"L’homme pressé" et l’éden immuable…Essai sur les discours et pratiques de la "nature" et sur la régénération des urbains dans les Parcs Nationaux alpins français (Vanoise, Ecrins, Mercantour)

Lionel LASLAZ, (lionel.laslaz @ univ-savoie.fr) ancien directeur de recherche au Credes/ Irdes, Agrégé de Géographie, ATER au Département de Géographie Laboratoire EDYTEM (Environnements, DYnamiques et TErritoires de la Montagne) - CNRS F.R.E. 2641


Mots-clés : Parc National, Vanoise, Ecrins, Mercantour, Alpes, bien-être de la Nation, « nature », protection de l’environnement, développement local, perceptions, pratiques spatiales, renaturalisation, conflits d’usage. 
Key words : National Park, Vanoise, Ecrins, Mercantour, Alps, national well-being, “nature”, environmental protection, local development, perceptions, spatial practices, renaturalization, usage conflicts.


Les Parcs Nationaux alpins français sont cadrés par les trois missions que leur assigne la loi de 1960 : « protéger, faire découvrir, éduquer ». La protection, leur raison d’être, est celle du patrimoine, naturel, voire culturel et bâti (« patrimoine exceptionnel légué aux générations futures »selon les slogans utilisés à foison par leurs gestionnaires), la découverte est celle de ces richesses « rares » par la population nationale, l’éducation est celle de cette dernière à l’environnement, notamment des urbains. 
Les espaces protégés sont ainsi une contribution au « bien-être de la Nation » selon la terminologie employée dans la plupart des Etats, et l’archétype « d’espaces de qualité ». C’est ce caractère d’exception qui leur a valu le « label » Parc national ; label écologique mais aussi touristique, à tel point que toutes les communes situées au sein de ceux-ci en utilisent l’appellation, sans omettre pour certaines de dénoncer par ailleurs les contraintes qu’elles subissent. 
« Paradis » est le mot grec pour « parc »« jardin », issu « d’un mot persan désignant les mêmes objets (enclos du seigneur) » selon R. BRUNET (dir., 1993). Le mot hébreu désignant le « paradis »terrestre est « éden » (étymologiquement « volupté »). Il sous-tend « une image d’opulence végétale, de bien-être physique, de naturel et de nudité, d’ignorance béate » (idem). Cette terminologie renvoie encore au « sanctuaire », qui semble plus fort : il désigne un « lieu sacré », un asile, un espace inviolable (en clair, où l’homme ne peut s’immiscer), c’est un repaire, un centre vital pour la faune et la flore (LASLAZ, 2004). Pour R. Brunet, il s’agit spécialement d’un « espace traduisant la souveraineté absolue d’une collectivité, et qui est jugé indispensable à sa survie ». Ces vocables soulignent la volonté de fixité des espaces protégés, leur caractère inaltérable en raison des mesures de protection dont ils bénéficient. Ils sont en quelque sorte antinomiques du monde civilisé et urbain qui plonge dès les années 1960 dans la fulgurance, la frénésie, les mutations socio-économiques rapides et dont on ne mesure pas toujours les incidences, les différentes « agressions » proférées contre le « milieu naturel ». Par cette caractéristique, ils deviennent des espaces de ressourcement physique, physiologique, psychologique, moral pour les populations urbaines victimes de cet engrenage de temps précipité. 
Les trois espaces protégés concernés englobent de hautes vallées alpines depuis respectivement 1963, 1973 et 1979. Le Parc National de la Vanoise est situé en Savoie, entre les vallées de la Tarentaise au Nord et de la Maurienne au Sud. La zone périphérique de 1450 km_ compte 32 078 habitants (1999) et la zone centrale (528 km_) ne comporte plus d’habitat permanent. 
Le Parc National des Ecrins est partagé entre les Hautes-Alpes (zone périphérique de 1243 km_) et l’Isère (zone périphérique de 540 km_). L’ensemble de la zone périphérique (61 communes) abrite 30 280 habitants (1999). La zone centrale s’étend sur 918 km_ et 23 communes. 
Le Parc National du Mercantour occupe l’essentiel du Haut Pays des Alpes Maritimes et le Nord-Est des Alpes de Haute-Provence (28 communes). Dans ces 8 vallées, 18 000 habitants résident en zone périphérique (1465 km2), alors que la zone centrale (685 km_), d’orientation Nord-Ouest/Sud-Est, s’étire sur 80 km le long de la frontière italienne. Nous n’avons pas la prétention de mesurer le « bien-être » (« état moral et psychologique, hors du champ propre de la géographie. […] C’est un sentiment individuel inconnaissable » pour R. BRUNET) à l’aune de la fréquentation dans les Parcs Nationaux : tout au plus celle-ci indique-t-elle des tendances sociales. Au-delà, ce sont les motivations de cette fréquentation qui nous intéressent. 
Le jugement porté sur les « qualités », terme neutre et pourtant connoté positivement, varie « selon le temps, les usages, les points de vue » (R. BRUNET, dir., 1993). Elles sont mesurables (qualité de l’air ou de l’eau). La qualité de vie reste, quant à elle, une affaire d’appréciation individuelle. Les différenciations spatiales, entre zones centrales (qui ne sont plus peuplées) et zones périphériques (peuplées, parfois fortement aménagées), entre espace préservé et espace aménagé, les jeux d’échelles, des aspirations locales aux obligations nationales sont au centre de cette logique. 
La « qualité » des espaces protégés serait leur caractère préservé et le fait que les visiteurs éprouvent du bien-être à les parcourir. Mais elle demeure très ardue à cerner (première partie). 
La deuxième partie s’attachera à démontrer les écarts existants entre bien-être des populations locales et celui des visiteurs. L’utilisation du critère de la santé a longtemps été un des arguments forts des Parcs Nationaux. 
Cela pose la question de l’utilisation de l’image de « nature » dans notre société contemporaine et du type de rapport à la « nature » des populations, qui peut être plus ou moins ténu en fonction des publics et de leurs attentes. En quoi les populations, urbaines pour l’essentiel, qui fréquentent ces espaces, considèrent-elles les Parcs Nationaux alpins français comme des « espaces de qualité et de bien-être » ? Ceux-ci correspondent-ils véritablement à des espaces de « nature », « originels », tels qu’ils sont promus et « vendus » ? Leur découverte se fait-elle uniquement selon les modes qui sont escomptés par les gestionnaires des espaces protégés ? (Troisième partie)

La subjectivité de la notion de « qualité » appliquée aux Parcs Nationaux alpins français


Qualité, valeurs d’espace et de temps 

De quelle qualité parle-t-on, même si dans tous les cas elle reste très subjective ? 
De celle du paysage, dans toutes ses acceptions (visuel, sonore, olfactif…) ? S’agit-il de la qualité du patrimoine (héritages culturels de l’agropastoralisme, bâti « traditionnel » ou revendiqué comme tel…) ? S’agit-il de la qualité des produits (AOC et divers labels), comme le Beaufort, qui sont bien souvent intégrés à la qualité précédente ? S’agit-il finalement de la qualité de vie, ce qui s’avère relativement paradoxal quand on songe aux conditions d’existence qui étaient celles de ces hautes vallées il y encore une cinquantaine d’année (certaines communes de Vanoise n’ont eu de réseau électrique qu’en 1950…) ? La qualité de vie ainsi définie a initié une « démocratie fondée sur la valeur d’usage et la valeur d’échange » (idem, p. 13) ; les Parcs Nationaux alpins proposent une valeur d’espace (l’immensité, la verticalité, le caractère supposé "immaculé"…) et de temps (une forme de fixité et de permanence des espaces, une volonté de maintien des « héritages », longtemps considérés comme strictement naturels, depuis peu également culturels…). 
Comme l’a montré A. BAILLY (1981), le bien-être a souvent été considéré sous un angle marchand ; les Parcs Nationaux sont au cœur de cette approche économique (CHAMPOLLION, 1977), eux qui revendiquent des valeurs différentes (tout en entrant dans un système de rentabilisation et de vente de produits) face aux "menaces" des stations de sports d’hiver engagées dans une course à la rentabilité et à l’expansion. 

Tableau 1 : De quelle qualité parle-t-on dans les Parcs Nationaux alpins français ?

Espaces de qualitéPerception de la « qualité »Image archétypale des Parcs Nationaux alpins françaisCe que les urbains fuient…
PaysagèreVisuelle, sonore, olfactive…Alpage en fleur et sommet enneigéVerticalité et horizontalité monochromes urbaines
Patrimoniale « naturelle »Vision et audition de la faune « sauvage », vision et olfaction de la flore « sauvage »Marmottes et bouquetins…Edelweiss, gentianes, joubarbes…Artificialisation des milieux urbains
Patrimoniale culturelleChalets et chapelles d’alpage, gravures rupestreSociété de peuSociété d’abondance, de luxe et de superflu
De vieRepos, calme et temps (dans le sens de durée)Sieste dans l’herbe des alpages, marche à son rythme sans contrainte horaireVitesse, précipitation, stress, « soucis »
De relations humainesDiscussions, échanges et tempsRencontres avec des alpagistes ou d’autres randonneurs dans les refugesFoule urbaine = solitude ?
De servicesServices élémentaires, de baseEpicerie - bureau de poste - tabac des communes peu peupléesMultitude de techniques, d’outils, de besoins
De santéAbsence de pollution visuelle, sonore et olfactive ; détenteAir pur, produits consommés sains…Médicalisation outrancière résultant des excès de la vie urbaine
globaleLabel « Parc National »Sélection parmi les exemples énoncés ci-dessusModes de vie urbains et consuméristes, quotidien

© L. LASLAZ, 2004. 

Les espaces de qualité dans les Parcs Nationaux alpins français… 

L’argument des défenseurs de l’environnement est de mettre en avant la quantité d’espaces aménagés, notamment pour le ski autour des espaces protégés (Les Trois Vallées, Tignes-Val d’Isère, Serre-Chevalier, Isola 2000…), pour prôner la préservation coûte que coûte de ces espaces de qualité, finalement peu étendus sur l’ensemble de la chaîne alpine française. C’est dans cette logique que s’inscrivait un personnage comme SAMIVEL. 
Mais le discours est pris en sens inverse par les gestionnaires de stations de ski, qui évoquent l’étendue d’espaces non aménagés pour justifier leurs travaux et leur impact finalement « dérisoire ». 
Les actions de labellisation des Parcs Nationaux permettent leur mise en avant auprès des populations urbaines, ainsi le « diplôme européen de protection de l’Environnement ». Le label de« qualité de cadre de vie » est délivré par Mountain Wilderness aux communes respectant l’environnement dans leurs aménagements touristiques : c’est le cas de Puy-Saint-André, en vallée de la Vallouise et en limite de la zone périphérique du P.N.E., qui appuie son développement sur le « tourisme doux ». Cette approche de la qualité doit cependant être nuancée par le fait qu’il s’agit d’une dimension subjective et que pour certains visiteurs, la haute montagne alpine peut aussi représenter un paysage opprimant, signifier un mal-être, voire un malaise (altitude, pente, caractère escarpé et vertigineux, évolution de la météorologie…). 

Bien-être de tous et bien-être des populations locales dans les Parcs Nationaux alpins français

« Le bien-être comporte toujours une contradiction entre les aspirations individuelles, celles des groupes sociaux et celles de la société » BAILLY A., 1981, p. 16. 

La montagne pour qui, la montagne pour quel bien-être ? 

« L’attachement territorial constitue un élément fondamental du bien-être qui tronque la perception du monde extérieur. » BAILLY A., 1981, p. 75. 

L’environnement est, depuis les années 1970, associé à la qualité de la vie, jusque dans l’appellation des ministères : De 1974 à 1976, André JARROT (UDR) fut « Ministre de la Qualité de la vie ». De 1978 à 1981, Michel D’ORNANO (UDF-PR) devient « Ministre de l’Environnement et du Cadre de Vie ». Mais l’environnement est considéré dans les hautes vallées alpines comme un non-développement et comme un « luxe de citadin ». La question peut être posée pour les populations locales qui ont longtemps subi les parcs Nationaux comme des contraintes. A-t-on fait passer en priorité le bien-être de la Nation sur celui des populations locales et de leurs élus, avides à juste titre de développement économique devant le "mirage" de l’or blanc ? 
La labellisation Parc National induit sa fréquentation et la confluence sur un même espace de populations enracinées et de population touristiques, mais aussi de chercheurs et d’écologistes soucieux de la préservation. 
La césure qui est faite de manière classique entre le naturel et l’artificiel, le premier correspondant au bien-être écologique (et psychologique ?) qui se propose d’offrir une perspective à long terme (le fameux « développement durable »), le second au bien-être économique (le développement du tourisme de sports d’hiver), à qui l’on reproche une vision trop sur le court terme. Des représentations faussées et des conflits d’usage en découlent. 
Les slogans publicitaires ont, eux, usé et abusé des représentations urbaines de la montagne pour attirer des touristes : « Respirez à 3000 m », ou « Hautes-Alpes, les Alpes vraies » qui a été abandonné au profit du peu lumineux « Hautes-Alpes, les Alpes latines ». Les enquêtes, comme celles du Point «  Où vit-on le mieux en France ? » dégageaient depuis près de trente ans également une « qualité de vie » parmi les plus élevées pour les départements alpins. Les Hautes-Alpes ont d’ailleurs longtemps figuré en tête du classement. 

Santé et bien-être dans les Parcs Nationaux alpins français 

On peut se demander si la "protection de la nature" et l’offre d’espaces préservés est une politique publique de santé, quand des études tendent à prouver les effets néfastes des pollution urbaines. 
« Voici l’espace, voici l’air pur, voici le silence. 
Le royaume des aurores intactes et des bêtes naïves. 
Tout ce qui vous manque dans les villes 
Est ici préservé pour votre joie. […] 
Pas de bruit. Pas de cris. Pas de moteurs. Pas de klaxons. 
Ecoutez les musiques de la montagne. […] 
La marche nettoie la cervelle et rend gai. »
 
écrivait SAMIVEL en 1964 dans ses « commandements ». 
Le vœu de création du Parc National français émis le 7 décembre 1955 par le Conseil Général de la Savoie fait lui aussi référence au « bénéfice des vertus de la vraie montagne (la Santé, Simplicité, Effort, Amitié, Silence…) », reprenant les propositions de G. ANDRE pour la création de collèges en montagne permettant d’héberger les « enfants des villes » : le slogan est alors « des parcs purs et durs pour des hommes purs et durs »
Mais les touristes retirent-ils du bien-être de leur séjour au sein des espaces protégés alpins ? Les enquêtes de fréquentation, comme celle effectuée durant l’été 2001 dans le P.N.E., permettent de répondre à cette question. Il convient toutefois de prendre ces chiffres avec une grande prudence, dans la mesure où il s’agit plus d’estimations que de comptages, notamment pour les alpinistes. Elle nous apprend que près de 250 000 à 300 000 personnes sur le 1.4 million ayant utilisé les accès routiers à la zone centrale (pour 315 000 promeneurs, 360 000 randonneurs et 75 000 alpinistes) se sont arrêtés au parking, et sont dénommés les « contemplatifs ».. Ils s’arrêtent aux points de vue et panoramas les plus célèbres et recommandés (Col du Lautaret, Col d’Ornon, La Chapelle-en-Valgaudemar, Pré de Mme Carle, La Bérarde…) et l’Etablissement Public tente de les« satisfaire ». Nous sommes dans une logique de réponse à des attentes touristiques d’un public non attiré par la montagne. Les Français, considérés dès les années 1950 comme des « culs-de-jatte automobilistes », ne le sont-ils pas encore ? De plus, l’accès et la fréquentation des Parcs Nationaux demeure extrêmement inégalitaire en fonction de différents critères : proximité des bassins touristiques émetteurs (52% des visiteurs du P.N.E. sont issus des deux régions qui l’abritent, 33% de Rhônalpins en Vanoise), catégories sociales dominantes (moyennes et supérieures), vieillissement des visiteurs (45 ans en moyenne dans le P.N.E.), tourisme "sportif"… 

Le mythe de la « nature » et la (ré)re-création des urbains dans les Parcs Nationaux alpins français :

« Vous prétendez restreindre la fréquentation de ce massif à une élite méritante et vous ne cessez d’agrandir et de moderniser ses refuges. Vous entendez protéger le sanctuaire de la vie sauvage et vous ne cessez de chanter les vertus de vos parcs comme pour y attirer les foules. Singulières contradictions. » R. CANAC, 1985, p. 15 

Parcs Nationaux : « nature » sur commande pour urbains « stressés » 

Pour G. DI MEO (1998, p. 61), « le regain d’intérêt pour les « territoires du vide » saignés par l’exode traduit les désillusions de la vie urbaine »
La régénération des urbains passent par toutes les images classiques de la montagne, y compris celle du calme et de la permanence, relevées dès 1932 chez l’académicien Georges DUHAMEL, qui milite pour un "P.N.D.S., Parc National Du Silence" en ces termes : une « réserve purgée de tous les bruits parasites où les hommes accablés par la vie moderne auraient pu trouver asile » où régnerait «  un silence humain, sain, riche et surveillé, comme un objet de grand prix »… A. BAILLY avait, lui, dégagé il y a 23 ans une « valeur campagne », basée sur des vertus comme la beauté, la culture, la nature… Cette référence nous semble plus que jamais d’actualité, à travers ce que l’on pourrait appeler une « valeur nature », la nature rassemblant improprement tout ce qui correspond à quelques ares de chlorophylle (jardins publics, parcs urbains, espaces viticoles ou de la grande culture, espaces en friche ou forestiers, et bien sûr espaces protégés…). La "nature" des espaces protégés étant bien souvent l’espace alpin, celui des alpages, marqué par des pâturages, défrichés et aménagés par les hommes. 

« Créer » de la « nature » pour assouvir des désirs urbains… 

Les Parcs Nationaux alpins français sont pour ceux qui les fréquentent des espaces qui ne sont pas du « quotidien » pour reprendre la formule de G. DI MEO, qui « sortent du quotidien » ? C’est ce qui explique leur attractivité. 
Derrière la « nature » se cache également le degré d’humanisation que chacun souhaite percevoir (de l’absence quasi-totale de trace anthropique visible, à l’activité pastorale jusqu’aux domaines skiables, car les grosses stations accueillent aussi une clientèle estivale), et les relations sociales que chacun entend entretenir ; pour certains (comme pour les alpinistes jusqu’aux années 1980), solitude = bien-être, pour d’autres, la convivialité des marches en groupe répond plus à leur satisfaction. La question des modes d’hébergement est ainsi sur le devant de la scène depuis une vingtaine d’années. Baisse de la fréquentation, nouveau public pratiquant la montagne, amélioration des conditions de l’hébergement en altitude, usage diurne > usage nocturne… ont profondément modifié la donne : doit-on augmenter la capacité des refuges, les « réserver » à une élite, améliorer leur confort et leur sécurité, ou au contraire, pour les plus emblématiques, les laisser en l’état car ils sont devenus des patrimoines ? En ce sens, le débat acharné qui se joue autour du Refuge de l’Aigle (3450 m, Face Nord de la Meije, P.N.E.) est bien plus que symbolique… 
Les changements d’image de la montagne au cours du temps, la volonté de conserver des« jardiniers de la nature » là ou le nombre de paysans décroît, pour maintenir un « paysage ouvert » en accord avec les représentations idéalisées de la haute montagne alpine, l’obsession de maintenir un paysage rural ancestral (rénovation des chalets d’alpage) alors que son support socio-économique n’existe plus, sont autant d’autres expressions des représentations de la « nature » dans les sociétés urbaines. 
Poussée à l’extrême, cette perception prend la forme de la renaturalisation d’espaces aménagés puis abandonnés ("installations obsolètes" et campagnes de démontage organisées par Mountain Wilderness), ce que nous avons appelé le « subterfuge de l’originel » (LASLAZ, 2004), où l’on redonne un caractère apparemment naturel à un espace aménagé. Cette « désartificialisation » de l’espace a trouvé son terreau dans les Parcs Nationaux alpins français, notamment la Vanoise avec les opérations au Col Sommeiller en zone périphérique (15-16/09/2001) et sur le Glacier de Chavière (été 2002). Elle représente un degré supplémentaire que « l’entretien de l’espace », forme de « fixité », par une sorte de « retour en arrière ». 

CONCLUSION : 

« Le tourisme consiste à faire venir des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux. » 
N. CAZELAIS, R. NADEAU et G. BEAUDET, dir., 1999 : L’espace touristique, Presses de l’Université du Québec, 287 pages. 
Les enjeux de la protection de l’environnement résident finalement dans les écarts qui existent entre impératifs locaux et décisions nationales, aspirations citoyennes au bien-être et développement économique des espaces montagnards. La notion de "nature" s’avère fort discutable pour les Alpes françaises dans la mesure où, comme nous l’avons vu, il s’agit d’espaces anciennement anthropisés et plus ou moins aménagés. En ce sens, il est difficile d’établir une définition de la qualité et du bien-être semblable pour les différents groupes sociaux fréquentant les zones centrales. Chacun met d’ailleurs derrière cette notion de qualité ce qu’il souhaite y voir. La réforme enclenchée des Parcs Nationaux peut-elle conduire à terme à la suppression d’espaces de qualité et de bien-être ? C’est en tout cas la crainte des associations de défense de l’environnement…

Figure 1


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BAILLY A., 1981 : La géographie du bien-être, PUF, coll. "Espace et liberté", 240 pages. CARLIER J., 1972 : Vanoise : victoire pour demain, Calmann-Lévy, 253 pages 
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