Qu’en est-il des milieux de vie pour les personnes âgées en perte d’autonomie ? (Le défi du grand âge et de l’adaptation des milieux de vie)

Michèle Charpentier (charpentier.michele @ uqam.ca), Ph.D, professeure, LAREPPS (Laboratoire de recherche sur les pratiques et les politiques sociales), École de travail social, Université du Québec à Montréal

Vieillissement accéléré et espaces de vie 

Le Québec, tout comme la majorité des pays industrialisés, connaît une croissance importante de sa population âgée. Cette évolution démographique, particulièrement marquée par l’augmentation du nombre de personnes âgées de plus de 80 ans, soulève la question des espaces de vie adaptés pour ces citoyens, majoritairement des femmes seules et peu fortunées. Or, cet enjeu émerge au moment même où on assiste à un rétrécissement du rôle de l’État dans la dispensation de service et à une augmentation de la responsabilité exercée par les autres acteurs sociaux . Nous faisons référence ici au manque de services de soutien à domicile, à la diminution du nombre de places dans les centres publics d’hébergement et de soins de longue durée, et à la très forte expansion des résidences privées pour personnes âgées, lesquelles relèvent principalement du secteur marchand. Il nous est apparu important et pertinent, dans la foulée des transformations sociales en cours, au niveau de l’habitat et des politiques dites de la vieillesse, de s’intéresser à la contribution du tiers secteur (OBNL d’habitation et coopératives pour aînés), du secteur marchand (résidences privées) et finalement du secteur public (HLM, centres d’hébergement) via deux projets de recherche reliés à l’équipe Économie sociale, santé et bien-être (au LAREPPS) [1 ] . Qu’en est-il de l’adaptation de ces différents milieux de vie aux besoins et réalités des personnes âgées, surtout celles du grand âge ? Notre formation en travail social et en droit, conjuguée à notre expertise en gérontologie sociale, nous amène questionner la qualité de vie et le respect des droits des aînés en privilégiant la perspective des principaux concernés. La présente communication vient donc présenter quelques prémisses conceptuelles et résultats de nos études en ce qui a trait : 1) à la transformation des milieux de vie pour personnes âgées au Québec et 2) au point de vue des résidents âgés eu égard à leurs milieux de vie et à leur bien-être. 

Mutations et marchandisation des milieux de vie pour personnes âgées 

Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient, diraient nos aînés. Ainsi, nous avons jugé opportun de faire une mise en perspective de l’évolution de l’hébergement des personnes âgées au XXe siècle, parallèlement aux contextes sociaux et représentations de la vieillesse qui l’ont conditionnée (Charpentier, 2002). En prenant quelques raccourcis historiques, notre analyse a permis de regrouper les principales transformations survenues dans les milieux de vie pour personnes âgées en trois grandes périodes. 1) Les années 1900-1940 évoquent un passé douloureux, soit les suites de l’enfermement des indigents âgés dans les asiles et les hospices. 2) Les années 1940-1980 marquent une ère d’institutionnalisation et d’étatisation des services via notamment la création des centres d’accueil et d’hébergement pour personnes âgées. 3) Les années 1980 à aujourd’hui sont celles du maintien à domicile, de la désinstitutionnalisation et de la poussée de privatisation, via l’essor des résidences privées. 

Si le Québec des années 1960-1970 a affiché un des taux d’institutionnalisation des personnes âgées les plus élevés au monde, cette situation a significativement et très rapidement changé. Ce revirement dans l’accès aux centres d’hébergement et de long séjour s’est opéré sur fond de crise économique certes, mais fut appuyé par une importante littérature scientifique dénonçant les effets pervers de l’institutionnalisation (Goffman, 1968 ; Drulhe 1981) et favorisant le maintien dans la communauté. L’hébergement public fut donc réservé aux clientèles en très grande perte d’autonomie. Ainsi, devant les limites du maintien à domicile et de l’habitat en solo pour les citoyens très âgés, on a assisté à une mutation des milieux de vie allant de l’institution au marché. Actuellement, près de 4 % des personnes âgées vivent en institution au Québec (MSSS, 2003) et elles sont deux fois plus nombreuses à habiter dans des résidences privées avec services. Comme en témoigne le tableau ci-joint, on peut estimer que 157 670 personnes de 65 ans et plus résident dans des résidences ou milieux de vie pour aînés, soit 15, 7 % de la population âgée du Québec. 

Milieux de vie pour personnes âgées au QuébecNombre de places (2003- 2004)
population de plus de 65 ans : 1 001 086
Habitations à loyer modique-(HLM)35 250
Résidences privées
à but non lucratif
à but lucratif
80 550
14 792
65 758
Centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD)
public et privé conventionné
41 870

Source : Données de la Société d’habitation du Québec et du Ministère de la santé et des services sociaux 

Les données du nouveau registre des résidences privées pour personnes âgées fournit des informations intéressantes sur le profil des milieux et des résidents. 87 % des résidences privées sont à but lucratif et ont en moyenne 12,6 années d’existence. Plus du tiers de leurs résidents (32 %) sont âgés de 85 ans et plus. Dans un contexte où l’accès à l’hébergement en CHSLD est limité et critiqué, les résidences sont confrontées aux besoins accrus de soins et de services d’une clientèle vieillissante dont la perte d’autonomie physique, cognitive et sociale tend à s’aggraver (Charpentier, 2002). À notre avis, le grand défi des milieux de vie pour aînés est de concilier milieu de vie et milieu de soins, vocation sociale et sanitaire. Ce défi se pose à tous les types de ressources résidentielles pour aînés, qu’elles relèvent du secteur public, privé, à but lucratif ou non lucratif. Les travaux que nous avons menés jusqu’à ce jour nous confortent dans l’hypothèse que la vertu n’est pas dans le statut. En effet, au-delà des représentations dualistes et souvent réductrices, qui voient le privé et le public, de même que le logement social et l’hébergement, comme deux univers distincts aux valeurs diamétralement opposées, il y a plusieurs rapprochements à faire et des passerelles à établir. Les formules de partenariat privé-public (PPP) dans le domaine de l’habitat des aînés se multiplient Ce constat rejoint la tendance au métissage ou à la mixité des milieux de vie, laquelle fut observée aussi dans six pays de l’OCDE suite à l’analyse de leurs services aux personnes âgées en perte d’autonomie. « En général, la distinction entre maison de retraite et maison de soins infirmiers tend à s’amenuiser car les profils des personnes entrant dans ces institutions se rapprochent. Le concept de maison de soins infirmiers ou d’institution évolue pour sa part vers la notion de logements ou d’habitats adaptés, combinés avec des systèmes de surveillance et de services communs » (Paris, 2001 : p.41). 

Pourtant, les milieux de vie pour personnes âgées continuent d’être chargés de connotations négatives et de préjugés. Leurs appellations : foyers pour personnes âgées, centres pour les vieillards, hospices, résidences privées, invoquent la suspicion quant à la qualité de vie qui y règnent. Qu’en pensent les personnes âgées, surtout celles du grand âge qui y vivent ? Telle est la seconde question qui anime nos travaux de recherche. 

Droits et empowerment des résidents âgés : la parole des aînés 

« Vous savez, on a déjà été jeune mais vous n’avez jamais été vieux » (résidente de 92 ans) 

Sans vouloir stigmatiser les personnes âgées qui vivent en résidences, leurs caractéristiques témoignent d’une vulnérabilité multiple : perte d’autonomie physique et cognitive, précarité financière, effritement du réseau social. À cette fragilisation, s’ajoute celle qui est générée par la nature même ou le cadre organisationnel de la vie en résidence et en centre d’hébergement. Plusieurs auteurs ont démontré que le processus même du « placement » et l’entrée en résidence, en mettent l’accent sur la dépendance et les limitations, accentuent une perte de pouvoir chez les résidents. Compte tenu de la vulnérabilité des personnes hébergées et des rapports de dépendance qui tissent le quotidien, la préoccupation face à la maltraitance devient constante, et ce, dans tous les types de milieux de vie. Nos médias nous le rappellent avec insistance . Dans une perspective d’empowerment, vue comme le pouvoir d’agir sur son quotidien et d’exercer son autodétermination, notre second projet de recherche vient donner la parole aux principaux concernés, soient les résidentes du grand âge, afin de connaître leur perception de leurs droits, droit à la liberté et à la qualité de vie, et les stratégies permettant d’en assurer ou du moins d’en favoriser l’exercice. Inspirée des théories constructivistes et féministes, cette approche d’empowerment s’attarde à comprendre le sens que les résidentes ont construit du ‘pouvoir’, à partir de leur expérience personnelle, et vise à respecter le premier pouvoir dont ils et elles disposent, soit celui de définir leur propre existence, leurs besoins et leurs priorités. « Constructivism suggests that we cannot comprehend reality independantly of our intepretation of it. Extending to gerontology, the aged person therefore has to be perceived on his/her terms and within their historical context. … Constructivism question the notion of authority and favour multiple constructed realities instead of the absolute truth criterion of objectivism plus » (Schindler, 1999, p.167-169). 

Étant donné la nature des objectifs de l’étude, soit de recueillir les opinions et les perceptions des personnes âgées, la stratégie de recherche repose sur une méthode qualitative. La sélection des cas se fait en fonction de la théorie émergente et de la diversité des milieux. Nous recrutons des hommes et des femmes d’âges différents ( sexagénaires, septuagénaires, octogénaires, nonagénaires et centenaire), issus des différents milieux de vie ciblés et choisis de façon à assurer une diversité en regard de la région (urbaine et rurale), de la taille de la résidence (petite, moyenne et grande), du milieu socio-économique et de l’origine ethno-culturelle (milieu allophone, anglophone et francophone). À ce jour, une trentaine d’entrevues en profondeur ont été menées (17 résidentes, 34 entrevues) ce qui nous permet de présenter les résultats préliminaires autour des principales thématiques retenues. 

Thèmes principauxSous-thèmes
La trajectoire des résidentsla trajectoire de vie
Trajectoire familiale, professionnelle, expérience d’immigration, deuils et pertes, bilan de vie
la trajectoire de « placement »
Milieux de vie et mode d’ habitation précédents, motifs et circonstances de placement , acteurs impliqués, attentes et sentiments éprouvés
Le milieu de viela dynamique interne
caractéristiques organisationnelles de la résidence ,quotidienneté et qualité de vie, dynamiques relationnelles
la dynamique externe
conjoncture sociale et politique , situation des milieux de vie pour aînés
Les droits et l’empowerment au quotidienles principes et valeurs fondamentales
sécurité et respect de la dignité, autonomie décisionnelle, intimité et vie privée, accès aux soins et services requis
les situations quotidiennes - récits
contraintes (liées au milieu ou au résident), circonstances (repas,etc.)
les stratégies adaptatives et empowerment
Se taire, trouver une alternative, en parler à un proche, etc


D’une façon générale, les aînés nous sont apparus vulnérables certes, résignés, mais pas misérables. C’est avec simplicité, humour et retenue souvent, qu’ils nous racontent leur quotidien et leur philosophie de vie. Les entretiens nous confirment à quel point les liens sociaux sont précieux pour eux, et que leur appréciation de leur qualité de vie est étroitement associée à la dynamique des relations interpersonnelles qu’ils entretiennent à l’intérieur de la résidence, particulièrement avec les autres résidents. Les décès, le roulement du personnel, les changements de propriétaire ou de dirigeants, les affectent beaucoup et génèrent de l’insécurité. Ce constat met en évidence l’importance, au-delà des statuts, de développer des milieux de vie plus innovateurs qui sauront s’adapter aux besoins changeants et évolutifs des aînés sans leur imposer d’autres déménagements et des déracinements. Une résidente l’exprimait en ces termes : « C’est une vie en commune finalement, c’est presque une vie en communauté (religieuse). Cela n’a pas été pénible, au contraire, cela a été réconfortant » Pour d’autres résidents toutefois, cette cohabitation, voire cette promiscuité avec des étrangers est source de tensions et même d’intimidations. Ces situations problématiques entre résidents âgés ne sont peut-être pas étrangères au manque flagrant d’activités et de soutien communautaires. L’oisiveté n’est-elle pas la mère de tous les vices ?


Drulhe M.(1981) Vivre ou survivre ? Les centres d’hébergement pour personnes âgées. Paris : Éditions du C.N.R.S. Goffman, E. (1968) Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus. Paris : Les éditions de Minuit. Heumann L.F, McCall M.E et D.P Boldee (eds) (2001) Empowering frail elderly people. Opportunities and impediments in housing, health, and support service delivery. London : Praeger. Ministère de la Santé et des Services sociaux (juin 2004) Registre des résidences privées pour personnes âgées avec services. Ministère de la Santé et des Services sociaux (2003) Un milieu de qualité pour les personnes hébergées en CHSLD. Orientations ministérielles. Gouvernement du Québec. Ministère de la Santé et des Services sociaux (2003) Pour faire les bons choix. Chez soi : le premier choix. La politique de soutien à domicile. Gouvernement du Québec. Paris A. (2001) Les services offerts aux personnes âgées en perte d’autonomie dans 6 pays de l’OCDE. Collection Études et analyses no 45, Québec : Ministère de la Santé et des Services sociaux. Schindler, R. (1999) « Empowering the aged-a post-modern approach ». International Journal of the Aging and Human Development. 49 (3), p. 165-177.


[1 ] Nous faisons référence à deux projets de recherche. Le premier, dirigé conjointement avec Yves Vaillancourt, intitulé « Les passerelles entre l’État, le marché et l’économie sociale dans le secteur de l’hébergement et du logement social pour les personnes âgées en perte d’autonomie » est financé par le FQRSC (2002-2005). Le second porte sur les droits et l’empowerment des personnes âgées vivant dans divers milieux d’hébergement (2003-2006) et est subventionné par le MSSS. Charpentier, M. (2002) Priver ou privatiser la vieillesse. Entre le domicile à tout prix et le placement à aucun prix. Collection Problèmes sociaux et interventions sociales. Ste-Foy : PUQ.