Introduction générale. Voyage en géographie

Introduction générale

 

Sebastien FLEURET, CNRS, Université d’Angers UMR 6590 ESO

Bienvenue tout d’abord à tous les participants, communicants ou non. Nous avons la joie d’accueillir des représentants de diverses universités et laboratoires de France et de sept pays d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Afrique. En guise d’introduction et très brièvement, avant de laisser la parole à Antoine BAILLY, j’aimerais vous exposer les buts de ce colloque, avec un aperçu des problématiques que peut soulever la question qui sert de titre à cette rencontre : Peut-on prétendre à des espaces de qualité et de bien-être ? Je conclurai mon propos par une rapide présentation du contenu des débats qui nous attendent durant ces deux jours.

L’idée de ce colloque est partie d’une réflexion menée dans notre groupe de travail intitulé POST : Populations, santé, territoire. Ce groupe conduit des recherches dans le champ de la santé en adoptant une démarche et des méthodes de géographie sociale. Il va de soi donc que nous avons fait notre la définition de la santé par l’OMS : bien plus qu’une absence de maladie, un état de bien-être complet, physique, moral et social. Une fois que l’on a énoncé cette vision des choses, désormais très largement partagée, reste à définir ce qu’est le bien-être et si possible à le faire dans une dimension géographique. Il s’agissait donc de reconsidérer la géographie du bien-être en se posant un certain nombre de questions : 
- Qu’est-ce qui fait qu’un lieu, qu’une région vont être agréables à vivre, faciles à vivre, accessibles à tous voire même "thérapeutiques " (GESLER) ? 
- Peut-on objectivement définir des critères qui confèreraient une qualité à l’espace ? 
- Peut-on faire un petit Alma-Ata du bien-être et définir un panier de qualités primaires qu’un espace se devrait de posséder pour être facteur de bien-être ? 
- Ceci est d’autant plus difficile que l’espace est un cadre et qu’il faut, pour définir des espaces de bien-être considérer aussi les sociétés qui occupent, aménagent, vivent, ressentent et se représentent cet espace. 
- Les approches sont donc multiples et c’est un atout pour ce colloque que les contributions n’émanent pas uniquement de géographes. En effet, il nous a semblé, en préparant cette manifestation, que le bien-être est une question transversale à toutes les sciences sociales. Que l’on travaille en géographie de la santé, du tourisme ou des paysages, que l’on soit sociologue ou anthropologue, l’homme en tant qu’individu et ses aspirations est au centre de nos recherches et le bien-être certainement une de ses quêtes les plus universelles.

En guise de mise en bouche, et avant les riches contributions à venir, je vous propose un aperçu de quelques pistes de réflexion : qu’est-ce qu’un espace de qualité et de bien-être ?

Première façon d’envisager le bien-être : l’absence d’exclusion, l’accessibilité à tous. Nous entendrons plusieurs exposés traitant de la question du handicap et de la difficulté à trouver sa place dans une société lorsque des problématiques spatialisées vous entravent (question des mobilités). Cette question, comme beaucoup d’autre nous conduira au delà du diagnostic à interroger les réponses de la société : doit-on développer des politiques publiques à caractère universel, ou inciter chacun à se débrouiller comme cet américain, dans le Vermont, branché sur le réseau d’électricité municipal pour recharger son fauteuil ? mais l’exclusion porte plus largement sur tous ceux qui sont en marge d’un "main stream" défini à l’échelle des sociétés. Deuxième exemple qui sera traité lui aussi lors du colloque : le paysage (il aurait été possible de prendre aussi comme exemple, ici, la culture). (à l’écran, une diapositive paysagère) Ici les bords de Loire à Savennières, commune touristique, son vignoble, ses châteaux, sa douceur angevine, un site classé patrimoine mondial de l’Unesco où il fait si bon vivre … Et sa ligne TGV ! Si l’on donne au paysage des vertus esthétiques, apaisantes voire curatives, l’inverse est certainement vrai aussi. Mais comment cela se mesure-t-il ? Est-ce quantifiable ? Autre facteur à ne pas négliger : l’usage que l’on fait de l’espace. Le tout confort, tout automobile tout "escalator" n’est-il pas un facteur influent sur les comportements au moins autant que les habitudes alimentaires dans l’obésité par exemple ? Si c’est le cas, alors en voulant plus de bien-être on a créé un problème de santé. Et celui-ci n’a pas pour remède une quelconque médication mais une action sur les comportements, lesquels sont conditionnés par l’environnement. CQFD !

Enfin, quand on parle d’espaces de qualité et de bien-être, le pluriel est indispensable : contrairement à l’usage qui en a été fait dans certains modèles, l’espace n’est ni homogène, ni isotrope. Dès lors peut-on prétendre à une égalité spatiale ? Doit-on préférer au mot égalité celui d’équité qui tenant compte des différences suppose néanmoins de ne léser aucune portion du territoire ? Un exemple : cette photo prise sur un panneau de petites annonces à la faculté de médecine de Brest. Le rural et l’urbain ont-ils des espaces égaux dans l’accès aux soins ? Du point de vue de l’implantation des médecins généralistes (qui n’est pas le seul facteur à prendre en compte !), de ce point de vue ; certainement non !

Accessible, ouvert à tous, capacitant, permettant à l’homme de satisfaire ses aspirations individuelles et collectives, doté de vertus intrinsèques, facteur de comportements sains et résistant aux inégalités spatiales en termes d’équipements comme en termes de conditions de vie, tel devrait être un espace de qualité de bien être ? Cela existe-t-il ? Cela se mesure-t-il ? Comment le représenter ?

Voici donc quelques réflexions, présentées ici à la volée, que les communications qui se succèderont étayeront d’un point de vue scientifique. Tout ceci pour m’amener à conclure sur le contenu du colloque : D’abord un mot sur sa richesse au delà des thèmes abordés : 34 contributions de 8 pays Ensuite sur son organisation que nous avons voulue en 5 sessions qui vont reprendre les questions soulevées dans cette introduction : 
- définir le bien-être, 
- le considérer comme une question transversale qui mobilise autant le champ de la santé que celui du social, 
- rechercher des espaces de bien-être, 
- mobiliser quels outils, parcourir quels terrains, selon quelles approches pratiques et théoriques 
- Et enfin, penser le bien-être individuellement et collectivement au travers des politiques publiques.

Pour entrer dans le vif du sujet, je passe maintenant la parole à Antoine BAILLY dont l’ouvrage la géographie du bien-être aura été un excellent livre de chevet durant la préparation de ce colloque. Oui mais cette géographie du bien-être a été définie au début des années 1980. Qu’en est-il aujourd’hui ? Antoine, peux tu nous en dire deux mots au travers d’un texte que tu as intitulé "Voyage en géographie" ?

Voyage en géographie

Antoine BAILLY, Université de Genève

"Expose yourself to geographic research"

La géographie est depuis longtemps source d’interrogations. A quoi sert-elle, à quoi servent les géographes ? Exception faite des périodes nationalistes et colonialistes où la discipline s’imposait pour valoriser l’Etat-Nation, ces questions sont récurrentes, au point qu’en 1983 R. O’Brien annonçait "The end of geography", sous prétexte de la disparition des frontières, de la constitution d’associations continentales et de la mondialisation. Depuis, plus de 8000 km de frontières ont été créées en Europe seulement et les nouvelles valeurs régionales s’imposent dans les systèmes spatiaux continentaux. Alors à quoi sert la géographie ? C’est tout d’abord une manière de lire et d’interpréter le spectacle monde et son organisation. P. Gould écrivait "Everything has not simply a history of how it came to be, but always a geography of where it is" et il ajoutait pour tous les étudiants "Expose yourself to geographic research" afin de montrer l’effet perturbateur des processus spatiaux sur toutes les théories générales. A travers un parcours personnel, j’aimerais rappeler ce que signifie "penser comme un géographe", dans le cadre d’une géographie rigoureuse baignant dans le courant des sciences sociales. La géographie est une discipline merveilleuse grâce à son évolution rapide et son ouverture, et comme les universitaires de ma génération, je suis passé des certitudes de l’école française de géographie régionale, aux méthodes rigoureuses de la géographie quantitative ou nouvelle, aux interrogations de la géographie critique et des représentations, aux applications d’une géographie de plus en plus active.

Des explorations géographiques : "what about people in geography" ?

Chacune de ces géographies a l’avantage de mobiliser des concepts et des méthodes différentes ; l’exploration intellectuelle est donc constante. Ce que résume G. Ollson : "Nous trouvons notre chemin dans l’invisible comme s’il était visible. Nous traitons des relations sociales comme si elles étaient matérielles. Nous donnons sens au monde". Et ce cheminement se fait avec ceux qui sont devenus des amis de ce voyage géographique, à contre-courant des vents dominants. C’est à Hägerstrand que l’on doit l’idée de ces graphiques biographiques retraçant dans le temps contexte, lieux, champs de recherche et équipes marquantes. J’aime à projeter le graphique de P. Gould qui a initié et traversé toute la nouvelle géographie dans un parcours qui va de sa famille aux influences les plus récentes, ici en Suisse. C’est un peu ce même trajet que j’ai pu suivre, pour sortir de la géographie régionale pleine de ses certitudes inductives, de ses causalités cartésiennes dans laquelle la géographie française s’est longtemps engluée. Mon maître de l’époque P. Claval m’indiqua la voie à ne pas suivre et me poussa à sortir des certitudes en allant en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, où la chance me fut donnée de côtoyer P. Haggett , P. Gould, W. Isard, T. Hägerstrand. Avec mon collègue étudiant M. Polese, nous étions dans des moments forts de l’apprentissage de la rigueur méthodologique, de l’utilisation de la déduction quantitative en science régionale, une nouvelle manière de penser l’espace à la croisée de l’économie et de la géographie. Bien des instituts de science régionale sont nés ensuite dans le monde, mais peu dans le monde francophone, je le regrette. Mais très vite la demande sociale déborde la quête de cette nouvelle discipline. Quitte à faire "ringard" je rappelle que ce sont les années 68. Avec nos analyses, ne reproduit-on pas le statut quo ? C’est ce que pense D. Harvey et W. Bunge dans leurs expéditions géographiques qui amènent les étudiants à trouver de nouveaux indicateurs de pauvreté (densité de rats, de mouches sur les berceaux des enfants…) pour montrer que ghettos urbains et tiers monde se trouvent dans un état semblable de pauvreté, ce qui permet de cartographier la ville de la mort et la ville de la richesse et de prôner plus de justice sociale et spatiale. Mais c’est aussi l’époque de la réflexion sur la géographie du quotidien et des représentations humaines. Avec A. Frémont, Y.F. Tuan et nos collègues du groupe de recherche sur les représentations à Genève et Montpellier, nous ouvrons la voie à une géographie plus subjective, plus humaniste. C’est le temps de la rédaction de la perception de l’espace urbain et de la géographie du bien-être qui mêlent rigueur de la nouvelle géographie, vision critique des processus spatiaux et prise de conscience du rôle de la subjectivité de nos représentations socio-spatiales. C’est le temps du rêve en des espaces d’espoir et du rôle d’une géographie romande pionnière dans le monde francophone grâce à son école canadienne, avec J.B. Racine, H Reymond et A Bailly. Les manuels rédigés dans les années 80, puis ceux avec le groupe Savoie Léman, avec Y. André, donnent tout son poids à cette école encore très influente qui accepte la microgéographie, le rôle des cartes mentales. Et l’on se prend à rêver, avec B. Harley, du pouvoir des cartes et de découverte de l’Amérique à travers la nomination des lieux… et de la carte vide à la manière de L. Carroll dans la chasse au Snark. Pourtant déjà pointait la médicométrie grâce à une vision interdisciplinaire et globale du monde. Cette interdisciplinarité est l’une des composantes majeures de notre faculté, source de richesse et d’innovation. Avec J. Paelinck et M. Périat, un économètre et un médecin, nous nous lançons dans une nouvelle conception des politiques de santé, éthique, économique, sociale, spatiale et temporelle. Tous les ingrédients pour une vision globale et durable de la santé sont réunis, à l’image de ces cartes sur la diffusion du Sida, établies par P. Gould. Anticiper pour prévenir, modéliser sur la base des flux de transport routiers et aériens, tel était notre modèle, un modèle utilisable pour d’autres études de cas, comme la diffusion du nuage radioactif de Tchernobyl. Grâce à une combinaison de données et de compétences cartographiques il devenait possible de représenter des phénomènes aussi complexes que les hospitalisations en France, réalisées pour la DATAR, pour mieux connaître les nouvelles hiérarchies et lieux centraux Derrière ces recherches, toujours une même quête, celle des causes cachées des processus et de leurs enchaînements. Ce qui s’applique à des domaines aussi variés que la restaurométrie, ou l’oenométrie, une manière sérieuse de faire de la géographie conviviale. Une porte ouverte sur une discipline qui n’a plus honte de sa subjectivité et qui, au contraire, l’utilise pour révéler les consciences collectives, dévoiler les patrimoines de mémoires et participer à la création des lieux ; une géographie plus sensible aux problèmes du quotidien, de l’imaginaire et du théâtre de l’aventure humaine. Tous ces cycles géographiques qui se superposent et se succèdent, ne font que s’accélérer. Et dans mon petit parcours temporel j’ai eu la chance d’en vivre trois : la nouvelle géographie, celle de l’école des représentations et post-moderne et j’attends avec impatience la suivante qui sera celle des égalités, de la justice spatiale et sociale, du bien-être…enfin.

What’s next :

Dans les sciences sociales, comme dans toutes les sciences, parfois apparaît quelqu’un qui modifie la manière d’envisager une discipline, qui élargit l’horizon et qui permet de poser des questions qui n’étaient pas considérées auparavant comme importantes ou pertinentes. Tels sont les Kant, Heidegger, Foucault pour n’en citer que quelques uns et en géographie les Humboldt, Ratzel, Hägerstrand, Gould… Mais souvent leurs idées ne sont guère appréciées par les tenants des écoles disciplinaires traditionnelles, tout comme celles qui surgissent hors des rails des pensées toutes faites héritées de la division des sciences sociales au XIXe siècle ! Même si parfois j’éprouve quelque lassitude devant l’histoire qui se dessine, je crois que le nouveau siècle sera celui du développement humain. Rien ne pourra l’arrêter. Les sciences humaines sont devenues indispensables à l’époque où les terriens perdent le contrôle de leurs espaces de vie. Je ne peux que crier "Go on, go on, young geographers", la voie s’ouvre à vous pour participer à la création d’un monde de bien-être qui remplacera nos îlots de prospérité dans un monde de misère. Vous avez une responsabilité, sachez l’assumer.