Esthétique, esthésique urbaine : les figures du « bien-être » dans les politiques urbaines en France.Urban aesthetics / aesthesic : figures of quality and « wellbeing » in the urban planning of French cities.

Marc Dumont (marc.dumont @ univ-orleans.fr), Laboratoire Architecture Usage Altérité (L.A.U.A.), École d’Architecture de Nantes

En France, les institutions locales ont multiplié ces dernières années, souvent dans le cadre de plans (embellissement, lumière…) les procédures de requalification des espaces publics, de mise en place de fêtes urbaines, des opérations qui sont considérées comme des variantes plus modestes des opérations réalisées dans les années 80, période des grands gestes architecturaux intégrés aux projets urbains (Rosemberg, 1999). 
Partant de deux opérations observées dans les villes françaises d’Orléans et de Tours, le propos vise ici à montrer comment ces plans sont les révélateurs d’une mutation intervenue dans le rapport qu’entretiennent des sociétés urbaines avec leur environnement. Ces situations expriment l’importance accordée par les pouvoirs publics à la dimension qualitative des espaces urbains, elles correspondent à des moments de manifestation d’une nouvelle exigence, celle d’un "bien-être" jugé constitutif de l’urbanité des villes, elles indexent le passage d’une esthétique urbaine (l’espace comme décor) vers une esthésique urbaine (l’espace comme ambiance), d’un espace-fonctionnel vers un espace de bien-être. Une mutation qui ne va pas sans soulever des interrogations notamment quant à la redéfinition des biens communs qui s’y produit, aux lignes de partages qu’elles instituent du même coup entre des destinataires / bénéficiaires de ce bien-être et d’autres qu’elles en effacent, et, ainsi, aux formes d’hyperspécialisation spatiale qu’elles peuvent produire. 

L’esthétique urbaine, nouvelle composante de l’attractivité à Tours et Orléans. 

L’attention à la qualité des espaces publics, à l’esthétique urbaine, révèle une mutation récente intervenue dans les politiques urbaines en France qui s’exprime en particulier à travers de nouvelles échelles d’aménagement, plus réduite. 

La rue du Cygne, un exemple du Plan Embellissement à Tours 

Elle présente une forme systématique dans le cas de la ville de Tours dans une période d’alternance politique intervenant à la fin des années 1990. Dès son élection, la nouvelle municipalité réalise nombre d’opérations d’illumination de monuments publics, religieux ou institutionnels, traité avec insistance et méticulosité, faisant appel à des professionnels (éclairagiste Pierre Bideau…). Les opérations sont déclinées dans le cadre de plans, lumière et d’embellissement. Le plan Lumière, consistant par exemple à incruster des projecteurs dans le sol ou dans les monuments, est un concept globalisant qui au même moment se développe dans d’autres villes (Bordeaux, Lyon…), nouveau type de « rivalité » interurbaine, qui participent notamment à un concours « Ville Lumière » organisé par l’Etat, des sociétés d’éclairage et des mécènes, récompensant la ville dont l’illumination aura été jugée la plus remarquable. 
Le plan embellissement quant à lui, deuxième volet d’une sensibilité émergente à l’esthétique urbaine, recouvre une multitude d’améliorations hyper-localisées de portions d’espaces urbains, avec une attention soutenue au détail qui concerne l’ensemble du territoire urbain : « requalification » de places, de squares, de jardins et d’espaces verts. La ville transforme ce « plan embellissement » en une sorte d’impératif catégorique, chaque opération étant dirigée par un comité de pilotage composé de riverains, d’élus et de techniciens, les projets sont présentés en réunions publiques, ils peuvent alors être contestés avec virulence et, à partir de là, totalement réorientés. La rue du Cygne correspond précisément à l’un d’entre eux : il s’agit d’une rue située dans un secteur dit protégé (patrimonial), à l’est du centre-ville. La municipalité souhaitait transformer cet espace en vue de le rendre plus accessible et d’améliorer sa qualité architecturale et urbaine : elle organise des réunions publiques de discussion auxquelles sont invités l’ensemble des riverains de la rue mis au courant de la réunion par la distribution d’un papier d’information presque personnalisé. Dans ces débats, la question de l’esthétique se déplace progressivement vers celle de l’esthésique, de la sensation et du sentiment de bien-être. Ainsi, les résidents s’insurgent notamment contre « les jeune », des « étudiants qui ne rentrent pas leurs poubelles » et qui feraient du tapage nocturne, ou encore refusent une piétonnisation aux motifs qu’elles risquerait de mettre en cause le « bien-être » rendu inhérent au lieu par l’augmentation des fréquentations et des nuisances sonores qu’elle entraînerait. 

La rue de Bourgogne : espace emblématique du Plan Lumière à Orléans 

Le cas de la ville d’Orléans est similaire à bien des égards puisqu’il s’agit également d’un contexte d’alternance (2001), marqué par un changement de style d’une équipe moins dirigiste et visible que la précédente. Celle-ci va se préoccuper du traitement des espaces publics (centre ancien), de poursuivre la question du développement social avec la restructuration de quartiers urbains (renouvellement urbain), ou encore de développer des animations urbaines (fêtes « johaniques »…), délaissant les opérations d’envergure. On retrouve à l’œuvre une logique très similaire : les traitements engagés dans le cadre du lancement en 2002, d’un ambitieux plan Lumière, dénotent ici aussi une véritable recherche d’iconicité des espaces publics, (incrustation des projecteurs dans le sol des places et des rues, éclairage dynamique de l’espace urbain…). Le plan est conçu comme un moment de fabrique de cohérence, en particulier à travers le choix volontairement restreints des modèles de lampadaires (mobilier urbain) pour qu’ils permettent d’identifier la ville. L’enjeu d’aménagement est double : affirmer ou reconstruire la cohérence du territoire urbain d’une ville considérée comme fragmentée, souffrant d’un manque d’unité, mais également, aux dires des intervenants institutionnels, de « sécuriser » les secteurs, la requalification des espaces publics dans les deux villes se dédoublant en ce sens de manière très nette d’une gentrification des espaces concernés. C’est dans ce cadre que prend notamment forme un micro-projet de rénovation du centre ancien visant un secteur urbain articulé autour d’une voie principale, la rue de Bourgogne. La municipalité visait à harmoniser le bâti existant du secteur en ravalant les façades et améliorant les espaces publics, tout en répondant à une réflexion d’agglomération, avec la mise en place d’un nouveau plan de circulation, la piétonnisation du secteur et la création d’une nouvelle zone commerciale. Les réalisations concrètes mises en œuvre se dérouleront en plusieurs séquences qui toutes traduisent à leur manière la dimension esthétique et environnementale du projet visant à conférer au secteur une unité visuelle, avec l’enfouissement et la modernisation des réseaux (électricité, téléphone...), la réfection de la voirie et l’implantation d’un mobilier urbain visant à caractériser la zone « centre ancien », ainsi que la mise en place d’un plan Lumière (révision des éclairages publics, illumination des éléments architecturaux). Ici encore, le projet est négocié et réajusté au cours de réunions publiques au cours desquelles les échanges concernent tant les revêtements du sol urbain, l’enterrement des bouches de conteneurs, que l’effacement de ses « scories » avec le retrait des bancs publics jugés propices aux « rassemblements louches », les « verrous à faire sauter » (sic, ruelle étroite lieu de rassemblement nocturne de jeunes adolescents), un autre volet que synthétise assez bien cette remarque de l’urbaniste : « on veut ramener un peu de vie sur cette place où avant il n’y avait que des clochards ». 

Figures du bien-être et de l’esthésique : le « cadre de vie » comme procédure de différenciation

L’enjeu mobilisateur de ces politiques locales est celui de la construction d’un « cadre de vie », thème récurrent dans les politiques publiques urbaines en général en Europe, qui révèle ici une véritable procédure de différenciation entre un « chez nous » et un « ailleurs », notamment sous la forme de l’éviction. Cette procédure de différenciation peut être suivie à travers trois figures emblématiques. 

L’ayant-droit et la possession 

Les résidents revendiquent un « droit à la tranquillité », à « consommer » comme ils l’entendent un espace urbain dont ils s’estiment détenteurs et possesseurs de l’ambiance, du « cadre de vie ». Au fur et à mesure et dans les deux cas, une série d’objets répulsifs perturbateurs de cette ambiance va apparaître et se cristallisent en particulier dans les discussions autour du mobilier urbain (bancs publics…) qui voient émerger toute une circulation de peurs comme celle d’une fréquentation accrue du quartier par une population non-désirée. Ce n’est pas le mobilier en tant que tel qui est contesté, sa qualité et son esthétique, mais bien davantage sa présence même dans l’espace urbain, qui suscite une série d’inquiétudes quant aux types d’usages qu’elle entraînerait. En ce sens, les discussions sur le choix de bancs publics ont toutes convergé sur la nécessité de réduire leur occupation par des SDF ou des marginaux : la décision d’implanter un type de modèle sans dossier, une des plus consensuelles du micro-projet, met en œuvre du même coup une pratique certaine de l’éviction. À la procédure de différenciation par éviction se juxtapose une procédure d’exclusivisme, le quartier et ses usages ne se pensant que par ce qui s’y trouve d’intérieur et non par sa potentialité à accueillir, dispenser, vis-à-vis de l’extérieur. Mais le « cadre de vie » correspond aussi à un moment conflictuel qui s’articule autour de la fréquentation : toujours dans les deux cas, les résidents dénoncent une « mauvaise fréquentation en soirée » des deux secteurs, qui serait liée aux bars (« nuisances sonores », « une atmosphère d’insécurité »), refusent l’existence d’une vie nocturne parallèle à la vie quotidienne, « en journée ». Ils refusent l’implantation projetée de terrasse à Orléans, et le changement de revêtement risquant d’en développer à Tours, invectivant élus et urbanistes présents en réunions : « pas d’animation sur notre place », le surplus de fréquentation et d’animation engendré étant catégoriquement refusé. Paradoxe de la maîtrise du cadre de vie et de son amélioration caractéristique d’un discours de type « not in my backyard », de cette double distance qu’il traduit : profiter des aménagements sans en subir les désagréments. En ce sens, il est frappant d’observer à quel point les résidents se prétendent dépossédés d’un espace de vie qui « leur » appartient et dont ils n’admettent pas qu’il entre en interférence avec d’autres types de pratiques. 

Le village dans la ville 

Le « village dans la ville » est sans aucun doute le modèle urbain qui se caractérise le plus par des types de paradoxes. Le principal souci des résidents est le « retour » de la convivialité dans le quartier, d’une sorte d’esprit de sérénité fait inhérent au lieu. Ce souhait s’inscrit dans leur volonté de reconstituer dans la ville une proximité et un environnement rappelant une vie villageoise idéalisée, une ambiance de quartier mettant fin à l’impersonnalité qui régnerait en ville. Cette population qui vit en ville va chercher à gommer les éléments négatifs rappelant l’aspect urbain en créant un espace caractérisé par la proximité, la convivialité et la sécurité des relations sociales (Lévy, Haegel, 1997) : vivre en ville, mais pas trop. 
Second paradoxe, présent uniquement à Orléans, les opérations de mise en valeur architecturale (ravalement, illumination) emportent une très nette adhésion, les résidents exhibent leur fierté vis-à-vis de ce patrimoine…urbain, affirment leur souhait de se réemparer du quartier (« cela fait trop longtemps qu’il nous échappe »). Ils revendiquent des lieux publics ouverts, en particulier des places, mais avec la volonté d’en faire des jardins privés : des lieux de détente et de promenade réservés à leur usage unique et protégés des agressions extérieures (SDF, marginaux), autre paradoxe visant à fermer l’ouverture. Cette perspective d’un village en ville qui sous-entend une communauté homogène d’individus se connaissant (Taylor, 2002) se repère enfin dans les sollicitations aux interventions de la police, censées protéger de l’extérieur vécu comme une menace. Autre paradoxe, celui de vouloir les avantages de la ville tout en les refusant, inversé dans les deux villes : à Orléans, les résidents réclament la piétonisation, mais souhaitent conserver une accessibilité optimale en voiture à leur lieu de vie. A l’inverse, à Tours, la revendication de ce modèle urbain centré autour du bien-être se cristallise autour de la mise en place d’une « ligne de démarcation » (une ligne de pavés) qui spatialise le passage d’un secteur (rue du Cygne) à un autre (« quartier Colbert ») : ce qui est redouté, c’est « l’invasion » de piétons dans la rue, que serait censée contenir la ligne. « On est bien chez nous, pas besoin que ça change, hein ! » déclare ainsi un participant traduisant efficacement cette fermeture du micro-secteur, une vision de l’espace confinée du lieu renvoyant à un entre-soi, un modèle urbain de type communautariste. 

La ville lumière apaisée 

Enfin, l’hyperqualification du lieu comme espace emblématique se réalise de manière très concrète lorsque la municipalité investit fortement dans l’aspect sécuritaire du quartier Bourgogne (système de surveillance vidéo, mise en lumière des ruelles, intensification des patrouilles de polices), une pratique sécuritaire assénée au cours des conseils municipaux puis réalisée et qui vise paradoxalement à soutenir l’harmonie, la diversité et la convivialité des lieux. De plus, en vue de réaliser une hausse de la fréquentation, les commerçants revendiquent une véritable transformation du quartier, l’effacement d’une population vagabonde qui « monopolise les places publiques ». Au cours des réunions, circulent des contre-images et toute une série de fantasmes normatifs avec une attitude convaincue : dénonciation de trafics nocturnes de substances illicites qui envahiraient les rues annexes, ou des mendiants et marginaux qui « polluent le secteur » (sic) le jour, négociant un renforcement de la police municipale afin d’évincer ces populations. 
En réalité, il s’établit à certains moments des convergences dans les visions des intervenants participant à ces procédures, à travers lesquelles se réalise, de fait, la détermination du statut de l’espace, de ce qui y a droit ou n’y a pas droit de cité. Sur ce point, le modèle de la « ville lumière » converge parfaitement avec les soucis exprimés par les participants, qui voient dans le traitement valorisant de ces éléments un élément supplémentaire de fierté, d’amélioration de leur espace quotidien. Ce modèle de lissage des espaces publics, homogénéisés qui vise à accorder à tous les espaces publics le même traitement, à « montrer qu’aucun quartier n’est oublié » et « redonner à cet espace un peu de convivialité » (l’adjointe aux espaces verts à Tours), promeut une vision irénique d’un vivre-ensemble sublimé, idéalisé duquel le conflit apparaît effacé et converge également sur la présence de fait rendue impossible de certaines catégories de population. Il s’agit bien là d’un paradoxe à la fois d’une convivialité idéalisée et simultanément dont les conditions de possibilité sont effacées : à cet égard, la procédure participe du même coup à transformer le cadre de ce secteur urbain, à l’engager dans un mouvement subtil de gentrification. 

Conclusion 

Trois points peuvent être soulignés, pour achever le parcours de ces différentes situations. Tout d’abord, l’engagement du « bien-être » dans les deux contextes est paradoxal, elle montre une plurifonctionnalité des lieux urbains. Il s’agit en effet d’abord pour les municipalités qui réalisent les illuminations et embellissements, de promouvoir des monuments et des espaces historiques pour leurs fonctions passées, mais aussi de leur conférer de (nouvelles) valeurs d’usage, visant à les inscrire dans des pratiques quotidiennes, convergeant avec les types d’appropriations que peuvent en faire des résidents. Certains lieux de la ville acquièrent ainsi une fonction supplémentaire à celle de décor, ils seraient à mêmes de procurer des émotions, des « sentiments de bien-être » (convivialité, entre-soi). Plus généralement, le phénomène attire l’attention sur cette irruption du sensible et du sensitif dans le régime de qualification des espaces urbains : toutes les opérations, qu’elles soient contestées, revendiquées ou proposées, montrent de manière particulièrement forte l’entrée en scène des "ambiances" liées aux sens (bruit, visions, « impressions ») et de tous les jeux spatiaux qu’elles permettent. Cette importance des ambiances se retrouve par ailleurs lors de l’évocation du « mal-être » d’un quartier classé contrat de ville, non-évoqué ici, dans la dénonciation d’une place jugée « bruyante », « trop animée », ou, à l’inverse, trop calme, exprimant chacune à leur manière les multiples variantes et contenus que peut prendre la question du bien-être en milieu urbain. 
Enfin, le « bien-être en actes » renvoie plus profondément à la question des biens communs. Pour qui et en direction de qui est pensée cette capacité d’un lieu à offrir de l’émotion, de la convivialité, à rendre possible cette expérience de l’urbanité qui caractériserait son « capital-image » (Dumont, 2003) ? Dans les deux cas cités, la construction du bien-être se réalise paradoxalement dans l’éviction : la transformation de l’ambiance d’un lieu est aussi celle de son lissage, c’est-à-dire de la mise à l’écart de certains « composants » jugés indésirables (bancs publics, murets), figures métonymiques de populations qui interrogent quant à l’universalité de ces formes d’esthésique, localisées, montrant que la pensée du bien-être est indissociable d’une pensée sur l’organisation de la société, qu’elle est en ce sens une question profondément politique.


Cefaï (D.), Joseph (I.), 2000, Conflit d’urbanité, épreuve de civilité, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 406 p. 
Dumont (M.), 2003, Langages, espace, procédures d’organisation. Une analytique de la dimension politique des pratiques d’aménagement en milieu urbain, thèse de doctorat en Géographie Urbaine, Tours, 608 p. 
Gorra-Gobin (C.), 2001, Réinventer le sens de la ville : les espaces publics à l’heure globale, Paris, L’Harmattan, 258 p. 
JEUDY (H.-P.), 2003, Critique de l’esthétique urbaine, Sens et Tonka, Paris, 165 p. 
Lévy (J.), Haegel (F.), 1997, « Urbanité. Identité spatiale et représentation de la société, », dans Collectif, Figures de l’urbain. Des villes, des banlieues et de leurs représentations, Maison des Sciences de la Ville, Tours, M.S.V., 215 p. 
Rosemberg (M.), 2000, Le marketing urbain en question. Production d’espace et de discours dans quatre projets de ville, Editions Economica, Paris. 
Taylor (Ch.), 2002, Le malaise dans la modernité, Paris, Le Cerf, 125 p.