Etude géographique de l’épidémie de choléra à Douala ou la qualité de vie à l’épreuve des pratiques urbaines.

René Joly ASSAKO ASSAKO (rjassako @ yahoo.fr)Dominique MEVA’A ABOMO (dominiquemevaa @ yahoo.fr)Louis Bernard TCHUIKOUA (tchuikoua @ yahoo.fr), Groupe de Recherches sur les Villes d’Afrique (GREVA), Université de Douala, B.P. 8562 Douala-Deido, Cameroun.

Résumé :

Bépanda dans la ville de Douala, est un parfait exemple de quartier populaire, se développant de manière anarchique. Ses 250 000 habitants s’y sont installés par vagues successives et reproduisent en milieu urbain les activités et modes de vie de leurs milieux ruraux d’origine. Ainsi voit-on coexister dans un même lieu de résidence, l’agriculture, le commerce et l’élevage dans une promiscuité déconcertante. 
L’épidémie de choléra qui secoue actuellement l’ensemble du Cameroun, est née dans ce quartier au mois de janvier 2004, d’un puits pollué, situé entre une fosse d’aisance non aménagée et l’une des multiples porcheries clandestines qu’on y trouve. Cette catastrophe sanitaire qui a déjà fait des dizaines de victimes, ne peut être regardée comme un fait marginal ni relever du hasard. Elle est le résultat d’une conjonction de faits, à savoir la non application des dispositions réglementaires en matière d’aménagement et d’assainissement, l’inopérabilité du système de collecte et de gestion des ordures ménagères dans un site urbain de basse plaine côtière. La présente étude a pour but non seulement de retracer et de spatialiser les mécanismes ayant conduit à cette situation, mais aussi de proposer une organisation sociale où le citadin, palliant le laxisme des pouvoirs publics, devient un acteur de santé communautaire et de préservation de son milieu de vie ou de travail.

Mots-clés :

pratiques urbaines, gestion des ordures ménagères, pollution de l’eau, gestion de l’environnement, environnement urbain, qualité de vie dans les quartiers spontanés.


INTRODUCTION

Partie d’un puits situé entre une porcherie et une fosse d’aisance non protégée du quartier Bépanda à Douala, l’épidémie de choléra, qui sévit actuellement sur la quasi totalité de l’étendue du territoire Camerounais présente des statistiques inquiétantes : sept provinces sur dix déjà touchées ; plus de 7000 cas enregistrés pour 130 décès. À Douala, on a atteint des pointes de 100 cas par jour. En réaction, le gouvernement a entrepris des mesures qui tardent encore à éradiquer cette épidémie : plus de 500 millions de francs CFA engagés ; 55 jeunes médecins engagés ; plus de 20 000 lits mis à la disposition des malades et des centres de soins gratuits institués au sein des structures sanitaires publiques. 
La survenance de cette épidémie a mis en évidence les dysfonctionnements caractéristiques de l’urbanisation anarchique, posant ainsi le problème plus global de la révision du processus d’aménagement des villes d’Afrique, notamment l’intégration socio-économique des masses urbaines issues de l’exode rural, la solidarité inter-classes sociales, la prise en compte de l’assainissement comme condition sine qua non d’un aménagement durable.

ÉVOLUTION DU PHÉNOMÈNE

L’épidémie de choléra que connaît la ville de Douala en ce moment — et qui s’est répandue sur l’ensemble du pays -, fait partie d’une longue série observée depuis les années 70. Douala a en effet connu des situation semblables en 1972/1973, 1984 et 1997/1998.

Les raisons d’une expansion

L’actuelle épidémie est née à BEPANDA quartier très célèbre non seulement pour son poids démographique exceptionnel (plus de 250 000 habitants sur les 2 millions que compte la ville de Douala) mais aussi pour son urbanisation anarchique. On y voit en effet cohabiter les résidences, les installations artisanales d’élevage (notamment des porcs et des poules), le commerce, l’agriculture, le tout sur des terrains marécageux d’une basse plaine côtière abondamment et constamment arrosée du fait d’un climat équatorial. Une telle implantation des activités, des résidences et des hommes s’est opérée et continue de se faire dans un laisser aller qui trahit le laxisme de la législation foncière. 
On aurait certainement pu relativiser les conséquences d’une telle situation si une évolution des mentalités de ces populations issues de l’exode rural et brusquement implantées en ville s’étaient appropriées une culture de gestion préventive de l’environnement immédiat ou du cadre de vie. Ce n’est malheureusement pas le cas : les ordures sont déversées, toutes natures confondues, au voisinage immédiat des lieux de résidence et même d’approvisionnement en eau ; le contenu fécal des latrines est vidé à l’occasion des grosses pluies et emporté par les eaux de ruissellement (Tchuikoua, 2004 ; Assako Assako, 1999-b).

Les étapes de l’expansion

On peut apprécier cette expansion du point de vue des victimes, qu’il s’agisse des malades ou des décès. Les statistiques disponibles fiables sont celles de janvier, mars et juin 2004. Transcrites dans les figures 1a et 1b, elles montrent une progression exponentielle. On est passé de 130 à 3032 cas en six mois. Il en va de même des décès, qui eux, ont évolué de 9 à 46 dans la même période. Autant les premiers décès relèvent surtout de l’impréparation des services médicaux, autant les suivants résultent du débordement de ces structures, du fait d’une affluence de malades. Malgré des périodes très courtes d’accalmie (pour lesquelles nous n’avons de statistiques), on peut dire que l’épidémie ne cesse de faire des victimes. 
Considérant la progression géographique de l’épidémie, on peut identifier trois phases. En effet, parti d’une porcherie, le vibrion cholérique s’est propagé à la faveur des eaux de ruissellement, d’abord dans le proche voisinage puis à l’ensemble de la ville (fig. 2) avant de s’exporter dans les provinces voisines et lointaines (fig. 3). 
Si la première phase est le fait des mécanismes de l’écodynamique (ruissellement des eaux de pluies), les deux autres résultent des migrations intra urbaines et inter urbaines. On pourrait même envisager la possibilité de constitution de nouveaux de foyers de diffusion, notamment par le biais de la contamination d’autres puits par de nouvelles victimes vivant dans des conditions semblables à celles de la source primitive. 


Figure 1 : Évolution des effectifs des victimes de l’épidémie du choléra : malades et décès

Les leçons d’un drame sanitaire

L’épidémie de choléra qui sévit en ce moment au Cameroun donne une occasion supplémentaire de repenser l’aménagement des villes Africaines non seulement sur le plan purement architecturale, mais surtout sur le plan des mentalités, sur le plan de la philosophie même de la conception d’espaces de vie. Nous avons déjà entrepris un certain nombre de travaux dans ce sens (Assako Assako, 1999 et 2004). Ces lignes maîtresses peuvent se décliner en un certain nombre de préoccupations, à savoir :la gestion du cadre de vie et de l’environnement immédiat ; l’application de la législation architecturale et hygiénique ; la solidarité entre les couches sociales en milieu urbain.

De la gestion du cadre de vie et de l’environnement immédiat

La négligence qui caractérise l’assainissement et la gestion des déchets n’est pas le propre de la ville de Douala ou même du quartier Bépanda. Il s’agit d’un phénomène général qui compte parmi les plus anciens et toujours d’actualité dans l’ensemble des villes, même s’il faut reconnaître qu’il présente une préoccupation particulière en ce qui concerne les quartiers populaires (Tchuikoua, 2004). Une étude menée sur la pollution du lac municipal de Yaoundé l’a tout aussi bien montré (Assako Assako, 2001). 
Tous ces exemples montrent la nécessité pour les populations elles-mêmes, de devenir de véritables agents de santé communautaire. Des mesures semblables ont été proposées aux populations de la plantation industrielle d’Hévécam au sud du Cameroun, en vue de lutter de manière préventive contre le paludisme (Assako Assako, 2004 ; Meva’a Abomo, 2004).

Figure 2Propagation du choléra dans les quartiers de Douala depuis Bépanda

Figure 3Diffusion du choléra dans l’ensemble du Cameroun à partir de Douala


Devant ce qu’on peut bien considérer comme une démission des pouvoirs publics, les populations des quartiers d’habitat spontané gagneraient à considérer la préservation de leur espace vécu comme un bien périssable et fragile. Il conviendrait donc de mener des actions à la fois individuelles et collectives concernant la collecte, le stockage et le recyclage des ordures ménagères et des eaux usées. L’étude de Meva’a Abomo (2004) ci-dessus évoquée proposait même pour cela de mettre à contribution les leaders d’opinion (chef de quartiers, ministres du culte et autres chefs religieux), généralement plus proches des populations avec lesquelles d’ailleurs ils partagent les conditions résidentielles. 
S’agissant spécifiquement des points d’approvisionnement en eau, l’idéal serait que la totalité de l’espace urbain soit couvert par les équipements d’adduction d’eau potable. Mais dans l’impossibilité de remplir cette condition, on pourrait envisager que tous les puits traditionnels soient au moins protégés par des murettes (photo 1). Lorsque les moyens le permettent, on devrait aménager des pompes de sorte que l’eau à usage de boisson ou de cuisine qui en sort n’ait aucun contact avec les souillures externes (photo 2).

De l’application de la législation urbanistique et environnementale

Contrairement à ce que laisserait croire la situation actuelle, le Cameroun a beaucoup légiféré en matière urbanistique et environnementale. Dans une étude publiée en 1999, R. J. Assako Assako a effectué une espèce d’inventaire, montrant que le Cameroun s’est doté — et ce depuis la période coloniale — d’un important arsenal de lois, décrets et arrêtés pour réglementer l’occupation du sol en milieu urbain. Par ailleurs, depuis 1996, la loi cadre sur l’environnement, rendue exécutoire par une série de décrets d’application permettrait déjà de gérer sereinement la préservation de l’environnement. 
Le plus gros problème dans ce sens n’est donc pas la législation mais l’application effective qui permettrait aux lois de jouer leur second rôle, à savoir celui de la coercition, la prévention ayant manifestement échoué. Pour ce faire, un axe important de réflexion serait de voir les raisons pour lesquelles ces textes ne sont pas appliqués. Des considérations anthropologiques, en rapport avec les représentations et les comportements individuels ou de groupes seraient à examiner.

Photo 1La construction des murettes autour des puits constituerait déjà un pas considérable en vue de la protection de ces points d’eau. Douala, août 2004 

Photo 2L’idéal serait l’aménagement des pompes manuelles : l’eau est alors hors d’atteinte des souillures de surface. Douala, août 2004.

De la solidarité entre les couches sociales en milieu urbain

Le choléra est considéré comme la maladie de l’insalubrité, qui frappe a priori les populations démunies, ceci en raison de la médiocrité des conditions résidentielles que connaissent celles-ci. Cela n’est que partiellement vrai car les figures 2 et 3 ci-dessus ont bien montré que la diffusion d’une épidémie ne s’embarrasse pas des clivage sociaux. Elle peut bien provenir d’un quartier pauvre mais les mécanismes de l’écodynamique et des mobilités intra et inter urbaines en favorisent l’expansion. 
La mobilité urbaine est un élément fondamental de diffusion des microbes. Celle-ci est entretenue par un ensemble de points de convergence des masses, sans distinctions de classe sociale, de revenus, ou de résidence : les marchés, les puits, les taxis, les lieux de culte, les cabines téléphoniques constituent autant d’espaces de brassage des populations et par conséquent de hauts lieux de diffusion et de transmission des agents pathogènes comme le vibrion cholérique. C’est ainsi que le choléra s’est affirmé comme une épidémie allant d’un quartier à une autre jusqu’à la généralisation. 
La diffusion des épidémies montre à suffisance l’absurdité des clivages sociaux, au regard des mobilités professionnelles. Elle permet de revisiter les notions d’espace vécu et d’espace pratiqué. On remarque par exemple qu’il s’est constitué une classe urbaine de femmes de ménages, de gardiens et de garçons de courses qui, n’ayant pas de gros revenus, vivent dans des quartiers populaires mais travaillent dans ou devant les maisons des nantis, résidents des quartiers de luxe. Ces travailleurs (pauvres) s’invitent ainsi dans l’intimité de leurs employeurs (riches), allant jusqu’à partager leurs cuisines, leurs douches et leurs toilettes. De cette façon des maladies censées être le propre des pauvres sont contractées par les riches et inversement. 
Cette observation est valable pour d’autres espaces professionnels. En prenant le cas de l’université, il y a la catégorie dite de personnels d’appui, constituée d’agents dont le salaire moyen avoisine difficilement les 50 000 FCFA. Ceux-ci partagent les mêmes espaces que les responsables. Il n’est donc pas étonnant de voir les espaces professionnels se constituer en de véritables foyers de diffusion d’agents pathogènes.

Conclusion

L’analyse que nous venons de faire de l’épidémie de choléra de Douala ou mieux du Cameroun, situe fondamentalement ses origines dans le dysfonctionnement urbain, lui-même résultat des insuffisances du processus d’aménagement des villes d’Afrique. L’absence de planification de l’espace, préalablement à son occupation, la non application de la législation foncière, les insuffisances du système de collecte, de traitement et de rejet des déchets sont autant de manifestations de cette situation. Si la résolution à la plupart de ces problèmes relève des pouvoirs publics, il revient aux populations des quartiers populaires notamment, premières victimes de ces dysfonctionnements, de revoir complètement leur conception de l’espace qu’ils pratiquent et sur lequel ils vivent et/ou travaillent. Par ailleurs, il serait souhaitable de traiter des phénomènes urbains dans une logique d’intégration sociale, qui exclut tout clivage. En effet, les mécanismes propres à la fonctionnalité urbaine et particulièrement les mobilités militent en faveur d’un brassage de populations qui émousse, voire brise les frontières sociétales.


Assako Assako R. J., 1999-a, « Éléments de réflexion pour une révision de l’aménagement des villes en Afrique », Afrika Spectrum, N° 3/1999, p. 349—373. 
Assako Assako R. J., 1999-b, « Critique de la politique urbaine au Cameroun : instruments, résultat et évolution » ; Revue de Géographie du Cameroun, N°1/1999, p.33-67 
Assako Assako R. J. (2001) « Formulation et validation d’une hypothèse de pollution de l’eau de surface : le cas du lac municipal de Yaoundé », Déchets, Sciences et Techniques. N° 23, p. 35—38. 
Assako Assako R. J. (2004) « Problématique de l’estimation de la qualité de vie dans un front d’urbanisation en Afrique : le cas du Bois des Singes à Douala (Cameroun) ». In 
Actes du Colloque "La qualité de vie au quotidien : cadre de vie et travail", tenu à Marseille (France), les 8, 9 et 10 Juillet 2002 (sous presse). 
Barrau J.et Al., 1975, Environnement et qualité de vie. Paris, Guy le Prat. 
Cameroun tribune N°1243 du vendredi 26 mars 2004 « Maladies hydriques — Douala, dans l’étau du choléra » P.8 
Colas K., 1968. La pollution des eaux. Paris, PUF coll. Que sais-je ? 2ème édition 
Loi N°96/12 du 5 Août 1996 portant loi cadre relatif à la gestion de l’environnement au Cameroun 
Meva’a Abomo D., 2004, « Étude du paludisme dans une agro-industrie, facteurs de pérennisation et méthode géographique de prévention durable : l’exemple d’HEVECAM (Hévéa du Cameroun) de la Nyété département de l’océan, province du sud Cameroun ». Mémoire de Maîtrise de Géographie, Université de Douala, 142 p. 
Nouvelle expression N°1243 du 09 juin 2004 « Choléra à Douala, 106 nouveaux cas enregistrés » P.4 
Skinner J. Beaumond N. pirot J.Y., 1994, Manuel de formation à la gestion des zones humides tropicales Gland, Union Mondial pour la Nature. 
Tadonki G., 1999, Douala : les exclus des marécages, Environnement et habitat marginal des bas-fonds, quartiers Maképé, Bépanda, TSF, Sic-cacao, Ndokotti. Édition Mandara et sustainable developpement solutions 
Tchuikoua L. B., 2004, « Problématique de la production et de la collecte des ordures ménagères dans un quartier populaire de Douala : le cas de Bépanda (département du Wouri, province du Littoral) Cameroun ». Mémoire de Maîtrise de Géographie, Université de Douala, 117 p. 
Tronchon P., 1991, Risques Majeurs, environnement et collectivités locales. Paris, Bergers —Levrault. 
Western K.A., 1982, Surveillance épidémiologique après un désastre naturel. Washington, organisation panaméricaine pour la santé.