, puis par les écologues, cette conception a fortement évolué. Les travaux réalisés sur les représentations sociales ont permis de prendre de la distance par rapport à cette vision bourgeoise du XIXème siècle et ont tenté de rationaliser et d’élargir les significations théoriques du paysage. 

Cette communication propose donc de ré-éxaminer ces significations pour tenter de penser la notion de bien-être individuel et social. Si l’on considère en effet que le paysage est une construction sociale qui met en jeu deux dimensions, immatérielle et matérielle, il prend un sens distinct, qui permet d’approcher la notion de bien-être de manière différente de celle qui a été liée à l’augmentation du PIB des Etats. C’est en effet cette dernière définition qui a prévalu et qui prévaut souvent encore dans les conceptions des institutions internationales, mais qui a été mise à mal par les événements écologiques comme la catastrophe de l’Exxon Valdez en Alaska. La conception de l’OMS [1 ] est plus proche de celle qui pourrait être mise en relation avec le paysage, bien que la notion de paysage renvoie également à la question de l’aménagement du territoire à laquelle l’OMS ne fait pas explicitement allusion . 

C’est à travers un corpus d’entretiens réalisés dans diverses régions de France et de pays d’Europe que les deux dimensions du paysage, matérielle et immatérielle, que la notion de bien-être a été reconsidérée, par rapport à la représentation que se font les individus du paysage. 

Ces représentations permettent de lier la question du bien-être à la manière dont le paysage est produit et pensé, qui implique une signification utopique dans une approche immédiate, puis réaliste après réflexion :

La dimension matérielle

est liée à la polysensioralité contenue dans les représentations sociales du paysage et renvoyant à la manière de vivre le rapport aux éléments matériels constitutifs des territoires (à travers les sens : vue, odorat, toucher, ouïe, goût) et au bien-être corporel, au paysage expression des activités productrices de biens de consommation, et à la question de l’accès équitable aux ressources renouvelables.

La dimension immatérielle

est tout d’abord l’expression symbolique des conditions matérielles de l’organisation du cadre de vie, elle renvoie au paysage comme témoin de l’intérêt que les pouvoirs publics portent à la société et du soin qu’ils apportent dans l’aménagement de l’espace, et au paysage comme œuvre de la collectivité humaine, c’est-à-dire du paysage dans lesquels les groupes sociaux qui composent la société reconnaissent leurs aspirations à vivre ensemble et leurs actions. 

Cette conception de la relation entre paysage et bien-être est évidemment éloignée de celle de la pratique dite « paysagiste » qui, le plus souvent ignore ces diverses manières de penser le rapport des individus à l’espace et à la nature ou qui le réduisent à une vision strictement formelle, sans signification sociale, économique ou écologique. C’est celle qui sera précisée dans cette communication et qui a fait l’objet d’un rapport pour le Conseil de l’Europe.


[1 ] « La santé est un état dynamique de complet bien-être physique, mental, spirituel et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité », rapport du Conseil exécutif de l’Organisation mondiale de la santé, 1998.