Le bien-être au soleil ? Réorientation progressive des migrations de personnes âgées et devenir des territoires-retraite aux Etats-UnisWell-beeing bathing in the sun ? Progressive changes in elderly migrations and the future of retirement territories Iin the United States.

Christian PIHET (Christian.pihet @ univ-angers.fr), UMR ESO-CARTA, Université d’Angers

Aux Etats-Unis comme en Europe occidentale les migrations saisonnières et définitives de personnes âgées constituent un phénomène relativement ancien, repéré dès le début du vingtième siècle et plutôt traditionnellement réservé aux élites économiques et sociales. Dès les années 1920 les observateurs notent ainsi la présence de cohortes importantes de retraités sur les littoraux, au Cap Cod ou à Miami par exemple, et dans le Sud autour des principales stations thermales, comme dans l’Arkansas ou en Géorgie avec les deux Hot Springs. Une organisation spatiale spécifique à ce groupe d’âge se met progressivement en place autour d’hébergements et d’activités de loisirs. Elle recoupe partiellement les premiers équipements touristiques amorçant un lien encore fonctionnel. A partir de 1960 les questions posées par les agents recenseurs sur les changements de résidence permettent de quantifier ce processus en cours de développement et de démocratisation et de dresser une géographie des zones attractives. Cependant après l’essor des années 1940 et 1950 les proportions de migrants âgés de plus de 65 ans n’ont guère évoluées et concernent toujours une fraction minoritaire des personnes âgées — 20 % environ ont changé de résidence dans les cinq années précédant le recensement -. Ainsi ceux qui s’installent dans un autre État représentent toujours entre 4 et 4,5 % de la population générale. De nombreux auteurs ( Wiseman, Cuba, Longino [1 ]) ont pu dégager les motivations et les processus de prises de décision aboutissant au changement résidentiel et donc produit des modèles migratoires mettant en lumière l’attrait des régions touristiques du Sunbelt et de la Floride en particulier. 
La migration de retraite apparaît avant tout comme la recherche d’une meilleure qualité de vie, qu’elle soit matérielle — coût de la vie moins élevé, climat plus agréable, sécurité plus efficace- ou qu’elle s’inscrive dans les représentations intellectuelles des ménages avec l’idéalisation des conditions de la vie sociale dans ces régions plutôt touristiques. Dès lors notre propos n’est pas de réécrire ce qui a été beaucoup analysé dans la littérature nord-américaine mais de mettre en premier lieu l’accent sur les changements récents dans les flux migratoires de retraités tels que les données censitaires de 1990 et de 2000 les indiquent. En effet on semble assister à une dispersion progressive des lieux de destination. Dans le même temps des stratégies plus agressives d’attraction se mettent en place dans la plupart des régions d’accueil et traduisent visiblement une compétitivité accrue. Ainsi des politiques de promotion associant les acteurs publics aux entreprises des zones de destination se substituent progressivement à une tradition assez passive de « cueillette » des ressources des néo-retraités récemment installés dans ces régions. La migration étant une recherche de qualité, ces acteurs tentent aussi de créer des espaces de qualité susceptibles de retenir ces migrants et d’assurer par conséquence leur développement durable. Mais en dépit de ces efforts ne reproduisent-ils pas des modèles qui peuvent facilement être déplacés ailleurs en cas de basculement des cycles ? Le devenir des espaces pour retraités est alors partie prenante des mutations géographiques et sociales de l’espace étatsunien. Comme souvent le miroir américain offre aussi l’intérêt de pouvoir réfléchir sur les processus comparables en France et qui expriment également une différenciation croissante des flux de retraite.

Des flux en cours de diversification géographique

La mobilité résidentielle des plus de 65 ans est proportionnellement moitié moins importante que celle de la population générale [2 ]. Entre 1995 et 2000 47,7 % des moins de 65 ans ont changé de domicile contre 22,8 % pour ceux ayant dépassé cet âge. Dans ce dernier groupe ce sont les plus de 85 ans qui enregistrent les taux de mobilité les plus élevés avec 32,3 %. De fait il s’agit le plus souvent d’une mobilité contrainte liée à des rapprochements familiaux et à l’entrée en institution. C’est entre 55 et 74 ans que les changements résidentiels sont le plus fréquemment associés aux migrations de retraite et le plus souvent les départs du comté ou de l’État d’origine en constituent l’indicateur le plus probable. Ils représentent en moyenne 40 % des déménagements affectant ce groupe d’âge contre à peine 14 % pour les plus de 85 ans. Néanmoins les proportions de ces retraités migrants demeurent étonnamment stables au fil des recensements décennaux intervenus depuis 1960. Ainsi les personnes ayant changé d’État dans les cinq dernières années regroupaient 4 % des plus de 65 ans en 1960 et 4,6 % en 2000. En revanche les effectifs ont doublé passant de moins d’un million en 1960 à un peu moins de deux en 2000. D’autre part ces migrants, majoritairement blancs, sont pour la plupart dotés de ressources financières et culturelles au dessus de la moyenne et représentent donc un atout pour les zones d’arrivée. 
En analysant les départs par État d’origine, les résultats sont peu surprenants d’un recensement à l’autre. Les migrants quittent en général les États fortement urbanisés et à hivers froids du Nord et du Midwest, comme l’État de New York et l’Ohio — caractérisés pour ces âges par des soldes migratoires nettement négatifs - pour s’installer très majoritairement dans le Sud à raison des trois quarts dans le Sud atlantique et central et pour près d’un quart d’entre eux dans le Sud-Ouest, suivant en cela le mouvement d’ensemble de la population américaine. Toutefois l’étude par État d’accueil sur les trente dernières années met en lumière des modifications significatives [3 ]. En 1970 la Floride recevait 25 % du total des migrants et l’autre destination phare la Californie près de 10 %. La concentration géographique des destinations d’installation était d’ailleurs assez forte : les dix premiers États par l’importance des effectifs de migrants, dont huit localisés dans le Sud, réunissaient 60 % des migrants de l’Union. Aujourd’hui ils n’en rassemblent plus que 54 % et l’ordre des États a été modifié par l’attraction de l’Ouest intérieur et le renforcement d’autres États du Vieux Sud comme les Carolines et l’Arkansas. Tout en demeurant largement en tête des destinations la Floride a enregistré une baisse assez sensible en pourcentage en n’attirant que 19 % de tous les migrants de plus de 65 ans et la Californie à peine 6% alors que l’Arizona et le Nevada ont doublé leurs proportions passant de moins de 3 à plus de 6 % chacun. Cette progressive déconcentration géographique des destinations à l’échelle des États se double d’un mouvement identique à l’échelle des comtés. Pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, en Floride les comtés méridionaux, zone de réception traditionnelle, reçoivent désormais proportionnellement moins de migrants que les comtés demeurés ruraux et faiblement métropolisés de la Floride centrale [4 ]. De même l’observation à cette échelle locale lors du dernier recensement fait aussi apparaîtnelune La concnte sion de la diversification des flux. Dans les États septentrionaux de départ des migrants, outre des espaces réputés et dotés d’une tradition touristique comme le cap Cod ou les littoraux du Maine, les données migratoires font apparaîtnelle développement d’assez nombreux comtés peu urbanisés ou littoraux mais clairement attractifs pour les retraités. Il s’agit par exemple du comté de Door dans le Wisconsin, d’Eaton dans le Michigan ou bien encore de celui de Lake dans l’Ohio, tous situés en façade des Grands Lacs. Leurs bilans migratoires pour les groupes d’âge entre 55 et 74 ans sont positifs à l’inverse de ceux établis pour les plus de 75 ans et les moins de 45 ans. 
Pour reprendre l’expression imagée de Charles Longino dans son dernier article la forme de la migration de retraite tend à passer de celle d’un rayon laser à celle d’une pomme d’arrosage… 
Les tableaux censitaires permettent de comparer les bilans migratoires pour les plus de 65 ans pour chacun des États. En Floride ou en Californie où la fonction d’accueil est ancienne, des courants de départ importants s’affirment au fil des ans. Si 286 000 immigrants sont arrivés en Floride entre 1995 et 2000, 137 000 l’ont également quitté. Le solde est encore plus inquiétant pour la Californie avec 94 000 arrivées pour 128 000 départs. La carte des taux de migration nette exprimés pour 1000 habitants fait apparaîtnelde nombreux contrastes — figure 1 -. Ainsi les régions les plus nettement attractives actuellement sont celles des États les plus petits et urbanisés à partir du tourisme comme ceux des déserts chauds, le Nevada avec par exemple le pôle représenté par Las Vegas et l’Arizona avec les banlieues étendues de Phoenix et aussi les façades atlantiques et pacifiques (Oregon, État de Washington). L’analyse des lieux de départ et d’arrivée des immigrants et des émigrants par État précise le constat. La figure 2 représente les principales origines des migrants pour quatre principaux États d’accueil. 
En Floride les nouveaux arrivants continuent de provenir du Nord-Est et du Midwest avec par exemple près de 20 % de New-Yorkais dans l’ensemble des nouveaux installés. Dans le même temps les départs concernent principalement deux aires géographiques. Il s’agit d’abord du Nord avec plus de 10 000 New-Yorkais et 6 000 ressortissants du New-Jersey. L’on peut alors penser à une classique migration « de retour » limitée à des personnes plus âgées ou isolées souhaitant revenir auprès de leurs familles. Un second courant est bien plus inquiétant pour l’attractivité de l’État même s’il est encore limité. Sur les 137000 retraités ayant quitté la Floride, plus du tiers l’ont fait pour s’installer dans des États voisins comme la Géorgie avec 11 000 ex-Floridiens la Caroline du Nord 9 000, le Texas 6000. Ce mouvement exprime sans doute le « vieillissement » de la destination Floride au profit de territoires jugés plus neufs. Le même glissement de proximité se produit pour la Californie dont les trois plus importants contingents de départ se dirigent vers des États voisins, l’Arizona, le Nevada et l’Oregon. Le Nevada, qui dispose du taux de migration nette le plus élevé de l’Union avec 114 pour mille, est ainsi alimenté par la migration des retraités californiens qui totalise plus de 40 % des nouveaux arrivants. 
Deux raisons majeures peuvent participer à l’explication de ces « glissements ». D’une part les destinations concurrentes se sont dotées d’infrastructures de qualité équivalente à celles de la Floride et de la Californie, notamment en matière d’offre de logements et de loisirs. D’autre part la concentration des retraités sur le long terme et dans des espaces peu à peu saturés produit des effets négatifs. En Floride sous l’effet de la pression des promoteurs les prix de l’immobilier ont considérablement cru, la circulation automobile devient problématique sans que les transports publics aient pris le relais et les risques climatiques ( typhons récurrents) ou liés à la pollution ne sont pas négligeables. Autant d’éléments qui dégradent la qualité de vie recherchée alors que s’offrent d’autres espaces d’accueil avec des aménités probablement comparables mais sans les contraintes découlant de la forte fréquentation du « sunshine state ». 
Une La coninnovation dans les destinations caractérise récemment les flux de retraités. Depuis quelques temps la presse américaine s’est fait l’écho de départs de retraités étatsuniens vers le Mexique ou les Antilles anglophones. Ce mouvement, apparemment en essor, concernerait quelques milliers de personnes ayant principalement acheté des villas et des appartements sur la côte Pacifique du Mexique. Ainsi l’Alena ne se limiterait pas à la circulation des marchandises et des capitaux mais, à l’instar de l’Union Européenne avec le Bassin Méditerranéen, amplifierait les horizons migratoires des ménages suffisamment aisés pour se permettnelune installation permanente à l’étranger. Quant aux « snowbirds » Canadiens installés en hiver dans le Sud des États-Unis, en Floride notamment où ils sont estimés à 250 000 et dont le séjour maximal est limité à six mois pour pouvoir continuer à bénéficier de remboursements médicaux, ils font plus qu’équilibrer ces départs vers l’La conAmérique. 
Dès lors, dans ce contexte d’indiscutable remaniement des destinations de retraite, l’attractivité de tel ou tel espace n’est plus garantie définitivement. Elle dépend des transformations des évaluations matérielles et psychologiques portées sur ses qualités territoriales et sociales. Il en résultelun développement de l’esprit de compétition entre les territoires, compétition qui se traduit par des stratégies de promotion de ces qualités susceptibles dans le moment présent de séduire durablement les plus de 65 ans.

Développer et promouvoir des espaces spécifiques

Alors qu’ils proviennent en général des aires métropolitaines la plupart des migrants changeant d’État ou de comté sont amenés à s’installer dans des villes plus petites ou à la campagne. La migration de retraite est alors partie prenante du mouvement plus général de suburbanisation et de revitalisation partielle des aires rurales et touristiques. Dans une station littorale l’afflux de retraités permet de constituer une population permanente susceptible de réduire la saisonnalité de l’activité économique. Il en est ainsi par exemple dans les villes les plus importantes de la péninsule du Cap Cod ou dans les stations de la côte orientale du Maryland. En milieu rural ou faiblement métropolisé l’installation de ménages de retraités s’avère souvent plus dynamisante à moyen terme que les efforts des chambres de commerce et des élus pour attirer des entreprises industrielles et de services qui sont souvent « de passage » dans ce types de territoires en dépit des primes qui leur sont accordées. 
Les statisticiens du Département fédéral de l’Agriculture distinguent ainsi des « retirement counties » - comtés ou territoires-retraite - à partir du moment où la population âgée de plus de 65 ans est supérieure de plus de 15 % à ce qu’elle aurait été sans immigration. Le cinquième des comtés ruraux et non-métropolisés entre désormais dans cette catégorie. Ils sont majoritairement localisés dans le Sunbelt et l’Ouest intérieur (surtout les comtés proches de la Californie) mais aussi comme nous l’avons vu dans des zones agrestes d’États du Nord et du Midwest. Ces comtés ainsi définis ont enregistré pendant la période intercensitaire 1990/2000 une croissance démographique de 2 % par an, soit le double du taux d’accroissement de la population totale du pays. Le taux de croissance est d’autant plus élevé que la concentration géographique des retraités est forte. 
C’est d’ailleurs dans les comtés les plus fortement vieillis que l’on observe les proportions les plus élevées d’immigrés aisés, sans doute en raison du développement précédent lié au tourisme d’infrastructures et de services adaptés à leurs besoins [5 ]. Les revenus transférés par les retraités y sont naturellement les plus importants [6 ]. Dans le comté de Palm Beach en Floride, 31% des migrants déclarent un revenu annuel supérieur à 50 000 $ par an, 49 % dans celui de Santa Clara dans la banlieue de San Francisco. Les revenus déclarés sont nettement moins importants dans les autres comtés du Sud rural à plus faible proportion de personnes âgées immigrées, par exemple dans le comté de Benton, Arkansas, seulement 14 % des migrants déclarent un revenu de plus de 50 000 $. Néanmoins l’apport est partout significatif et contribue au développement de ces espaces. Il est vrai que les pe sions des retraités et aussi leurs patrimoines sont stables et échappent ainsi aux incertitudes des ressources et salaires procurés par les actifs employés dans l’industrie et les services et soumis aux cycles économiques ordinaires. Une étude de la Commission Régionale des Appalaches [7 ] évalue l’apport net d’un ménage de migrants âgés à 71 600 dollars par an pour l’espace d’accueil. En terme d’emploi, l’impact est estimé de 0,3 à 1 emploi - direct et indirect - pour chaque retraité. De nombreux économistes et bien entendu les administrations locales ont essayé de chiffrer les effets de la migration de retraite [8 ]. En fait, les retraités ne créent pas tellement d’emplois directs mais accroissent plutôt les possibilités d’améliorer les revenus des salariés déjà sur place, comme par exemple par l’élargissement d’une clientèle médicale ou commerciale pour les employés des centres commerciaux. En ce qui concerne l’intérêt pour les collectivités locales les études font ressortir que les ressources fiscales produites par les impôts directs et indirects et la consommation sur place de leurs revenus par les immigrants dépasseraient les dépenses occasionnées par leurs demandes de services, particulièrement dans les secteurs touristiques où la présence permanente des retraités rentabilise des services, comme les commerces de base, alimentaires par exemple. Dans les régions très touristiques mais aussi ailleurs ils contribuent aussi à l’animation du marché immobilier en représentant fréquemment la moitié des acheteurs. 
Nos interlocuteurs sur le littoral atlantique [9 ] - Cap Cod et Maryland - nous affirment que c’est aussi la succession continue des cohortes de migrants retraités qui assure la rentabilité de leur présence pour les comtés. En effet, les investissements effectués par exemple à cause de l’exte sion de l’habitat diffus autour des marais ( baie de la Chesapeake) sont amortis progressivement. Il en va de même pour les cabinets de professions libérales à clientèle plutôt âgée comme les “ paramedics ”- infirmiers - installés pour répondre à la demande des migrants ainsi que pour les équipements de loisirs proposés aux retraités. Une offre d’aide à domicile se développe également sur l’année en complément de celle saisonnière liée au tourisme estival. À Orleans, au Cap Cod, deux terrains de golf ont été créés à la demande des néo-résidents. Ils en sont d’ailleurs les principaux utilisateurs. 
Les tendances à la déconcentration géographique des flux de retraités conduisent les collectivités locales à multiplier les efforts de promotion [10 ]. Les incitations fiscales, notamment le maintien à un faible niveau des taux d’imposition locaux, constituent un outil largement utilisé. En 2003 le gouverneur de la Floride a installé une commission d’étude pour renforcer l’attractivité déclinante de son État auprès des retraités. Diverses propositions ont été émises telles le gel des taxes immobilières et foncières, l’amélioration des transports publics ou encore la simplification des procédures administratives pour l’achat des résidences. De fait, pratiquement toutes les collectivités territoriales diffusent des brochures et des messages incitatifs à l’égard des retraités. Il peut s’agir d’efforts coordonnés à l’échelle de l’État comme au Nouveau Mexique, en Arizona ou en Géorgie avec des magazines destinés aux clientèles nationales ou plus simplement à l’échelle d’une vallée comme celle de la Shenandoah en Virginie avec des brochures et des messages télévisés. L’État du Mississipi consacre ainsi un budget annuel de 700 000 $ à sa promotion auprès des clientèles retraitées et estime avoir pu attirer 5000 personnes supplémentaires grâce à cet effort. 
Les thèmes les plus fréquemment abordés par ces stratégies concernent la qualité des loisirs, des soins médicaux et le coût modéré de la vie, notamment celui du logement. En fait les messages cherchent à décrire un espace de bien-être, conçu prioritairement pour les retraités des classes moyennes et aisées, le plus éloigné possible des réalités des métropoles perçues comme des anti-modèles. D’ailleurs dans plusieurs brochures la sécurité régnant dans ces espaces est implicitement opposée au chaos des artères et des ghettos urbains. 
Toutefois le secteur immobilier se taille la part du lion dans les campagnes de promotion. Plus de 300 promoteurs immobiliers comptent sur les migrants retraités pour assurer une part importante de leurs ventes de maisons. Il est vrai qu’en Floride, Arizona ou bien encore au Nevada la moitié des acheteurs de biens immobiliers ont plus de 55 ans. Ce marché tend à être dominé par des entreprises de taille nationale comme Del Webb à qui l’on doit les « Sun cities » ou Leisure World ou Cooper Corporation. En réalisant d’importantes économies d’échelle ces firmes élargissent socialement l’accès à l’achat des résidences pour retraités et contribuent aussi à façonner des modèles architecturaux uniformes, le pavillon, répandus d’un bout à l’autre du pays.

Des territoires-retraite : quel bien-être ?

En adoptant le même seuil statistique défini par les économistes pour les « retirement counties » il est possible d’examiner les « territoires-retraite » selon différentes échelles. Ces territoires ne se limitent pas aux enclaves regroupant plusieurs dizaines de milliers de retraités observées en Californie et en Floride dans les « Sun cities » par exemple. Ainsi dans l’Ohio en bordure du lac Erie la petite ville de Conneaut [11 ], jadis port minéralier actif, a vu se développer en périphérie du noyau initial et le long du lac sur près d’une dizaine de kilomètres un ensemble de lotissements peuplés essentiellement de retraités. Ceux-ci sont originaires des grandes villes de l’État et également de la Pennsylvanie voisine. Plusieurs promoteurs ont ainsi édifié au fil des dernières années des résidences à statut varié, « gated » et ouvertes, achetés principalement par des ménages issus des classes moyennes. En lien avec ces arrivées de nouveaux commerces ont vu le jour à Conneaut tels des boutiques de vêtements, des restaurants et surtout un petit port de plaisance a pu se développer grâce aux loisirs nautiques de ces immigrants. 
Quelque soient leur taille ces « territoires-retraite » présentent à peu près les mêmes caractéristiques paysagères. Ils ressemblent à des lotissements suburbains avec des rues bordées d’arbres et régulièrement tracées séparant des maisons individuelles standardisées. La sécurité est généralement un impératif partagé et les « gated communities » représentent un nombre croissant de ces résidences avec des degrés variés allant de l’enceinte gardée en permanence à de simples portails. La saisonnalité est un autre point commun. A Conneaut, d’après mes informations, plus de la moitié des villas sont vides en hiver. 
De fait le développement de ces territoires ne dépend pas exclusivement de l’agrément de leurs sites et de l’abondance de l’ensoleillement. Au lien avec le potentiel touristique il faut ajouter trois facteurs essentiels. D’une part une infrastructure efficace de communications est indispensable pour assurer la mobilité des retraités. Ensuite la proximité d’un centre urbain et de ses équipements est nécessaire. Sun city West est à proximité de Phoenix tout comme le cap Cod est à deux heures de Boston. Dans l’ouest de la Caroline du Nord Asheville joue un rôle organisateur vis-à-vis des concentrations de retraités dans les vallées appalachiennes. Conneaut est à une heure de route de Cleveland. Les aménités culturelles, sociales et médicales fournies par ces centres sont indispensables à des populations massivement d’origine urbaine. Enfin un troisième élément joue de façon moins explicite. Il s’agit de l’identité communautaire. Elle joue d’autant plus que l’identité fournie par le travail a disparue et que le loisir structure une bonne partie du quotidien. Or les pratiques de loisir révèlent, structurent et accentuent souvent les appartenances communautaires. C’est ainsi qu’un certain nombre de territoires-retraite, notamment dans le Sud se sont organisés par exemple autour d’un country-club ou d’un golf-club dont le montant de l’adhésion sélectionne les membres. Difficile à percevoir d’emblée le marquage communautaire est néanmoins important et ces territoires-retraite sont très fréquemment des espaces de « l’entre-soi ». Cet entre-soi peut être simplement géographique — les Bostoniens au Cap Cod, les Baltimoriens à Havre de Grâce — social et professionnel comme les lotissements des anciens ouvriers de l’automobile en Floride et les « country-clubs », religieux comme les concentrations de retraités juifs dans le comté de Broward en Floride, sexuel à l’instar des lotissements gais prévus à Santa Fé par l’entreprise Rainbow Vision. Les identités et les appartenances communautaires peuvent s’enchevêtrer et évoluer selon les flux mais elles sont toujours présentes et constituent un rouage essentiel du fonctionnement de ces territoires. En effet l’examen de détail des lieux d’arrivée des migrants âgés en Nouvelle Angleterre [12 ]indique que les espaces attractifs pour les cohortes de retraités n’ont pas les mêmes contenus sociaux et communautaires. Ils semblent spécialisés dans tel ou tel profil de migrants. Les stations atlantiques du Maine attirent des cohortes assez populaires et ouvrières alors que les collines du Berkshire jouissent d’une image plus sélective, appropriée aux milieux des intellectuels et des cadres en retraite. La presse et les actions organisées par les autorités locales et les entreprises d’hébergement vont aussi dans ce sens. Il y a un tri social implicite et intériorisé par les retraités eux-mêmes qui s’exprime par des destinations différenciées selon les appartenances sociales, culturelles et ethniques. 
Il en résultelune vie sociale assez conformiste et éloignée des brochures publicitaires. C’est quelque peu l’univers du « bowling alone » conceptualisé par Robert Putnam [13 ] avec des risques d’isolement social en particulier pour les couples pleinement déracinés ou fragilisés par l’âge. D’ailleurs les réseaux de sociabilité établis antérieurement continuent à fonctionner. Ces territoires semblent d’autant plus des exte sions suburbaines des lieux d’origine que les relations avec les communautés autochtones sont assez distendues à l’exception des rapports marchands. Les populations âgées d’origine, souvent modestes, expriment d’ailleurs des frustrations quant aux effets de ces migrations, notamment à propos de la hausse constante des prix immobiliers et de l’élévation en général du coût de la vie. Les néo-migrants, bien dotés en capital économique et culturel, sont aussi souvent accusés de manipuler le pouvoir local en leur faveur, ne serait-ce que pour les dessertes routières ou les variations des taxes. Après des décennies de développement ce modèle territorial fondé sur la mobilité géographique semble désormais connaîtnelquelques signes d’essoufflement qui menaceraient sa pérennité. Une étude récente de l’association des retraités — AARP — indiquait que 83 % des plus de 45 ans souhaitait demeurer le plus longtemps possible dans leur lieu actuel de résidence. Des facteurs objectifs pouvant à terme limiter la mobilité des plus de 65 ans s’ajoutent à ces intentions. En premier lieu, suite aux dérégulations et mutations économiques des vingt dernières années, le niveau des pe sions et retraites tend à baisser ce qui amènelde nombreux sexagénaires à continuer à travailler. Entre 1995 et 1999 le nombre d’actifs de plus de 65 ans est passé de 3,6 à 3,8 millions, soit un taux d’activité de 25 % pour la tranche d’âge des 65-74 ans. Or, redevenus facteur de fixation, les emplois sont bien plus nombreux dans les aires métropolitaines que dans les zones rurales et littorales… La complexité croissante du système de santé représente un autre élément. En raison des restrictions croissantes imposées par les contrôles des dépenses de Medicare, l’assurance-maladie des plus de 65 ans, d’assez nombreux médecins — 17 % selon une enquête - refusent d’ajouter de nouveaux patients à leur clientèle assurée par Medicare. Il ne resterait alors aux retraités dans ce cas qu’à payer à plein tarif la consultation de leurs nouveaux médecins, souvent près de 100 dollars. Ce tarif est alors un élément puissamment incitatif pour demeurer sur place. 

Les promoteurs et les entreprises de services pour personnes âgées ont commencé par intégrer le ralentissement potentiel de ces flux migratoires. Beaucoup prévoient alors le développement de résidences pour retraités dans les États peuplés et susceptibles d’un vieillissement accentué sur place comme le Michigan et l’Illinois, voire même l’État de New York. Dans le New Jersey les promoteurs programment la construction de 2500 logements par an pour les ménages de plus de 55 ans dans les dix ans à venir. Toutefois si les projets sont géographiquement déplacés en faveur du « Frostbelt » le contenu d’ensemble n’est guère modifié et les intentions de construire des « gated communities » pour retraités sont toujours aussi nombreuses. Il s’agit simplement d’attirer « à domicile » les clients voulant vivrelune vie de loisirs à proximité de leurs lieux habituels de résidence. Néanmoins, en dépit de la marée annoncée des retraités « baby-boomers » ce basculement migratoire au profit des périphéries des grandes métropoles, s’il se confirmait, pourrait se révéler catastrophique pour le développement de nombreux comtés ruraux et peu urbanisés. A moins que leurs dirigeants ne trouvent d’autres stratégies ou d’autres cohortes de migrants. 

Ainsi au fil des recensements on assiste à la fois une stabilité d’ensemble des mouvements migratoires des plus de 65 ans et singulièrement des « jeunes retraités » et à une diffusion géographique de ces flux, au détriment progressif des destinations traditionnelles comme la Floride.
Dans ce contexte les collectivités américaines adoptent très largement une attitude active et concurrentielle tendant à promouvoir l’arrivée des retraités et à faciliter leurs consommations. C’est la mise en pratique de l’ « aging enterprise » conforme à la philosophie économique dominante en Amérique du Nord [14 ]. Les effets en sont encore difficilement mesurables à l’échelle du pays et relèvent donc du développement local. Les retraités sont considérés comme des atouts économiques majeurs par de nombreuses petites villes. Toutefois les formes territoriales produites par ces migrations tendent à « l’entre-soi » et donc à se surimposer simplement aux structures géographiques locales. On pourrait alors les qualifier de suburbanisation à distance. 
La réduction possible de la mobilité des retraités ne semble pas devoir remettnelen cause ce style résidentiel, tout au plus le déplacer vers les États d’origine des migrants. La marée annoncée des retraités « babyboomers » et la baisse annoncée des niveaux des pe sions dans les années à venir aboutiront-elles à modifier ces tendances au risque de remettnelen cause des équilibres géographiques acquis par les régions faiblement urbanisées grâce au développement de « l’industrie de la retraite » ?


Lee CUBA et Charles LONGINO, 1991 « Regional retirement migration : the case of Cape Cod », Journal of Gerontology ,46, pp 533-542. 
Charles LONGINO, 1995, Retirement migration in America, Vacations publications, Houston, 1995 
Christian PIHET, 2003, Vieillir aux Etats-Unis, une géographie régionale et sociale des personnes âgées, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 
James SCHULTZ, 1992, The economics of aging, Auburn House, New York, 
Robert WISEMAN, 1980, « Why older people move : theoretical issues », Research on Aging,, 2, pp 131-154. 
US Ce sus Bureau, 2003, “Internal migration of the Older population : 1995 to 2000 », special reports, , 11 pages.


[1 ] Entre autres travaux de ces auteurs cf Lee CUBA et Charles LONGINO, 1991, « Regional retirement migration : the case of Cape Cod », Journal of Gerontology ,46, pp 533-542 et Robert WISEMAN, 1980, « Why older people move : theoretical issues », Research on Aging, 2, pp 131-154 et la synthèse plus récente de Charles LONGINO, 1995, Retirement migration in America, Vacations publications, Houston.

[2 ] Cf le rapport du bureau du recensement, 2003, “Internal migration of the Older population : 1995 to 2000 », US Ce sus Bureau, special reports.

[3 ] Charles Longino, 2003 « A first look at retirement migrations trend in 2000 », The Gerontologist, 43, 6, , pp. 904-907.

[4 ] Note d’information sur le site web Retirement living center, mars 2000.

[5 ] Judith Stallman and Maria-Cristina Espinoza, 1996, Tourism and retirement migration, Department of Agricultural Economics, Texas A&M University, research report, 23 pages.

[6 ] Cf Charles LONGINO, op cit, pp 85-86.

[7 ] Diana CRISPELL, William FREY, 1993, American maturity, American demographics, March, pp. 31-42.

[8 ] C. LONGINO, op cit, synthèse de ces travaux pp. 83-106.

[9 ] Cf Christian PIHET, 2003, Vieillir aux Etats-Unis, Presses Universitaires de Rennes, 2003, pp. 211-215

[10 ] Cf un bilan de ces stratégies dans la revue Retirement living online.

[11 ] Observations personnelles, juin 2004.

[12 ] Cf Christian Pihet, op cit, pp. 214-215.

[13 ] Robert PUTNAM, 2000, Bowling alone : the collapse and revival of American community, Touchstone Books.

[14 ] Cf Caroll ESTES, The aging enterprise, Jossey-Bass publications, San Francisco, first edition, 1979.