La structuration des systèmes associatifs locaux de bien-êtreThe Constitution of Local Voluntary Systems of Welfare

Yvan Comeau (yvan.comeau @ svs.ulaval.ca), professeur titulaire, Université Laval et Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES)

Depuis le début de l’industrialisation, il existe dans les quartiers urbains et les communautés rurales, des systèmes associatifs de bien-être, en interface avec les services publics et privés, et plus ou moins liés à d’autres systèmes associatifs locaux contribuant ainsi à former des regroupements territoriaux et sectoriels. Parfois désignés « infrastructures sociales », ces systèmes mènent des activités de natures sociale, sanitaire, éducative et préventive, et contribuent à la production de richesse monétaire et non monétaire (Viveret, 2001). Leurs activités comportent des volets de relation d’aide, d’entraide, d’hébergement, de répit, de garde et d’éducation ; lorsque des problématiques sont privilégiées, celles-ci concernent des problèmes économiques, de santé et d’insertion sociale. 
Le but de cette présentation consiste d’abord à démontrer, à partir de huit études statistiques originales portant sur ces infrastructures, en quoi ces associations orientées vers le bien-être forment « système » au sens d’un ensemble régularisé de pratiques et de relations sociales (Giddens, 1997). On peut définir un système associatif local de bien-être comme étant l’ensemble des associations offrant des services spécifiques en vue d’améliorer la santé et la qualité de vie des résidents d’un territoire au moyen d’activités variées et dans une perspective d’intérêt général. Pour les fins de cette démonstration, nous verrons, en premier lieu, les principales caractéristiques de ces systèmes. En deuxième lieu, nous identifierons les phénomènes qui influencent leur structuration. Nous conclurons avec quelques commentaires de nature stratégique et relatifs à la capacité d’innovation de ces systèmes. 

Les caractéristiques des systèmes associatifs locaux 

Les systèmes associatifs locaux peuvent être décrits à partir des dimensions institutionnelle et organisationnelle. Sur le plan institutionnel (règles régissant la structure du pouvoir), on observe : 
la présence de statuts juridiques correspondant à des associations à but non lucratif et à des coopératives ; 
un fonctionnement démocratique misant essentiellement sur une assemblée générale et un conseil d’administration ; 
l’implication très majoritaire de femmes dans la structure politique de ces organismes, sauf dans certains secteurs comme les centres de travail adapté, les entreprises d’insertion, les ressourceries ; 
des instances décisionnelles faisant une place relativement importante aux personnes qui utilisent les services, plutôt que les employés, sauf dans les domaines de l’éducation, de la santé et des services sociaux, et dans certaines coopératives ; 
et des contrats de travail relativement peu avantageux pour les employés. 
Sur le plan organisationnel (aspects relatifs aux activités de production), on remarque qu’il s’agit habituellement d’organismes : ayant très peu d’employés ; comptant surtout une main-d’œuvre féminine quoique des secteurs se caractérisent par une main-d’œuvre masculine ; mettant en place des modalités et des outils de gestion peu sophistiqués ; s’adressant, en ce qui concerne la composante « communautaire » [1 ], à des populations vulnérables ; rejoignant, dans l’ensemble et en majorité, des femmes, bien que certains types de services rejoignent davantage ou exclusivement les hommes ; comblant l’incapacité de l’État à offrir certains types de services sur un territoire donné, soit à cause de la nature même des activités qui exigent la proximité des organismes et des intervenants, soit à cause des difficultés qu’éprouvent des personnes à avoir accès aux services publics (manque d’information, éloignement géographique, rapport conflictuel avec les établissements, crainte de subir des sanctions, préjugés, etc.) ; recevant comme principale source de revenus, une subvention de l’État ; recourant en partie à l’apport de bénévolat et de dons ; et ayant des marges de manœuvre financière très réduites. 
Ces caractéristiques générales ne doivent cependant pas occulter l’étonnante diversité que l’on retrouve dans un système associatif local, et entre les systèmes eux-mêmes. Les recherches consultées permettent d’identifier un certain nombre de phénomènes expliquant la diversité des systèmes associatifs locaux de bien-être. 

Deux types de phénomènes structurent les système : les phénomènes structurels et les phénomènes interprétatifs. La théorie de la structuration (Giddens, 1997) considère qu’il existe, d’une part, des phénomènes structurels d’ordres politiques, économiques et organisationnels qui s’imposent, d’une certaine manière, pour favoriser certaines caractéristiques de ces systèmes. D’autre part, il existe des conduites stratégiques portées par divers acteurs qui favorisent également certains traits. Si les phénomènes structurels conditionnent les conduites des acteurs, ceux-ci peuvent à leur tour exercer une influence sur les premiers, parce que leurs actions peuvent modifier les normes, l’exercice des contraintes et les représentations. 

L’influence des phénomènes structurels 

Les phénomènes structurant les systèmes associatifs locaux de bien-être sont identifiés à partir d’analyses statistiques. Parmi les phénomènes structurels qui façonnent en partie les systèmes associatifs locaux de bien-être, nous retrouvons : le territoire qui se caractérise, premièrement, par un degré d’urbanisation plus ou moins élevé. En effet, les analyses démontrent que les systèmes associatifs ruraux couvrent plusieurs municipalités et que des situations telle l’immigration sont absentes de leur mission. Deuxièmement, à l’intérieur même d’une région et entre les régions, la défavorisation relative telle qu’on peut l’établir à l’aide de différents indices, est étroitement associée à la présence d’organismes ayant le moins d’employés, des budgets modestes, une moindre capacité de recueillir des dons et un réseau restreint d’appartenance à des regroupements et des fédérations ; 
l’âge des organismes qui implique, premièrement, une période historique de création marquée par un appui spécifique de l’État. Selon l’époque, celui-ci favorise davantage, par ses interventions, une vague d’organismes soit associés au communautaire soit appartenant à la nouvelle économie sociale, et privilégie des secteurs tels la santé ou l’aide à la famille plutôt que la défense des droits, par exemple. Dans cette priorisation, l’influence des situations de nécessité et de l’action des mouvements sociaux se fait sentir sur l’État. Deuxièmement, l’âge élevé d’un organisme suppose un degré d’institutionnalisation plus poussé, c’est-à-dire une formalisation et une codification des habitudes, des règles, des routines et des normes. Au contraire, un organisme récent risque plus souvent de se situer au début de la mise en place des procédures, des outils de planification et d’un réseau ; 
la taille des organismes. Le vieillissement d’un organisme ne s’accompagne pas nécessairement d’une plus grande taille ; il s’agit donc de deux phénomènes indépendants. La taille d’un organisme symbolise sa croissance et s’exprime par le nombre d’employés, le budget et l’avoir des sociétaires. Les analyses statistiques démontrent que la grande taille d’un organisme est fortement associée à la présence d’instances tel un lieu d’expression pour les usagers, sans doute à cause de la complexité qu’engendre la croissance organisationnelle. On remarque également que les plus gros organismes tendent à rendre explicites les conditions de travail en les présentant dans une politique écrite ; 
les liens d’usage des services produits touchent la fréquentation des activités et la nature des services, et configurent les organismes. Puisque le communautaire oriente davantage ses activités vers des problématiques sociales particulières, il rejoint une population plutôt défavorisée qui n’a pas la capacité de payer, même en partie, pour les services ; ceci peut expliquer pourquoi le communautaire tire moins de revenus de la vente de services que la nouvelle économie sociale et qu’il embauche moins de personnes. Enfin, la nature des services entraîne deux situations de fréquentation des usagers : les services auxquels recourent peu souvent un grand nombre de personnes (services d’ « information, référence, documentation, recherche et conseil », entre autres) et ceux que fréquentent souvent un petit nombre de personnes (services de garde, notamment). 

La dynamique des rapports entre les acteurs : un phénomène stratégique et interactif central 

La dynamique des rapports entre les acteurs et leurs effets sur la structuration des systèmes associatifs locaux ont clairement été constatés dans les analyses statistiques. Les résultats montrent que ces rapports concernent les organismes et l’État, les organismes et d’autres acteurs locaux, la direction des organismes et le personnel, les hommes et les femmes. Cette dynamique s’exerce à l’intérieur des organismes et vers l’extérieur. À l’interne, cette dynamique explique pourquoi les employés ayant exercé des pressions (dans les Centres de la petite enfance, en l’occurrence) et ceux faisant valoir le mieux leurs compétences (les employés à la coordination et les plus scolarisés) bénéficient des meilleures conditions de travail. Par ailleurs, la structure des salaires est égalitaire entre les hommes et les femmes dans les organismes ; à cet égard, l’équité promue par le mouvement féministe se concrétise sur cet aspect. Sur un autre registre, puisque les postes d’insertion sont généralement attribués aux femmes et aux jeunes dans les organismes, on peut croire que ces groupes ont fait entendre leurs besoins d’insertion. 

À l’externe, la question des rapports entre les systèmes associatifs et l’État se trouve posée. Dépendamment des secteurs, des modalités de rencontre entre l’État et les systèmes associatifs, et de la capacité d’agir des organismes, les rapports vont du conflit ouvert à la collaboration franche, en passant par tout l’éventail des rapports partenariaux, incluant l’instrumentalisation de certains organismes. L’État réglemente, finance et dispense en partie les services de bien-être ; les systèmes associatifs locaux offrent une partie des services, avec une faible possibilité de générer des revenus de manière autonome. Ainsi, les programmes étatiques de soutien aux organismes entraînent des effets évidents lorsque l’on examine les changements qu’ils connaissent après quelques années. Ces changements sont principalement d’ordre organisationnel et concernent peu la dimension institutionnelle. Le financement étatique produit davantage d’effets lorsque : il est fortement normé, il occupe une part importante dans le budget des associations, il se situe sur le long terme et il appuie des activités inédites pour l’association. 

En ce qui concerne les rapports entre les organismes et les établissements du milieu, on assiste également à une aussi grande variété de formes incluant la concurrence sur le marché de l’emploi. Ainsi, le taux de roulement du personnel dans les organismes résulte de la compétition sur le marché de l’emploi que leur livrent les établissements publics qui transforment occasionnellement les organismes en tremplin vers des emplois syndiqués, permanents et bien rémunérés. 

Conclusion 

Le caractère empirique de cette contribution a permis de faire état de la situation contemporaine des systèmes associatifs locaux de bien-être et d’identifier les phénomènes susceptibles de les influencer, c’est-à-dire l’espace, le temps, les ressources, le secteur d’activités et les rapports sociaux. L’espace réfère essentiellement au territoire caractérisé par des opportunités et des contraintes contribuant à favoriser telle ou telle caractéristique des systèmes associatifs locaux. En ce sens, le territoire représente un phénomène global (il comprend les dimensions économique, politique, sociale et culturelle générales d’une société et également spécifiques), complexe (il regroupe plusieurs communautés et conditionne plusieurs aspects de la vie quotidienne) et lourd sur le plan organisationnel. L’influence du territoire s’exerce à long terme et de manière déterminante. Quant au temps, il représente une dimension fondamentale dans la théorie de la structuration. Dans une société située et datée, la question sociale se pose d’une certaine manière, les politiques sociales y apportent un type de réponses et les systèmes associatifs rencontrent des conditions précises d’émergence. En ce qui a trait aux ressources, elles engendrent des effets non négligeables puisqu’à l’ampleur des ressources financières, matérielles et humaines correspond une complexité que tentent de régir un nombre accru de politiques et de procédures. Pour sa part, la nature des activités et le secteur spécifient une population particulière à rejoindre, un réseau d’acteurs potentiels et un univers sociotechnique limitant les choix, du moins à court terme, en matière de livraison des services et de leur usage. 
Par ailleurs, la diversité de ces systèmes tient à la dynamique des rapports entre la variété des acteurs qu’on y retrouve et aux divers cadres d’interprétation que ceux-ci proposent concernant les problèmes de bien-être et leur solution (Benford et Hunt, 2001). La capacité qu’a un groupe de faire valoir son point de vue et ses intérêts dans la société et dans une organisation, peut amener des changements en sa faveur dans les ententes et les règles, et lui permettre d’acquérir de nouvelles ressources (Touraine, 1993). En ce sens, les organismes des systèmes associatifs locaux peuvent exprimer les aspirations des mouvements sociaux mais surtout, ils sont soumis à leur influence. Ces informations permettent enfin de soulever l’enjeu de la capacité d’innovation des systèmes associatifs locaux de bien-être face aux nombreux défis qu’ils rencontrent. D’ailleurs, ces systèmes campent leur légitimité sur cette capacité d’innovation sociale et justifient leur complémentarité au système public en mettant en valeur leur capacité de repérer les besoins et d’y répondre de manière conviviale. Au moins deux conditions prévalent pour que les systèmes associatifs locaux de bien-être puissent poursuivre l’innovation sociale : le risque et les réseaux. L’innovation constitue une situation à risques car l’élaboration et l’issue de l’innovation sociale sont incertaines (Thuderoz, 1997), défie l’institué (Schumpeter dans Alter, 1998) et expose ses instigateurs aux sanctions (Drais, 1998). De plus, les systèmes associatifs locaux de bien-être doivent être connectés à des réseaux puisque l’innovation sociale est la manifestation d’un sujet en réseaux. Par définition, un réseau se donne peu de contraintes (Thuderoz, 1997), possède un caractère informel et échappe au contrôle, car l’innovation suppose une certaine forme de transgression des règles (Callon, 1999). Risques et réseaux peuvent être envisagés dans le cadre de modalités de gestion qui rendent possibles les adaptations, les transformations et les négociations des innovations sociales.


ALTER, N. (1998), « Quelques principes de l’analyse sociologique de l’innovation », Éducation permanente, no 134, pp. 21-34. 
BENFORD, R. et S. HUNT (2001), « Cadrages en conflit », dans Daniel CEFAÏ et Danny TROM (2001) (dir.), Les formes de l’action collective, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, pp. 163-187 
CALLON, M. (1999), « Entretien avec Michel Callon réalisé par Robert Lhomme et Jean Fleury », Recherche et Formation, no 31, pp. 113-126. 
DRAIS, É. (1998), « Au risque d’innover. Une tripe articulation entre risque et innovation », Éducation permanente, no 134, pp. 55-65. 
GIDDENS, A. (1997), The Constitution of Society. Outline of the Theory of Structuration, Cambridge, Polity Press, 402 p. 
THUDEROZ, C. (1997), « L’usine et le petit pot. Pour une sociologie de l’innovation industrielle », Sociologie du travail, no 3, pp. 347-369. 
TOURAINE, A. (1993), Production de la société, Paris, Seuil, 477 p. 
VIVERET, P. (2001), Rapport d’étape de la mission « Nouveaux facteurs de richesse », Paris, Secrétariat d’État à l’économie sociale, 44 p.


[1] La distinction entre le communautaire et la nouvelle économie sociale repose ici sur la nature des activités. Ce critère amène à décider qu’un organisme appartient au communautaire lorsqu’il consacre moins de 50 % de ses dépenses et de son temps à certaines activités : garde de la petite enfance, loisir social, service d’aide à domicile, immobilier locatif, ressourcerie (récupération et réutilisation), entreprise culturelle ou artistique, média communautaire, transport collectif, entreprise d’insertion, centre de travail adapté, joujouthèque, restauration, centre de ressources périnatales, gestion faunique et entreprise collective industrielle (Comeau, 2003).