Des lieux où il fait bon vivre : demande sociale de risque zéro. Places where life is pleasant : social request for risk zero

Laurence Reynaud (laurencerey @ hotmail.com), EHGO/Paris1, Panthéon-Sorbonne

La communication qui suit s’inscrit dans la thématique n° 3 du colloque « outils, méthodes, théorie et terrains ». Cet axe de réflexion s’attache à décrypter les conditions, et les causes, d’une pensée sur les espaces de qualité et de bien-être. La question principale peut être ainsi formulée : quels sont les critères pour définir les lieux « où il fait bon vivre », selon l’expression consacrée ? Dans notre contribution, nous avançons l’hypothèse qu’il est question de qualité et de bien-être quand l’espace est synonyme de sécurité, de stabilité, d’égalité et de « risque zéro ». Cette hypothèse implique de définir ce qu’est, aujourd’hui et dans les sociétés occidentales telles que la société française, un risque. Nous serons alors en mesure de mieux comprendre pourquoi la demande sociale de risque zéro est si omniprésente. 
D’un point de vue disciplinaire, donner la possibilité de « prétendre » à des espaces de qualité et de bien-être nous semble être une des principales inquiétudes du géographe, pour ne pas dire son objectif premier, des plus urgents. A ce niveau-ci de la démonstration, notre hypothèse est que le rôle du géographe, entre autres, est de maintenir de bons rapports d’intelligence entre la société et son territoire. Connaître son territoire, l’accepter tel qu’il est, c’est-à-dire ne pas aller à l’encontre de son rythme et de son écosystème, est un gage de bien-être non négligeable. 
Penser le bien-être en terme de « risque zéro », de sécurité, de confort matériel et personnel, est un marqueur social majeur des sociétés qualifiées de post-industrielles ou de post-modernes. Même en reconnaissant que ces généralisations sont abusives et hasardeuses, force est en effet de constater que l’idée de qualité et de bien-être, suivant l’évolution des sociétés occidentales et des valeurs que celles-ci véhiculent, a évacué tout ce qui n’est pas prévu, pas contrôlable, tout fatalisme en quelque sorte. Pour guider cette dernière partie de notre réflexion, nous nous baserons sur des recherches menées par des sociologues et philosophes sur le thème de l’individualisme postmoderne et sur la définition d’une « nouvelle » démocratie, car nous considérons que la quête actuelle de qualité et de bien-être en constitue un stigmate.

Une demande sociale de « risque zéro »

Pour définir le « risque » il nous semble primordial de mettre en avant son caractère anthropique. Selon les époques, selon les sociétés, un risque identique, dont on aurait mathématiquement évalué la probabilité de se concrétiser et les séquelles encourues, retiendra plus ou moins l’attention. Ainsi que l’écrit Yvette Veyret dans l’introduction de l’ouvrage qu’elle a coordonné : « Le risque n’existe que par rapport à un individu, à un groupe social ou professionnel, une communauté, une société qui l’appréhendent (par rapport à des représentations mentales) et le traitent (par des pratiques spécifiques). Il n’y a pas de risque sans une population ou un individu qui perçoit et pourrait subir ses effets. » [1] . Les risques sont des « faits sociaux » à part entière, et leur perception compte autant si ce n’est plus que leur connaissance rationnelle. Dire que la perception des risques est essentielle dans leur appréhension est chose commune et évidente, mais il nous semble bon de le rappeler car c’est là que se loge toute la difficulté de les comprendre, que s’explique leur « succès » et que le lien avec l’idée de qualité et de bien-être se tisse.

La notion de risque suscite surtout un vif intérêt dans les sociétés occidentales qui ont évolué vers un refus de l’incontrôlable comme de l’inattendu. Ces sociétés industrielles ont aussi en commun d’avoir été confronté à des risques technologiques de grande ampleur, l’explosion du réacteur nucléaire de Tchernobyl en 1986. Ces évènements ont durablement marqué les esprits et l’on en vient à parler de « société du risque » à l’instar d’Ulrich Bech [2], même si cet auteur allemand avait entamé une réflexion en ce sens avant 1986. Parler de « société du risque » ne doit pas masquer la diversité des risques, qui peuvent tout aussi bien être environnementaux, sociaux, industriels, technologiques, économiques, urbains… Ceci étant dit, une telle expression, même teintée d’un effet mode ou de la facilité de la généralisation, a l’avantage d’inciter à concevoir le risque comme un objet complexe, global, systémique. Bien plus, l’ouvrage d’Ulrich Bech, paru en 1986 en Allemagne et seulement en 2001 en France, propose une réflexion globale sur les inquiétudes des sociétés « postmodernes » influençant l’évolution des critères de bien-être. Le sous-titre de la Société du risque est d’ailleurs : Sur la voie d’une autre modernité. En comprenant que c’est elle-même qui génère les risques qu’elle peut subir d’un instant à l’autre, par le biais de l’utilisation grandissante et incontrôlée de la « nature » par exemple, la « société » est amenée à poser une regard différent sur ses actions et leurs sens, sur les principes de solidarité et de citoyenneté, sur son rapport à l’autre et à l’espace. Certains risques font fi des frontières géopolitiques, des frontières de classes. D’autres, ou les mêmes, ne prennent pas toujours une forme spectaculaire, apocalyptique. Parfois inaudibles, inodores, imperceptibles, les risques n’en sont pas moins indolores. Dresser une liste des différents risques possibles est une entreprise vaine car il faut avant tout chercher à comprendre comment un risque devient risque, c’est-à-dire comment la probabilité d’un événement est perçue de façon suffisamment prégnante pour être nommée « risque ». L’analyse du risque doit remonter jusqu’à ces racines qui ont souvent plus à voir avec l’imaginaire et les fantasmes qu’avec des mesures statistiques, et qui traduisent revêt une question aussi importante que celle-ci : « comment voulons-nous vivre ? » [3 ]..

« Maintenir de bons rapports d’intelligence entre les sociétés et leurs territoires »

Cette expression, tirée de l’article d’Yves Gilbert, « Du risque naturel à la catastrophe. Jeux et enjeux dangereux de société » [4 ], renvoie selon nous aux deux manières de réduire les risques. D’une part, entretenir des rapports d’intelligence avec le territoire signifie ne pas construire tout n’importe où. Dans le même article, Yves Gilbert donne à ce propos l’exemple d’un village des Corbières où l’on a rasé un mur de deux mètres de haut pour voir l’autre côté de la rivière et pour construire un parking et ajoute : « C’est par là que sont arrivées les vagues qui ont noyé le village en novembre 1999 ! » [5 ]. D’autre part, entretenir des rapports d’intelligence avec le territoire signifie accepter ce qui doit rester acceptable. Il ne s’agit pas là de méconnaître les conséquences, malheureusement parfois dévastatrices, de certains risques dits « naturels ». Nous considérons plutôt que, compte tenu de l’importance de la perception du risque, celle-ci doit être au maximum préservée d’exagération ou autre duperie. Ainsi, objectivement et subjectivement, le risque est amené à réduire. 
La conciliation d’une approche objective et subjective des risques fait penser à celle que préconisait, dans les années quarante aux Etats-Unis, Gilbert White, spécialiste des « Disaster Studies » et en particulier des zones inondables. C’est à son travail que nous souhaitons maintenant faire allusion car, en développant une nouvelle géographie humaine tenant compte des questions de perception des risques, il a œuvré dans le sens du maintien de bons rapports d’intelligence entre la société et son territoire. Son credo : privilégier des mesures dites « non-structurelles ». Les mesures « non structurelles » désignent tout ce qui ne relève pas du génie civil. Elles touchent plutôt les pratiques et l’information sur les risques, et font appel à de la prévention, à la connaissance du milieu, en d’autres termes à une « approche géographique » ainsi que le formulait Gilbert White. Par opposition, les mesures structurelles correspondent, dans le but de se protéger des crues par exemple, à la construction de barrages de retenue, de murs de soutien et de lacs artificiels. 
Un certain rapprochement pourrait être fait entre l’idée de « maintenir de bons rapports d’intelligence entre la soicété et son territoire », l’idée de privilégier les mesures non-structurelles, et le développement durable. Cette expression, qui a fait florès et reste à manier avec précaution, ouvre indubitablement la voie d’une réflexion sur la prétention à des espaces de qualité et de bien-être. En 1987, le rapport Brundtland en pose les bases et exprime par là la nécessité de faire se rejoindre le développement économique et la préservation de l’environnement. La définition officielle est la suivante : « Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la possibilité, pour les générations à venir, de pouvoir répondre à leur propres besoins ». La complexité du développement durable, dans les concepts qu’il soulève, dans les conflits d’intérêts qu’il dévoile et dans la réalité à laquelle il oblige de se confronter, va bien au-delà de ces définitions sommaires. Ce qui nous intéresse ici c’est de mettre en lumière l’émergence de sensibilités, d’inquiétudes. Ainsi, le risque comme le développement durable impliquent une révision globale de notre rapport au monde, révision dont dépend l’émergence d’un nouveau type de citoyenneté et de solidarité.

La quête d’une nouvelle « démocratie »

Est-ce que les risques ont augmenté ces dernières décennies, ou bien est-ce l’effet de leur connaissance accrue et de leur médiatisation redoublée qui entraînent l’idée d’une augmentation ? Il est difficile de trancher tant on ne peut nier ni la « réalité » des risques environnementaux, financiers ou sociaux, ni l’influence des images utilisées pour, paraît-il, informer. Force est néanmoins de constater que l’idée de risque s’est logée dans la plupart des esprits et que celle de sécurité l’a accompagnée. Ulrich Bech en vient même à considérer la notion de sécurité comme « le fondement et le moteur » de la société du risque, alors que dans les sociétés de classe ce rôle était joué par « l’idéal de l’égalité » [6 ]. Voir le monde en termes de risques et exiger la sécurité, dans tous les domaines, à tous niveaux, s’explique par —et en même temps entraîne- un double phénomène : retour sur soi et peur de l’avenir. Le retour sur soi ne signifie pas exactement un « repli » sur soi. Il s’agit plutôt, comme Gilles Lipovestky l’écrit dans plusieurs de ses ouvrages [7 ], d’un nouveau mode de socialisation caractérisé notamment par l’importance de la sphère privée et par de nouvelles priorités comme : « Veiller à sa santé, préserver sa situation matérielle (…) » (Lipovestky, 1983, p72). Ces nouvelles priorités rappellent ce que Christopher Lash a écrit dans La culture du narcissisme [8 ] : « L’atmosphère actuelle n’est pas religieuse mais thérapeutique ». Les individus recherchent surtout « la santé, la sécurité psychique, l’impression, l’illusion momentanée d’un bien-être personnel ». Il s’agit bien sûr de tendances générales, dans lesquelles bon nombre de personnes ne se reconnaissent pas, mais qui permettent de définir ce qu’on entend aujourd’hui par espaces de qualité et de bien-être. 
Si l’exigence de risque zéro doit être relativisée et contextualisée, elle doit également s’accompagner d’un travail réflexif sur des notions telles que « éthique », « solidarité », « responsabilité » et « citoyenneté ». En d’autres termes, la prise en compte de la demande sociale en risque zéro portera d’autant plus ses fruits qu’elle engagera un questionnement sur « la démocratie et la citoyenneté mondiale » [9 ].. Dans l’essai du philosophe allemand Hans Jonas (1903-1993), Principe Responsabilité [10 ], il y est question du renouvellement (ou renouveau) éthique auquel oblige la technologie, non seulement parce qu’elle a pris une place importante dans nos sociétés mais surtout parce que ses effets sur la biosphère peuvent être dévastateurs. Si l’éthique, en tant que « réflexion philosophique sur l’acte humain et sa finalité » [11 ], portait jusqu’ici sur l’individu et le court terme (durée de vie de l’individu), cela ne peut plus être le cas car, pour reprendre les termes de Hans Jonas, l’agir humain s’est profondément modifié, portant désormais en lui un potentiel nuisible dépassant les cadres spatio-temporels jusqu’alors opérationnels. Il ne s’agit pas d’alimenter une « technophobie », ni laisser supposer que la qualité d’un espace et le bien-être qu’il procure sont inversement proportionnels à l’emprise que la technique a sur eux, que seuls les espaces « naturels » seraient porteurs de confort et de quiétude. Si nous faisons référence à ce « principe responsabilité », tout en sachant que l’ouvrage de Hans Jonas ouvre d’autres pistes de réflexion et mériterait une analyse critique plus poussée, c’est que nous considérons importante la notion de responsabilité pour tenter de définir les espaces de qualité et de bien-être : prétendre à des espaces de qualité et de bien-être doit revenir, aujourd’hui, à penser sur le long terme et se placer sous la coupe du principe responsabilité.

Conclusion

Le terme de « risque » fait aussi bien référence à des risques climatiques, géophysiques que sanitaires et épidémiologiques. La géographie de la santé est d’ailleurs particulièrement liée à la géographie dite « des risques », au point de considérer que la dénomination de l’une vaut pour l’autre. Au croisement de ces deux courants, se trouve la géographie du bien-être qui, en tant qu’elle est aussi synonyme de géographie de l’égalité, de la justice spatiale et sociale, est appelée à occuper une place importante —ce qu’elle fait sans doute déjà-. 
La réflexion sur la possibilité de prétendre ou non à des espaces de qualité et de bien-être entre, selon nous, dans le cercle des problématiques sur le développement durable, sur les « nouvelles » pratiques démocratiques à envisager en accord avec un besoin croissant de sécurité, et elle témoigne du passage du quantitatif au qualitatif reflétant l’esprit du temps soucieux de qualité de la vie. La demande de « risque zéro » doit être d’autant plus prise au sérieux qu’elle est liée à l’incertitude et à la peur de l’avenir. On assiste, en fait, à un double processus : d’un côté la notion de santé dépasse son acceptation traditionnelle et va de plus en plus dans le sens d’un bien-être qui ne dépend pas seulement du fait de ne pas être malade ; de l’autre côté, le risque -vocable dont la charge sémantique est tout de même forte- a élargi sa portée et concerne des pans entiers des rapports homme-nature et homme-homme qui n’étaient pas, jusqu’alors, perçus comme risqués. Ces deux dynamiques se rejoignent et nourrissent une exigence croissante de qualité et de bien-être. 
En outre, la qualité et le bien-être ont de plus en plus une dimension politique. On ne cesse de classer les « meilleures » villes françaises selon la qualité de vie que l’on peut y trouver (critères de logements, d’espaces verts, de structures socio-culturelles…), et toutes les opérations sont bonnes pour redonner l’image de la cité. Le bien-être est un puissant outil électoral sans doute…


[1 ] Yvette Veyret, 2003, Les risques, Dossiers des Images Economiques du Monde, Sedes. Paris, , 255p, p3.

[2 ] Ulrich BECH, 2001, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Aubier (pour la traduction française), 521p. Titre original : Risikogesellschaft, 1986.

[3 ] Ibid.

[4 ] Yves Gilbert, 2000, « Du risque naturel à la catastrophe. Jeux et enjeux dangereux de société ». Au chevet d’une catastrophe. Les inondations des 12 et 13 novembre 1999 dans le sud de la France, Actes du colloque Médi-Terra, 26-28 juin 2000, Laboratoire de Géophysique Médi Terra, édition coordonnée et mise en pages par Bertrand Lemartinel. Presses Universitaires de Perpignan, 198p, pp123-130.

[5 ] Ibid. p126

[6 ] Ulrich BECH, 2001, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Aubier (pour la traduction française), 521p. Titre original : Risikogesellschaft, 1986. p89.

[7 ] Gilles Lipovestky, 1983 (et 1993 pour la postface), L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain. Folio, 328p ; Gilles Lipovestky, 1992, Le crépuscule du devoir. L’éthique indolore des nouveaux temps démocratiques. Gallimard, 292p.

[8 ] Christopher LASH, 2000, La culture du narcissisme, Climats, 336p. Première édition en 1981 sous le titre Le complexe de Narcisse. La nouvelle sensibilité américaine.

[9 ] Hervé Vieillard-Baron, 2003, « Les risques sociaux », Les risques, sous la direction de Yvette Veyret. Dossiers des Images Economiques du Monde, Sedes, p221-252, p229.

[10 ] Hans JONAS, 1990, Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique. Editions du CERF. 336p. Edition originale en 1979.

[11 ] Frédéric Lenoir, 1991, Le temps de la responsabilité. Entretiens sur l’éthique. Fayard, 272p. p12.