Le bien-être. Mondialisation du concept, transplantation des pratiques

Anne-Cécile Hoyez (hoyez @ yahoo.com). Département de Géographie (LEDRA). Université de Rouen.

François Laplantine souligne que les préoccupations d’ordre médical, qui sont omniprésentes dans nos sociétés, entrent dans une culture globale (Laplantine, 1986). En d’autres termes, dans leurs conceptions de la santé, les sociétés occidentales mobilisent tout un ensemble de représentations qui visent à donner une explication globale de l’individu et du social, portant à prendre en considération les aspects religieux, politiques, économiques des attitudes adoptées dans le domaine sanitaire. La promotion de la santé dépasse aujourd’hui le politique, le médical et se transforme en préoccupation sur le bien-être de par les incursions psychologiques, psychanalytiques, spirituelles, environnementales… 

La démarche médicale occidentale n’est plus spécifiquement technico-scientifique : elle inclut désormais des considérations plus larges, issues de contacts avec les systèmes médicaux dits « traditionnels » venant d’autres aires culturelles (notamment Chine ou Inde). Etrangères à la pensée Occidentale il y a 50 ans, ces prises en charge deviennent de plus en plus courantes. Elles sont axées sur des conceptions de la maladie, de la santé et de la guérison qui font appel à des référents philosophiques, psychologiques et cosmologiques qui ont été réinterprétés en Occident sur le mode du bien-être. Prenons pour exemple le yoga qui, globalement, se définit comme une pratique physique et spirituelle qui doit permettre à l’individu d’atteindre la libération (mukti) dans un état de bien-être général. Le bien-être est ici considéré comme un facteur pouvant influencer la bonne santé. 
Nous tenterons de comprendre comment le concept de bien-être, qui est récurrent dans les centres de yoga et dans les discours des médecines complémentaires, s’adapte à la société occidentale contemporaine. A travers ces médecines complémentaires, comment le balancement entre préoccupations d’ordre global et l’émergence d’une « société des individus », le bien-être ouvre-t-il une voie royale aux médecines complémentaires (d’origine orientale) qui proposent un système holiste et individualiste à la fois ? Nous analyserons, dans une dimension plus géographique, le contexte de l’émergence de « paysages mondiaux de bien-être », résolument thérapeutiques, à vocation internationale, toujours à travers l’exemple de la pratique du yoga.

Le bien-être : concept singulier ou pluriel ?

Définir le bien-être, aujourd’hui, dépend donc du regard porté par les politiques sur les préoccupations individuelles, des préoccupations qui s’inscrivent dans des contextes culturels, sociaux et religieux extrêmement divers. La timidité des politiques de santé publique laisse le champ ouvert à diverses définitions, ce qui pousse certains auteurs à évoquer un « tournant holiste » de la définition de la santé (Kearns & Gesler, 1998, p. 10). Ce côté holiste est caractérisé par une tendance à vouloir associer les réalités sociales et économiques aux réalités sanitaires occidentales [1]. 
Mais la santé publique reste assez distante et désarmée face à la notion de bien-être, non seulement parce qu’elle appartient surtout à un monde qui est propre au patient (c’est ce que montre le travail des anthropologues) mais aussi parce qu’il n’existe pas de « solution miracle », rationnelle, prétendant pouvoir gérer le champ du bien-être. 
Ce sont donc surtout les individus qui agissent sur la définition du bien-être, ceux-ci ayant leur propre façon de le définir et de le gérer [2]. Chacun va donc évaluer son bien-être en fonction de critères qui lui sont propres : le bien-être peut être vu en opposition au « mal être », qui peut être un état physique ou une médiocre condition sociale, le bien-être peut être aussi l’aboutissement de tout un travail de « mieux être », qui repose sur ce que chacun va mettre en œuvre pour arriver à ses fins (cibler les démarches médicales, faire du sport, manger mieux, avoir une hygiène quotidienne…). Dans le domaine du bien-être il semblerait dont que ce soient plutôt les médecines complémentaires (qui dépendent à de très rares exceptions du secteur public) qui se réclament de la prise en charge du bien-être. Ces médecines « traditionnelles » ou prises en charge spirituelles et religieuses, sont souvent élaborées à partir de considérations extérieures à la pensée occidentale. 
Les médecines complémentaires ont pour avantage de jouer sur ces deux domaines à la fois. Elles sont faiblement institutionnalisées (elles peuvent donc adapter leurs discours et leurs pratiques comme elles l’entendent, en réponse à la demande) et proposent tout un ensemble de concepts et de représentations qui font écho aux discours et aux préoccupations d’ordre individuel et global. 
J’ai effectué des recherches sur les terrains de ces médecines complémentaires, en Inde et en France, pour mieux comprendre ce qui se cache derrière les différentes notions de bien-être. Il s’agit avant tout d’un concept pluriel sur tous les plans : pluralité des situations et des définitions, pluralité des lieux et des cultures où est appliquée la notion de bien-être. La notion de bien-être se construit principalement, aujourd’hui, dans des dynamiques transnationales.

Bien-être : itinéraires individuels et collectifs. Exemple du yoga.

Le glissement du yoga vers une spécificité thérapeutique s’est fait assez rapidement dans le temps. Avant les années 1950, en France, les traités relatifs au yoga et à la santé n’étaient réservés qu’à une élite. Aujourd’hui, au contraire, dans toute librairie, il est possible de se procurer des livres simples, vulgarisés, en langue nationale, abordant le yoga sous l’optique de la santé et l’hygiène de vie quotidienne. 
La diffusion du yoga ne se fait pas au hasard mais répond à un schéma bien précis, impliquant la création d’un réseau international extrêmement influent et organisé (Hoyez, 2002). Ce réseau est constitué de liens « institutionnels » entre plusieurs lieux situés en Inde ou en Occident (les hauts-lieux que sont les ashrams et centres de yoga) et sur les relations interindividuelles entre les patients. Dans les va-et-vient générés depuis les années 50, la « yoga-thérapie » apparaît comme un « argument de vente » adapté à la demande Occidentale. Selon le rapport de l’OMS sur les médecines complémentaires (OMS, 2002), les sociétés occidentales connaissent une demande croissante de médecines complémentaires : « Un tiers des adultes américains ont utilisé un traitement alternatif et 60% des néerlandais et des belges, ainsi que 74% des britanniques sont en faveur d’une médecine complémentaire disponible dans le cadre de l’offre de soin du secteur public ». 
Mais l’interprétation du yoga n’est pas une démarche spécifiquement occidentale. En Inde également, le corpus du yoga a été réinterprété. Le phénomène s’est complexifié avec le temps : en cherchant à mettre au point un corpus commun conciliable avec les conceptions orientales et occidentales de la santé et du corps, « récepteurs » (occidentaux) et « émetteurs » (indiens) se sont soumis à des phénomènes de rétroaction incessants. Ceci a pour conséquence l’émergence de nouveaux lieux du yoga et, parallèlement de nouveaux concepts du bien-être, élaborés dans un contexte de brassage des cultures. 
Le yoga répond aujourd’hui à la croisée des regards occidentaux et indiens. Comment cela se lit-il dans les sociétés occidentales ? La santé apparaît comme l’élément phare des discours des responsables des centres de yoga pour fidéliser leurs élèves et en accueillir d’autres en mettant en avant le côté utilitaire et pratique de la discipline, bien plus que le côté spirituel [3]. 
Dans les centres rouennais, j’ai pu observer que, lors de la première rencontre entre le professeur et l’élève, le propos était dirigé vers une demande de bien-être, traitée par l’analyse du passé médical du yogi. Si l’élève a des problèmes de santé avérés, il va être pris en charge ; s’il n’en a pas, l’accent va être mis sur la prévention de toute maladie, en insistant sur la pratique de postures simples et l’adhésion à un mode de vie considéré comme sain. Ainsi, en fonction des effets souhaités, le professeur va élaborer une série d’exercices appropriés. Cette « prescription yogique » va être surveillée, améliorée ou modifiée selon les changements observés dans l’état de santé de l’élève. 
Les « lignes thérapeutiques » induites par les comportements usuels dans les centres de yoga et par les discours des professeurs renforcent l’idée d’une adéquation entre yoga et bien-être. En effet, parmi les aspects thérapeutiques les plus souvent associés au yoga dans l’imaginaire occidental, le côté relaxation et détente apparaît souvent comme une évidence : plus de deux tiers des élèves évoquent le bien-être sous la forme de détente et de gestion de leurs émotions. Parallèlement, les élèves se rendent dans les cours de yoga pour d’autres raisons. Certains évoquent des potentialités plus larges que la seule prise en charge du stress quotidien en venant chercher une alternative au traitement de leurs problèmes articulaires ou au traitement des maladies liées à une mauvaise hygiène de vie (problèmes cardiaques, articulaires, surcharge pondérale…). 
D’autres viennent chercher une alternative spirituelle à la pratique religieuse en évoquant le bien-être apporté par l’expérience de l’association entre prière et yoga. La pratique du yoga semble donc correspondre à une démarche thérapeutique qui s’inscrit dans un contexte culturel plus global, prônant la recherche d’un corps en bonne santé sur le long terme : l’obtention et le maintien du bien-être qui passe par une prise en charge thérapeutique parallèle est aujourd’hui le mot d’ordre.

Bien-être et paysages thérapeutiques

La santé tient une place importante dans les cours de yoga en Inde, que ce soit du côté des individus qui pratiquent ou du côté des centres qui accordent beaucoup d’importance à la santé des personnes qui viennent pratiquer. Le « mimétisme » des pratiques occidentales se lit à travers le déroulement du premier entretien : avant toute inscription, la personne qui se présente doit apporter avec elle son dossier médical et doit rencontrer le professeur de yoga ou parfois même un médecin attaché au centre. C’est lui qui va ensuite donner des orientations du type de pratique, en pointant les asanas (postures) que la personne va pouvoir ou ne va pas pouvoir effectuer, une sorte de « prescription yogique ». 
Les centres de yoga se convertissent donc aussi en centres de thérapie. On observe ainsi un glissement du vocabulaire thérapeutique vers les enseignements du yoga : les professeurs de yoga deviennent donc des « médecins », les individus des « patients », les asanas des « prescriptions ». En Inde, le côté thérapeutique du yoga est également proche du concept de bien-être, qui lui-même effectue le lien avec la dimension culturelle (le côté identitaire est alors différent). 
En France, j’ai interrogé une centaine d’individus dans les cours rouennais. Globalement ils présentent le même profil socio-économique que les indiens. Les yogis rouennais sont issus de la classe moyenne et supérieure urbaine ; essentiellement des femmes (actives), et des personnes travaillant dans les professions libérales, dans l’éducation nationale ou dans d’autres domaines de la fonction publique [4]. 
Le mimétisme des pratiques indiennes se retrouve ici du côté de la construction d’un imaginaire spécifique à l’Inde et au yoga. Les liens qui existent ainsi avec l’Inde vont contribuer à donner naissance à un cadre culturel de la notion de bien-être qui va être construite autour d’une symbolique faisant référence à l’Inde. En Occident, le yoga est pratiqué dans un lieu calme, isolé du bruit (en référence au calme de la nature), décoré en fonction d’une géographicisation symbolique du lieu (le lieu pour la photo du gourou, pour une référence à l’Inde…). 
Doit-on alors parler d’Occidentalisation ou d’Orientalisation du concept de bien être ? Ces dernières années, l’Assemblée Mondiale pour la Santé a adopté un nombre croissant de résolutions provenant de ce constat : les médecines complémentaires, axées sur le bien-être, trouvent encore largement échos auprès des populations des pays dont elles sont originaires, et sont en plein boom en Occident. Cette situation révèle de nouvelles façons d’entrevoir les systèmes de santé globaux qui reposent surtout sur la mise au point d’un paysage thérapeutique particulier. 
Tous les lieux où se pratique le yoga sont donc attachés à des modes de vie particuliers, rappelant la pensée hindoue. Dans la combinaison de tous les éléments de cette pensée, les intérêts pour le bien-être sont très importants, que l’on soit en Inde ou en France, ou ailleurs. 
Il s’agit alors de « sense of place », ou de « topophilia », un mélange entre les idéaux matériels et symboliques. La perception d’un lieu où l’on pratique le yoga est souvent liée, par-dessus tout, à des émotions d’ordre individuel que les individus partagent. Ces « paysages de bien-être » ont été crées, modelés dans un processus transnational. Ils sont déclinés comme de références spécifiques que l’on retrouve sur toute la scène internationale. 
La pratique du yoga apparaît comme une pratique du bien-être qui est liée à une expérience et des émotions individuelles. Parallèlement, elle se réfère à une grande variété de symboles, centrés autour de l’Inde, et « voyageant » à travers le monde. Ainsi, un français, un allemand, un argentin, formé dans la même école de yoga vont pouvoir échanger des références communes à propos de l’Inde, du yoga et de la santé. Ils utiliseront les mêmes références spatiales, le même champ sémantique émotionnel, et vont préférer fréquenter certains endroits plutôt que d’autres, ceux auxquels ils auront le plus de facilité à appliquer leur conception de « ideal space and place ».

Conclusion

Dans les constructions du champ du bien-être, le yoga et la méditation apparaissent aujourd’hui comme fondus dans les différents systèmes médicaux, ou du moins dans les systèmes de compréhension du corps, de la santé, de la maladie, des pays où ils sont pratiqués. 
Les médecines complémentaires, le yoga et le bien-être ont donc eux aussi des implications spatiales que le géographe de la santé peut étudier, au même titre que d’autres systèmes médicaux tout en gardant à l’esprit la dimension sociale du phénomène. Ces soins de santé sont en effet exportés ou transplantés dans un contexte particulier [5]. 
Dans sa globalité, le « phénomène yogique » révèle un complexe réseau international qui trouve des relais dans tous les continents. Peu de pays échappent aujourd’hui à la « couverture sanitaire yogique » et toutes les villes accueillent plusieurs centres dont le caractère international révèle un aspect concret et facilement mesurable de la mondialisation. Cependant, il faut garder en tête que leur étude s’ancre dans un système plus large car l’organisation spatiale des centres de yoga s’alimente d’une articulation entre la thérapie, le culturel, le religieux, le spirituel dans un tout social, politique et économique. 


Asthana Sheena, Curtis Sarah, Duncan Craig, Gould Myles, 2002, “Themes in British health geography at the end of the century : a review of published research 1998-2000”, Social Sciences and Medicine, 55, 167-173. 
Bailly Antoine S., 1981, Géographie du bien-être, PUF 
Benoist, Jean, 1996, Soigner au Pluriel, Essais sur le pluralisme médical, Karthala, Paris. 
Delobbe André, 2000, Le yoga au risque de la psychanalyse et de la science occidentale, Paris, L’Harmattan, 533p. 
Fleuret Sébastien et Séchet Raymonde, (dir) 2002, La santé, les soins, les territoires. Penser le bien-être, Presses Universitaires de Rennes 
Gesler Wilbert, 1992, “Therapeutic landscapes : medical issues in light of the new cultural geography”, Social Sciences and Medicine, vol. 34, n°7, 735-746. 
Hoyez, Anne-Cécile, 2002. Les Lieux, les flux et la forme de la diffusion du yoga. Paysages identitaires et mondialisation, Actes du Festival International de Géographie, St-Dié-Des-Vosges 
Kearns Robin A., Gesler Wilbert M., 1998, Putting Health into place. Landscape, Identity and Well-Being, Syracuse-New York, Syracuse University Press, 336 p 
Laplantine François, 1986, Anthropologie de la santé. Etude ethnologique des systèmes de représentations étiologiques et thérapeutiques dans la société occidentale contemporaine, Paris, Bibliothèque scientifique Payot, 411 p. 
Lautman F. , Maître J. , 1995, Gestions Religieuses de la Santé, L’Harmattan, 330 p 
Vaguet Alain, 2002, « Les systèmes de santé face aux tours et détours de la mondialisation », in F. Landy et Chauduri B. (dir), De la mondialisation au développement local en Inde. Questions d’échelles, Coll. Monde Indien, Ed. CNRS.


[1] Ainsi, le bien-être, dans les politiques de santé publique, passe aujourd’hui par la promotion de certaines considérations relatives à l’environnement de chacun : logement, qualité de l’espace public (la propreté), respect des appartenances communautaires…

[2] Quand certains voient leur bien-être dans l’absence de stress (ou la possibilité de savoir le gérer), d’autres le voient dans le fait d’habiter la campagne, une agglomération peu polluée…

[3] cet aspect du yoga étant souvent soumis à controverse en raison de la labilité des frontières entre sectes et yoga

[4] L’accès au bien être reste donc, dans toutes les sociétés, une affaire de classes socialement aisées, comme l’a souligné Antoine Bailly.

[5] Les implications politiques ne seront pas abordées ici mais entrent dans des stratégies très complexes. De même, nous n’aborderons pas la question du changement des modes de vie en France et en Inde.