Les perceptions de la qualité de vie : étude dans un département rural français (Gers)Perceptions of quality of life in a French rural area (Gers)

Daniel Bley (Daniel.bley @ ssd.u-bordeaux2.fr) et Laurence Licht (laurence.licht @ free.fr), UMR ADES/SSD, Université Victor Segalen, Bordeaux2

Pourquoi s’intéresser à la qualité de vie ?

Le terme de qualité de vie est devenu récurrent dans les discours publics et privés. Utilisé par les responsables politiques, dans les campagnes publicitaires, dans le domaine de la santé, il sert aussi à chacun d’entre-nous pour faire état de ses aspirations personnelles. Mais s’il s’agit d’un principe directeur pour l’action, la qualité de vie peut aussi devenir un objet de recherche scientifique. Les études sur cette question sont en effet assez rares dans le domaine des sciences humaines et sociales (Bley, Vernazza-Licht, 1997, 2003) et sont menées essentiellement dans le domaine médical où médecins et épidémiologistes ont développé des outils d’évaluation appelés “ échelles de qualité de vie ” qui sont assimilables à des échelles "de santé perçue" (Leplège A., 1999). 
C’est la raison pour laquelle il nous a semblé important d’initier un programme de recherche sur la notion et les composants de la “ qualité de vie ”, qui est une tentative de conceptualisation et d’analyse des facteurs qui interviennent dans l’expression concrète du bien être des populations, des perceptions subjectives et symboliques des intéressés, des conditions qui leurs sont imposées tant par le milieu naturel de leur cadre de vie que par leur milieu social. Ce programme réunit ses collaborateurs non seulement sur des tâches de collecte et d’observations sur le terrain, mais aussi sur la mise en oeuvre d’une réflexion commune autour du problème que suscitent les approches multiples de disciplines connexes sur un même objet de recherche. 
Dans cette perspective nous avons entrepris différentes activités de recherche, souvent relayées par des actions de valorisation : coordination d’un numéro de la revue Prévenir faisant un état des lieux sur le thème de la qualité de la vie, puis organisation avec la Fondation du Devenir et les Mutuelles de France de 2 colloques intitulés respectivement “ La qualité de vie au centre des politiques de santé ”et “ Qualité de vie au quotidien - Cadre de vie et travail ”. Nous avons ainsi pu formaliser un réseau de recherche et développer des études de cas dans une diversité de lieux et de cultures. Nous présentons dans ce travail les résultats de l’une de ces études. Il s’agit d’une recherche qui a été effectuée en 2002, à partir du film d’Etienne Chatiliez « Le bonheur est dans le pré », sur l’image de la qualité de vie dans le département du Gers.

La qualité de vie dans le Gers : un slogan identitaire pour un monde meilleur ?

1- Le choix du Gers 
Notre projet de recherche est parti de la volonté des acteurs locaux (les diverses chambres consulaires réunies dans une structure appelée Excellence Gers) de promouvoir des recherches sur la qualité de vie des populations de leur département et sur son évolution. Les objectifs des gersois étaient avant tout orientés vers la valorisation de leur production agricole. Ils visaient également à montrer que le fait de travailler et vivre dans une région saine et agréable, joints à une alimentation typiquement gersoise, conduisait de fait à désigner le Gers comme étant le département où l’on vit le plus vieux en France. 
Le département du Gers, est un excellent exemple pour l’étude de ces facteurs, étant donné l’espérance de vie et l’état de santé de sa population. Situé au cœur du Grand Sud Ouest, il est sans doute le meilleur endroit pour se pencher scientifiquement sur le « paradoxe français », qui associe le « bien manger » et le « bien boire » à un meilleur état de santé par rapport aux pays anglo-saxons. Nous sommes en présence d’un modèle alimentaire et de conditions de vie au moins aussi intéressant, sinon plus, que le célèbre modèle méditerranéen. 
Parmi les différents travaux que nous avons initié, nous souhaitons présenter celui qui s’est attaché à étudier comment les politiques du département en charge des affaires de ce département rural du sud-ouest se sont appropriés le titre du film « Le bonheur est dans le pré » pour promouvoir leur région et de connaître 10 ans après la sortie de ce film, comment des élèves du lycée Pardaillan de la ville d’Auch s’identifient ou non à un territoire qui est reconnu comme un département du bien vivre, comment ils se représentent leur milieu de vie et quels sont les avantages et les inconvénients qu’ils y attribuent. 

2- Le film comme alibi identitaire 
Le film « Le bonheur est dans le pré », tourné dans une ferme typiquement gersoise, est sorti sur les écrans en décembre 1995.Il totalisa alors environ 4 930 000 entrées et les critiques récompensèrent Eddy Mitchell en lui octroyant « le César du meilleur second rôle ». Pour Etienne Chatiliez l’envie de réaliser « Le bonheur est dans le pré » est venue du désir de raconter la « France profonde ». Si l’on devait résumer l’histoire en quelques mots : il s’agit d’un directeur d’usine qui se retrouve confronté à des difficultés financières et familiales et qui, harcelé par sa femme, sa fille, les ouvrières de son usine, les inspecteurs de l’URSSAF, décide de changer de vie et part trouver le bonheur « dans le pré » en s’installant dans une ferme du département du Gers. 
Au delà de son titre Le bonheur est dans le pré, par son contenu, vante les mérites de la vie gersoise. Il souligne les bienfaits de la nourriture gersoise et relève le large éventail de spécialités qu’offre le pays : foie gras, garbure, armagnac, confie d’oie et de canard… tout autant que la simplicité de la vie gersoise et la sérénité de ses paysages. Il fait l’éloge par ailleurs d’un mode de vie fait de tranquilité et de repos dans un cadre de vie sain. 
Après avoir vécu au rythme du tournage du film d’Etienne Chatiliez, les gersois n’ont pas boudé le film à sa sortie dans les salles puisque lorsque l’on regarde le box office regroupant les 19 salles du Gers, Le bonheur est dans le pré arrive en tête avec 14 343 entrées. Il faut noter que les habitants du Gers se sont largement identifiés aux personnages du film. Les entretiens que nous avons réalisés montrent qu’ils ont surtout retenu que la région est celle du « bon vivre » et du « bien manger » mis en exergue par Etienne Chatiliez dans le film. Les extraits de coupures de journaux locaux, et les titres d’articles le confirment largement. Comme le souligne Michel Ducrot, dans le journal Sud-Ouest, dans son article consacré à l’avant première du film en novembre 1995 : « Les élus n’ont pas regretté leur investissement, à l’issue de la projection du film de Chatiliez. Le département se montre sous son meilleur jour… » 

3- Les politiques s’en mêlent 
En effet, dans le département du Gers, les politiques ont su utiliser le succès du « Bonheur est dans le pré ». Suite à la sortie du film, le Conseil Général s’est empressé de reprendre le titre du film pour s’en servir comme slogan publicitaire et crier à la France entière que « Le bonheur est dans le Gers ». Nombre de dépliants touristiques et de documents diffusés par le Conseil Général ont ainsi décliné ce message-slogan. Il apparaît ainsi que les gersois se sont finalement appropriés les images qu’Etienne Chatiliez présente sur leur région, en en faisant leur propre notion du bonheur, de région du bonheur, avant d’adopter en définitive le slogan « Le bonheur est dans le Gers ». A la suite de la sortie du film, le Gers a commencé à ressentir « l’effet Chatiliez ». Nombre de revues touristiques se sont intéressées aux campagnes gersoises. De « Ballade en France » à « Femme actuelle » en passant par le journal « La Vie », le bonheur est gersois : « Le Gers, jardin des délices », «  Le bonheur est dans le Gers »« le Gers si prêt du bonheur ». 
Comme l’explique François Bentegeac, Directeur départemental du tourisme et des loisirs du Gers en 1996, « Ce film en donnant ainsi un coup de projecteur sur nos qualités d’accueil, de convivialité, de bien vivre et d’espace nous a fait une publicité absolument inespérée. ». A la suite du film, on a pu noter pendant le premier trimestre 1996 que les demandes d’informations journalières auprès de l’office du tourisme du Gers ont doublé. Au printemps suivant le service « accueil presse » a triplé ses interventions et ce, dans un contexte national plutôt morose puisque la France a ressenti à cette époque une baisse de la clientèle étrangère et de ses dépenses, un raccourcissement des séjours et une baisse des dépenses. 
Un changement de majorité politique a ensuite eu lieu lors des élections suivantes et les nouveaux élus du Conseil Général ont décidé, semble-t-il pour marquer le changement avec l’équipe précédente, d’abandonner le slogan du « bonheur est dans le Gers » et de créer un nouveau logo et une affiche déclinant le Gers en quatre thèmes : celui des origines (photo d’un mousquetaire), du terroir (photo d’une oie), de la santé (photo d’une feuille de vigne) et de la modernité (dessin d’un arobase).

Les jeunes et leur perception de la qualité de vie

1- Description de la population d’étude 
Nous avions pour projet, de travailler sur une population des deux sexes âgée de 15 à 19 ans. Les jeunes représentent, d’après différentes enquêtes sociologiques, le public fréquentant le plus souvent les salles de cinéma. On peut de surcroît considérer que ces jeunes seront aussi les futurs acteurs de la vie économique du Gers. Nous avons réalisé une enquête par questionnaire auprès d’une classe de première littéraire du lycée Pardaillan de la ville d’Auch. 
On s’aperçoit que sur 28 élèves il y a une prédominance de filles (64 %) contre (36 % pour les garçons. Il n’y a pas une grande variabilité dans l’âge des élèves de cette classe 1er puisque presque 95 % d’entre eux ont entre 16/17 ans. En ce qui concerne le lieu de naissance, il faut noter que 70 % sont natifs du Gers. En revanche, et malgré le pourcentage important d’élèves natifs du Gers et de la forte vocation agricole de ce département, seulement 14 % des élèves disent avoir un membre de leur famille qui travaille dans l’agriculture. Par contre, l’appartenance identitaire est encore relativement importante puisque 43% des élèves indiquent qu’un membre de leur famille parle le Gascon. 

2 - Bonheur et qualité de vie chez les jeunes 
Il est intéressant de commenter les réponses que les élèves ont données de la « qualité de vie » et du « bonheur ». S’agissant de données qualitatives, il nous a fallu procéder à un regroupement des réponses pour les analyser. Nous avons fait une statistique des trois premiers mots cités par les élèves. 
Pour ce qui concerne la définition du bonheur, on peut noter que les réponses sont assez tranchées puisque trois catégories prédominent largement : la relation à l’autre avec 31,6%, la quiétude avec 30,3% et le bien être avec 21,1%. En ce qui concerne la définition de la qualité de vie, c’est le bien-être qui prédomine avec 27,7% des réponses suivi par quatre catégories qui sont par ordre décroissant : la quiétude 15,4%, la santé 12,3%, la nature 10,8% et l’alimentation 10,8%. 
Ce qui ressort de ces réponses, c’est que la conception du bonheur par ces élèves est une approche très individualiste qui met en avant le confort psychologique alors que pour la qualité de vie, même si le bien-être est le plus cité, il y a une certaine importance accordée aux aspects liés à l’alimentation, à la santé et à la nature. La qualité de vie est donc une définition plus globale que le bonheur et cela s’accorde bien avec ce que d’autres auteurs ont trouvé dans leurs recherches. Par ailleurs, en ce qui concerne la qualité de vie et le bonheur, on note chez les élèves qui ne sont pas originaires du département du Gers, une forte prédominance de la catégorie du « bien-être ». Pour les élèves natifs de la région, leur définition est plus étendue et fait ressortir l’alimentation comme élément le plus souvent cité. Quel que soit leur lieu de naissance, les élèves ont une définition du bonheur assez semblable. En revanche, leur adhésion de la conception du bonheur dans le film diffère totalement : 44% des natifs y adhèrent, contre seulement 14% des non originaires. 

3- Perception du film et image du Gers 
Les réponses recueillies montrent d’ailleurs que d’une manière générale, les jeunes trouvent que l’image du Gers est présentée dans le film comme trop caricaturale : « on mange, on boit, mais on ne fait pas que cela ! », dira une élève après la projection du film. Cependant, les élèves considèrent que le film, bien que qualifié de caricatural, est plutôt représentatif de l’idée qu’ils ont de la qualité de vie dans la région puisque 36% des élèves le trouvent « totalement représentatif de la qualité de vie dans le Gers » et 50 % « partiellement". S’agissant enfin de savoir si le film est représentatif de l’identité gersoise, à la question : « citez des éléments du film exprimant pour vous l’identité gersoise », on note qu’ils se répartissent de façon assez équivalente entre les catégories suivantes : alimentation 23,12%, agriculture 24,4%, cadre de vie 21,8% et mode de vie 30,8%. 
Nous avons tenté de faire réagir les élèves sur l’actuel logo du Conseil Général afin de savoir ce qu’ils en pensaient. Si l’on commente le groupe des questions relatives aux aspects identitaires mis en avant dans le film, on peut noter que la compréhension du logo du Conseil Général fait ressortir la référence à l’histoire pour l’image de d’Artagnan, celle de la gastronomie pour l’oie, le concept de nature pour la feuille et enfin, pour la représentation de l’arobase, les réponses se répartissent entre modernité et nouvelles technologies de la communication. L’identification du logo par les élèves est assez diversifiée : 25% disent y adhérer totalement, 25% disent ne pas y adhérer du tout et les 50% restant s’y reconnaissent soit, à travers l’aspect tradition soit, à travers l’aspect modernité. 
On soulignera que les jeunes gens interrogés sont assez en accord avec l’image du Gers présentée dans le film, même si ce dernier est considéré comme caricatural. Leur département s’articule donc autour d’une image de bonheur reflétant d’avantage la vie à la campagne, la bonne bouffe etc... En revanche, quand ils doivent définir leur propre conception du bonheur et de la qualité de vie, ils ne reprennent pas à leur compte les catégories des bienfaits de la vie rurale et des plaisirs de l’alimentation. Ils mettent plutôt en avant d’autres valeurs. Il s’agit bien entendu de résultats très partiels et l’on ne peut pas parler des jeunes dans leur ensemble car leur perceptions sont assez diverses selon par exemple, qu’ils sont originaires ou non de ce département Toutefois, au-delà de ces considérations, il est incontestable que ces élèves d’aujourd’hui ne considèrent pas autant que leurs aînés que le bonheur est dans le pré et n’y envisagent d’ailleurs pas forcément leur avenir, car à la question « souhaitez-vous continuer à vivre dans le Gers ? » la majorité n’y est pas favorable, puisque 64% répondent négativement et que 21% pourraient l’envisager sous certaines conditions.


Bentegeac François, 1996, Lettre mensuelle d’information, Pyrénées-Gascogne, n°29, décembre

Bley, Daniel, Vernazza-Licht, Nicole, 1997, « La multiplicité des usages du terme de qualité de vie ». Prévenir, 33, 7-14. 

Ducrot Michel, 1995, article du journal Sud Ouest, novembre 
Leplège Alain., 1999, Les mesures de la qualité de vie, Paris,PUF, 127p. 
Vernazza-Licht, Nicole, Bley Daniel, 2003, « La qualité de vie » dans Anthropologie Biologique — Evolution et biologie humaine, édité par Ch. Susanne, E. Rebato, et B. Chiarelli, Bruxelles,De Boeck Université, 634-635.