Le role des « passerelles » entre l’État, le marché et l’économie sociale dans la construction d’espaces de qualité pour les personnes âgées en perte d’autonomie

Marie Malavoy (Marie.Malavoy @ USherbrooke.ca), professeure titulaire, Département de service social, Université de Sherbrooke

Au Québec, la tendance de l’hébergement des personnes âgées a évolué vers le secteur privé, l’institutionnalisation étant de plus en plus considérée comme une mesure de dernier recours. Le nombre de places dans les résidences à but lucratif domine nettement mais les OBNL (organismes à but non lucratif) se sont taillé une place pour répondre particulièrement aux besoins des personnes moins fortunées. Leur apogée se situe entre 1979 et 1985 ; ils sont apparus comme une alternative au logement communautaire en HLM, entre autres parce que les locataires réclamaient le droit « de s’investir et d’être responsable de [leur] logement » (Dansereau et al., dans Ducharme, 2004 : 18). Ce sont des lieux de résidence permanents, de propriété collective, offrant des logements à prix économique et librement choisis. Contrairement à l’hébergement, l’attribution d’un logement n’est pas subordonnée à un traitement (Ducharme et Vaillancourt, 2002 : 6). Dit en d’autres mots, il s’agit de préserver les caractéristiques d’une vie adulte indépendante et d’assurer une vie sociale, un dynamisme et un sentiment de sécurité accru chez les résidents (Dagenais, 2004 : 99). Dans le cadre de l’An I d’une recherche intitulée « Les passerelles entre l’État, le marché et l’économie sociale dans les services de logement social et d’hébergement concernant les personnes âgées en perte d’autonomie » notre équipe de recherche vient de terminer quatre monographies sur des OBNL, dans quatre régions du Québec. Des éléments d’analyse préliminaires se dégagent quant aux « enjeux de la construction d’espaces que l’on pourrait qualifier "de qualité" ou de "bien-être" ». 

Des personnes âgées « en perte d’autonomie » 

La résidence dans un OBNL suppose que les personnes âgées soient « autonomes » ou « en légère perte d’autonomie ». 


- cette notion est floue ; elle n’est pas perçue de la même manière par tout le monde. Par exemple, « pour la direction, être en légère perte d’autonomie est synonyme d’autonomie, d’autonomie relative, mais d’autonomie tout de même, tandis que pour les résidents, être en légère perte d’autonomie implique que l’on a besoin d’aide à différents niveaux » (Bickerstaff, 2004 : 49). Dans un autre cas, « les personnes (…) sont considérées par le conseil d’administration comme autonomes. Pourtant, lorsqu’on les rencontre, on se rend vite compte qu’elles font face à des limitations physiques de plus en plus importantes, certaines rendant difficiles des tâches aussi simples et aussi importantes que de faire l’épicerie » (Harris et Malavoy, 2004 : 122-123). 


- la notion d’autonomie est, par définition, évolutive. Toutes les monographies observent le même phénomène : au départ les personnes âgées étaient effectivement autonomes mais, avec le temps, « on doit s’attendre à ce que les résidents subissent une perte d’autonomie grandissante due au vieillissement ou encore à la maladie » (Dagenais, 2004 : 96). De fait, dans bien des cas, leur situation correspond à la définition de la perte d’autonomie comme étant l’incapacité ou la difficulté à accomplir certaines activités de la vie quotidienne (entretien ménager, préparation des repas, lessive) ou à vivre dans un logement ou un bâtiment non adapté, à cause de problèmes de nature physique ou psychosociale (SHQ, 2000 : 24). À cela s’ajoute un phénomène bien compréhensible : certaines personnes âgées s’étant enracinées dans leur milieu, « pourraient avoir tendance à minimiser les difficultés vécues de peur d’être contraintes d’envisager une relocalisation » (Bickerstaff, 2004 : 50). 


- les OBNL ne sont pas adaptés au vieillissement de leur population. Ils ne sont pas équipés pour offrir les services correspondant à cette nouvelle situation. Nous avons toutefois trouvé une exception, qui dans ce cas, confirme bien la règle : il s’agit d’une résidence sous la responsabilité d’une communauté religieuse, ayant le statut d’OBNL, mais offrant « des services à une population qui se situe entre l’autonomie complète exigée par plusieurs résidences privées à but lucratif et la perte d’autonomie lourde qui donne accès aux CHSLD (Centres hospitaliers de soins de longue durée). Il s’agit d’une population dite intermédiaire » (Maltais, 2004 : 52). Mais, même là, les personnes prennent de l’âge et la communauté est consciente de palier le manque de services publics ; elle est toutefois confrontée à des difficultés d’ordre financier compromettant la poursuite de sa généreuse mission. 

Des « passerelles » fragiles pour des services essentiels 

Il va sans dire que des personnes âgées, même en « légère » perte d’autonomie, ont besoin d’avoir accès à des services. Mais, précisément à cause de l’ambiguïté quant à leur degré réel d’autonomie, les « passerelles » établies avec d’autres établissements manquent de solidité. 


- il existe de bons rapports avec les CLSC (Centres locaux de services communautaires), mais peu de protocoles formels. Cela veut dire essentiellement que les personnes âgées doivent faire elles-mêmes les démarches pour déterminer les services auxquels elles ont droit et y accéder (piqûres, aide au bain, changement de pansements, etc.). Le CLSC s’implique au cas par cas, rarement dans des projets touchant l’ensemble de l’établissement. Au mieux informe-t-il les responsables que des résidents reçoivent des services de soutien à domicile ou sont hospitalisés lorsque leur état le requiert (Bickerstaff, 2004 : 64). Cela crée un malaise perceptible chez les personnes âgées (Harris et Malavoy, 2004 : 48,114), d’autant plus que leurs attentes sont autres. Dans une monographie, par exemple, on rapporte que « les résidents s’attendaient à recevoir régulièrement la visite d’une infirmière pour prendre leur pression. Malheureusement, même si un local est mis à sa disposition, le Manoir ne reçoit pas de visite d’infirmière du CLSC » (Dagenais, 2004 : 52). Dans les cas graves, il faut parfois aller jusqu’à faire des pressions et des interventions directes. À preuve, cette remarque d’une responsable d’un établissement : « Si le CLSC se cantonne vraiment dans la partie médicale et au cas par cas, si c’est comme ça on va devenir un vacuum. On va se ramasser avec des citoyens qui n’ont pas de place nulle part, pas assez malades pour se rendre à l’hôpital et pas assez autonomes pour rester ici. » (idem : 97). Notons toutefois que la résidence sous la responsabilité d’un communauté religieuse fait là encore exception à la règle : une infirmière auxiliaire est présente en permanence, un médecin passe régulièrement pour évaluer l’état de santé des résidents et le CHSLD est accessible pour des soins d’ergothérapie (Maltais, 2004 : 34.66). 


- les entreprises du secteur privé ou du tiers secteur sont fortement sollicitées. Que ce soit pour des services de transport, d’accompagnement pour les visites médicales, d’aide domestique, de repas ou de loisirs, les personnes âgées font appel à différents organismes ou ressources du milieu. Le privé est parfois sollicité pour le ménage, mais il existe aussi des entreprises d’économie sociale dans ce domaine. La plupart du temps, ce sont les personnes âgées elles-mêmes qui font les démarches pour obtenir des services, ce qui fait dire à certains dirigeants d’établissement qu’ils désirent une plus grande implication des organismes du milieu : « Mon but c’est d’aller chercher le plus d’organismes à but non lucratif. On a de la place ici pour les accueillir ces organismes », confie l’un d’eux (Dagenais, 2004 : 69). 


- des changements dans les espaces de vie modifient cruellement la perception du bien-être. Il vaut la peine ici de rendre compte d’une expérience traumatisante vécue par les résidents de l’un des établissements étudiés. Ce dernier fut construit à proximité d’un CHSLD, ce qui permettait d’obtenir au besoin différents services (repas à la cafétéria, accès au centre de jour, activités de loisirs, messe) sans oublier la possibilité de faire du bénévolat auprès de personnes âgées en perte d’autonomie plus sévère. Or, du jour au lendemain, une décision gouvernementale vient bousculer cet équilibre : le CHSLD déménage et laisse un grand vide. Le fondateur de l’établissement s’exprime ainsi : « Les services qu’on était en mesure d’offrir à la Résidence augmentaient la qualité de vie des personnes, c’est pour ça qu’on déplore qu’on déménage la Résidence comme ça, parce que lorsqu’on avait décidé de faire les logements, c’était en fonction de l’édifice central qui pouvait offrir des services » (Harris et Malavoy, 2004 : 59). L’intention au départ était d’éviter des dédoublements, mais du même coup, cela a mis la ressource d’habitation à la merci de son environnement (idem : 118). Les résidents vivent cela comme un deuil ; certains en deviennent physiquement malades ou dépressifs et « tombent à rien faire ». Comme le dit la femme du concierge, en parlant des conséquences de cette décision : « Tu restes dans ton appartement ou dans ta chambre, puis t’attends quoi ? De manger, puis t’attends que quelqu’un t’appelle ou vienne te voir, et puis, voilà, t’attends quasiment la mort dans le fond » (idem : 92). 

Des espaces peu « capacitants » 

À cause de leur mission, de leurs objectifs et de leur statut juridique d’OSNL, les établissements étudiés peuvent être assimilés à des entreprises d’économie sociale. « L’économie sociale désigne une forme particulière d’entreprises qui remettent en cause la domination du capital sur le social et qui adhèrent aux principes suivants : finalité aux membres et à la collectivité, autonomie de gestion, processus de décision démocratique, primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des surplus, participation, prise en charge et responsabilité individuelle et collective. » (Groupe de travail sur l’économie sociale, 1996 : 7). Sur le plan de la vie démocratique, on s’attend donc à ce qu’une entreprise d’économie sociale intègre dans ses statuts et ses façons de faire, un processus de décision démocratique impliquant les résidents et les travailleurs. Or, la situation n’est pas si simple que ça. 


- les personnes âgées ont relativement peu de pouvoir dans les instances décisionnelles. Seulement dans deux établissements sur quatre, il y a des résidents qui siègent au conseil d’administration ; et encore, ils y sont en minorité. Des interprétations diverses servent d’explication. Soit on invoque tout simplement un manque d’intérêt de leur part (Maltais, 2004 : 68), soit on perçoit un écart entre la volonté des dirigeants et celle des résidents. À preuve cet extrait de conversation avec une personne âgée à laquelle on demande si elle serait prête à siéger au CA : « Oui, oui. J’suis pas capable de marcher, mais (…) j’suis capable de parler. Puis je suis capable aussi d’être attentive aux besoins des autres » (Harris et Malavoy, 2004 : 107). Par ailleurs, certains résidents ont l’impression que, si « leur participation est valorisée et encouragée, celle-ci est moins bien reçue lorsqu’elle confronte et remet en question les décisions de la direction » (Bikerstaff, 2004 : 68). Cela est parfois vu comme une menace tout en reconnaissant que cette attitude est contradictoire avec la notion d’empowerment associée à l’économie sociale (idem : 60). 


- la représentativité pose des difficultés réelles. Même dans les cas d’une présence des résidents au conseil d’administration, il semble que leur représentation soit plus individuelle que collective, ce qui tend à restreindre leur pouvoir ( Bickerstaff, 2004 : 67). Pire encore, il arrive que la bonne volonté de certaines personnes se retourne contre elles. Ce fut le cas dans un établissement après qu’une intervenante sociale ait redonné aux résidents la responsabilité d’un comité d’activités de loisirs. Bien que volontaires et enthousiastes à participer à une telle activité, ils ont dû faire face à la dure réalité de la critique de leurs pairs, ce qui a eu pour effet de les décourager à tout jamais (Harris et Malavoy, 2004 : 65). 


- Avoir du pouvoir sur son environnement va de pair avec les caractéristiques d’une vie adulte. Au moment où les personnes âgées vivent une perte de pouvoir sur leur forme physique et leur environnement, on peut penser que leur bien-être nécessite d’autant plus une certaine emprise sur leur existence et passe par l’exercice de leur citoyenneté. Leur logement doit être « plus que des briques et du béton » (Lalonde et al., 2001 :31). Ajoutons à cela l’idée que la démocratie est mieux servie lorsque tous les acteurs concernés prennent part aux décisions. Comme l’indique Vaillancourt et al. (2003 : 308) : « l’intérêt général surgit à partir de la délibération issue de la participation d’une diversité de porteurs d’intérêts et non pas en ignorant l’un ou l’autre de ces porteurs d’intérêt ».


BICKERSTAFF-C, Julie (2004). La porte de l’amitié. Monographie d’un organisme sans but lucratif d’habitation pour personnes âgées en légère perte d’autonomie. Montréal, UQAM, Laboratoire de recherche sur les pratiques et les politiques sociales (LAREPPS), 74p. 
DAGENAIS, Hélène (2004). Manoir A. Pierre Lanctôt. Monographie d’un organisme sans but lucratif d’habitation pour personnes âgées en légère perte d’autonomie. Montréal, UQAM, LAREPPS, 111p. 
DUCHARME, M.-N. et Y. VAILLANCOURT. (2002). Portrait des organismes sans but lucratif d’habitation sur l’île de Montréal. Montréal, UQAM, LAREPPS, en collaboration avec la Fédération des OSBL d’habitation de Montréal (FOHM), 80 p. 
DUCHARME, M.-N. (2004). Le tiers secteur de l’économie sociale dans le domaine des habitations destinées aux personnes âgées au Québec. Montréal, UQAM, LAREPPS. 
GROUPE DE TRAVAIL SUR L’ÉCONOMIE SOCIALE (1996). Osons la solidarité !, Montréal, Chantier de l’économie sociale et de l’emploi, Sommet de l’économie et de l’emploi, Québec, octobre, 64 p. 
HARRIS, Josée et MALAVOY, Marie (2004). Les jardins de l’Est. Monographie d’un organisme sans but lucratif d’habitation pour personnes âgées en légère perte d’autonomie. Montréal, UQAM, LAREPPS, (à paraître). 
LALONDE, Luc, MERCIER, Nathalie, TREMBLAY, Nathalie et Fédération des OSBL d’habitation de Montréal (2001) Brique et éthique : du logement autrement mais comment ? , dans Nouvelles pratiques sociales. Montréal, Presses de l’Université du Québec, volume 14, numéro 2. 
MALTAIS, Danielle (2004) Le domaine de la Présentation. . Monographie d’un organisme sans but lucratif d’habitation pour personnes âgées en légère perte d’autonomie. Montréal, UQAM, LAREPPS, (à paraître). 
SOCIÉTÉ D’HABITATION DU QUÉBEC (2000).Guide de présentation des projets : programme AccèsLogis : pour coopérative et OSBL, Québec, Gouvernement du Québec, 77 pages et annexes. 
VAILLANCOURT, Yves, AUBRY, François et Christian JETTÉ (sous la direction de) (2003). L’économie sociale dans les services à domicile, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, 341p.