ASSOCIER LE QUOTIDIEN, LES VACANCES ET LES EXCURSIONS POUR EVALUER LES ESPACES DE QUALITE ET DE BIEN-ETRE DES HABITANTS DE DIFFERENTS MILIEUX (URBAIN, PERIURBAIN, RURAL, MONTAGNARD)COMBINING DAILY LIFE, HOLIDAY AND EXCURSIONS TO ASSESS QUALITY AND WELL-BEING SPACES IN THE INHABITANTS FROM DIFFERENT ENVIRONMENTS (URBAN, PERIURBAN, RURAL, MOUNTAIN)

Xavier MICHEL (xa.michel @ laposte.net), Doctorant en Géographie, UMR LADYSS, Université Paris 1

Cette communication part de l’hypothèse que les espaces de qualité et de bien-être s’évaluent en associant, chez chaque individu, les espaces de la vie quotidienne, des vacances, des voyages et des excursions. Ceci s’applique à différents habitants en fonction de leur mobilité de loisir et de leur cadre de vie. Quatre terrains de recherche ont été explorés : Rennes, dans un habitat pavillonnaire du péricentre, Saint-Divy (Finistère), commune périurbaine, Le Theil (Allier), dans le Bocage bourbonnais, et Les Contamines-Montjoie (Haute-Savoie), station montagnarde développée à partir d’un village traditionnel. 

Un matériau textuel 

La source de cette recherche est constituée d’entretiens effectués chez les habitants de ces cadres de vie. Ils étaient précédés d’un questionnaire sur leurs pratiques quotidiennes et éphémères. L’entretien, ensuite, avait pour but d’obtenir les représentations des différents milieux, de vie et de vacances. Il s’agit ici en premier lieu de réfléchir au moyen dont leurs déclarations sur la qualité et le bien-être des espaces peuvent être utilisées 

Le jugement de goû

La réflexion de Kant dans la Critique de la faculté de juger semble intéressante de reprendre et à tenter d’appliquer au rapport entre l’individu touriste et les destinations, afin d’évaluer ce que sont les espaces de qualité et de bien-être. Trois jugements esthétiques existent (Kant, 1790). Le beau est compris comme ce qui est la « propriété des choses ». Il a une « validité commune » qui a une « prétention à l’universalité subjective ». Le beau est une qualité des choses, sa déclaration permet de définir la qualité de l’espace, mais il n’est pas lié à un concept, il ne se rapporte pas à la raison. C’est le bien, ou bon, qui intervient pour dire « ce qui plaît grâce à la raison ». Il est représenté comme un objet d’une satisfaction universelle grâce à un concept, et s’accompagne aussi d’un rapport d’intérêt entre l’individu et la chose considérée. Néanmoins, si la notion de beau trouve sa place du côté de la qualité, le bon peut se placer dans la qualité ou le bien-être en fonction du contexte. En ceci, le double usage précisé par Kant rejoint aussi la langue anglaise. D’une part, le bon peut signifier ce qui est « bon à quelque chose (utile) », c’est-à-dire « ce qui plaît comme moyen », que l’on retrouve par le terme good dans « un bon repas », « c’est pour son bien », « faire du bien à » : il s’agit d’une qualité de la chose, ou d’une action favorable envers quelque chose ou quelqu’un. D’autre part, le sens de « bon en soi » est « ce qui plaît par soi-même ». L’adjectif anglais well est employé pour parler de la santé d’un individu et, précisément, well-being pour traduire le bien-être. 
L’agréable se rapporte à ce qui est ressenti par l’individu. Il est lié à « la représentation objective des sens », ou « sensation ». Mais celle-ci est variable selon les personnes. Cette variabilité s’exprime par « l’agrément ». Cette notion est au-delà du plaire, elle se place dans le faire plaisir, mais pour cela, elle se rapporte (et se limite) à un « sentiment personnel et privé ». En terme de rapport à l’objet, l’agréable n’est pas une simple « approbation », mais une « inclination ». Ainsi, le beau est défini comme participant à la qualité de l’espace (mais pas au bien-être, car, à l’inverse des deux autres notions, il ne se rapporte pas à la faculté de désirer), le bon se place dans la qualité d’un espace, mais qui opère une action favorable en vue du bien-être, et l’agréable traduit une sensation de bien-être (éphémère), mais sans forcément être relié à la beauté (universalité subjective) ou au bon (raison). 

Confronter la répartition du jugement avec les discours des individus 

Un même espace peut être défini à la fois comme un espace de qualité et comme un espace de bien-être. En outre, une déclaration d’un individu peut contenir, en une courte phrase, plusieurs jugements. Le beau est souvent représenté par les termes de joli, magnifique pour qualifier un site d’excursion, un lieu de vacances Ensuite vient la composition du paysage pour placer le niveau de qualité, certains recherchant et appréciant notamment l’association de plusieurs plans et/ou de plusieurs éléments, comme le village ancien avec la campagne ou la montagne, avec la mer ou la rivière. Pour aller plus loin dans la définition de la qualité, le lieu est dit bon lorsque son usage est précisé : c’est un endroit fait pour se promener, pour se balader, pour visiter. Le lieu est employé comme un moyen pour accomplir une pratique, c’est en cela qu’il est bon. Dans l’expression : « C’est clair, on voit bien le jour », le bon se rapporte à la qualité de l’espace, mais cela ne va pas plus loin qu’une satisfaction liée à la qualité. Dans le bon, l’apport du bien-être vient de la médiance entre l’espace et l’individu, dans le sens où le paysage n’est pas seulement la chose perçue, mais aussi la relation entre cette chose et l’individu qui la perçoit. Par exemple, dans « Il y a une très belle vue au sommet », ce qui compte est ce que l’espace apporte à l’individu pour qu’il dise que la vue, qui n’est pas que la chose perçue, soit belle. Les jugements sur le calme, la tranquillité, ou le dérangement d’un lieu entrent aussi dans cette catégorie, notamment quand la polysensorialité du paysage est mise en avant. Enfin, l’agrément s’illustre par la satisfaction d’inclination, avec souvent l’usage de la première personne du singulier : J’aime bien, j’aime beaucoup, ou de la déclaration à la troisième personne, posant le lieu comme sujet : Ca m’attire, c’est plaisant, c’est sympa, ça me plaît. 

Le mythe du tourisme et ses conséquences 

Jusqu’ici, la référence à la langue permet de réfléchir sur l’application des jugements esthétiques aux espaces de qualité et de bien-être. Mais, notamment dans le cas des espaces touristiques, il faut aussi tenir compte de l’existence du mythe dans le processus de choix du lieu de vacances et du voyage. En effet, la réflexion sur le beau, le bon et l’agréable, qui sont les signifiés, se fonde sur la matérialité de l’espace, qui est le signifiant. Un système sémiologique second (Barthes, 1957) s’est développé dans le tourisme, surtout par l’opportunité de mythifier certains espaces en lieux paradisiaques, parce que les distributeurs de voyages n’ont pas l’idée d’analyser le rapport de l’individu au lieu. Ils ont hérité de la notion de mode de vie, appliquée aux études de marché, mais ni du genre de vie, ni de la médiance, ni d’une autre notion évaluant le milieu. Ce seraient des notions trop précises pour être utilisées, et dérangeantes parce qu’elles remettraient en question le mythe et en même temps les attentes de la clientèle. Au-delà du processus qui se fonde sur les envies et non sur les capacités de l’individu, il s’agit de se rendre compte de ses conséquences sur le plan de la satisfaction des individus ayant fréquenté des destinations touristiques. En analysant les entretiens, quatre principaux types de destinations touristiques sont apparus comme générateurs d’une difficulté de relation entre l’individu et l’espace, par l’absence de l’établissement d’un lien concret entre le touriste et la destination avant la présence in situ. Les espaces littoraux et montagnards fortement urbanisés, les destinations à forte particularité culturelle (monde musulman), les milieux « naturels » difficiles (paysage volcanique, forêt tropicale), et les paysages satisfaisants a priori mais où l’adhésion ne se fait pas (vallée du Nil). Tant que ces quatre types d’insatisfaction demeureront minoritaires, le tourisme international des Français continuera, par intérêt économique, à fonctionner sur ce mode. 

Expliquer la vie quotidienne par les cultures touristiques 

Si la présence dans un lieu de vie n’est pas, dans la plupart des cas, due à la pratique touristique, il est intéressant de voir que la pratique touristique existe et perdure justement parce qu’elle est temporaire et renforce, en fin de compte, la représentation positive du cadre quotidien. 

L’installation et la vie dans un lieu touristique 

Habiter dans un lieu touristique, en l’occurrence pour les personnes interrogées ici, aux Contamines-Montjoie, nécessite un rapport avec le tourisme, bien connu dans le cadre de l’étude des rapports entre tourisme et société locale, tourisme et milieu (Cazes, 1992). Il est intéressant d’observer le cas des individus installés aux Contamines grâce à une pratique touristique passée. Les excursions en montagne, les séjours ont développé l’adhésion au lieu, au point de venir y habiter, à des âges variés au cours de la vie. 
Lorsque le chalet est au bord d’une route fréquentée, la circulation devient gênante. De façon générale, des pratiques d’évitement se développent pour échapper aux espaces fréquentés par les touristes. Il s’agit d’un report vers d’autres espaces, bords de chemins convoités pour les myrtilles ou sites d’anciens fenils ignorés des randonneurs. En dehors des sentiers fréquentés comme celui du Tour du Mont Blanc, ce sont des espaces de qualité, mais aussi de substitution due à une privation n’excluant pas la difficulté d’être. Le même processus existe lorsque s’opère une substitution dans le temps, par la pratique des sentiers très fréquentés plutôt en hiver. 

Les espaces touristiques recherchés 

Les littoraux et les montagnes touristiques sont représentés comme des milieux idéalement faits pour les vacances, et pas pour l’habitat permanent, par les populations qui n’y habitent pas. Les conditions climatiques sont le plus souvent avancées pour expliquer cette position. Lorsque la qualité n’est que temporaire, le bien-être ne peut que l’être aussi. Pour les montagnards, la difficulté de l’hiver est aussi reconnue, et les types de temps maussades sont plus clairement exprimés. Leur ressource en vue du bien-être vient alors de la succession des temps et des paysages. C’est la difficulté de départ à vivre dans cet espace rigoureux qui permet de puiser des qualités souvent inconnues des touristes, comme les changements de lumière ou d’état de la végétation. La mauvaise qualité de l’espace, comme la bonne, n’est que temporaire, et la compréhension de ce fait apporte un état d’esprit différent des autres populations, avec de nettes conséquences en termes d’espace touristique pratiqué et vécu. La présence professionnelle dans une autre région de montagnards d’origine peut développer une représentation onirique du lieu de vie par une imagination matérielle destinée à compenser le manque de qualité et de bien-être dans la plaine : « C’était plat, très plat et trop plat pour nous. Quand on avait un peu le cafard, je regardais un peu les nuages et j’essayais d’imaginer que c’était le mont Blanc ». 

Les espaces touristiques dédaignés, l’espace de la vie quotidienne valorisé 

L’idée la plus communément avancée pour expliquer la préférence de l’espace quotidien est sa variété, la diversité, le contraste, face à l’uniformité, la banalité des autres espaces. Ensuite, les processus conduisant à privilégier les espaces du quotidien par rapport aux espaces du tourisme diffèrent suivant les milieux de vie. Pour les habitants ruraux, tous les autres cadres sont inférieurs à la campagne, parce que ce sont tous des cadres urbains, que ce soit la ville « traditionnelle », de toute taille, ou la station touristique, qui provoquent l’entassement, le stress (mauvaise qualité) et l’étouffement, la migraine, voire le rhume (mal être). Cette représentation s’accompagne parfois d’une spatialisation mettant en rapport la ville et ses environs : « C’était infernal. C’était dommage, parce qu’autour, c’était super », ou : « Dans une région, j’irais visiter une ou deux villes parce qu’elles sont proches, mais j’irais pas en vacances à côté de ces villes-là pour les visiter ». Pour les habitants urbains, l’offre de service et l’ambiance, la densité de vie à proximité immédiate de leurs domiciles sont inégalables et vues, jusqu’à un certain niveau, comme des atouts, et, si le manque d’équipement des campagnes n’est plus un argument pour la disqualifier, c’est son ambiance qui est mal représentée : les odeurs, ou le noir la nuit. Quant aux habitants périurbains, ils arguent logiquement de la qualité de pivot de leur espace de vie, entre ville et campagne, pour justifier leur satisfaction. 

Le rôle de l’espace quotidien dans les cultures touristiques 

Il apparaît, peut-être plus aisément, que les pratiques et représentations touristiques s’expliquent par la situation quotidienne des individus. 

La dimension du milieu de vie 

En premier lieu, les destinations touristiques (et les lieux d’excursions) sont bien homogènes à l’intérieur d’une même commune. Les habitants du Theil se dirigent nettement vers la Charente-Maritime, pour la mer, et la Haute-Savoie, pour la montagne, en faisant jouer une centralité d’émission. Pour les habitants des autres communes, excentrés en France, d’autres mécanismes de distribution s’opèrent : partage de la montagne entre Pyrénées et Alpes pour les Bretons, prédilection du littoral méditerranéen pour les Savoyards. 
La répartition communale, par type de cadre de vie, des représentations sur une série de photographies montrées aux individus interrogés, avec la question : « Souhaiteriez-vous aller là pour une excursion ? », prouve que les individus préfèrent les cadres touristiques et d’excursion ressemblant à leur lieu de vie. Cela se vérifie pour les habitants urbains, ruraux et montagnards, mais pas pour les périurbains. Ceux-ci ont une attirance plus forte pour presque tous les espaces qui leur sont présentés en tant que lieux d’excursion potentielle. L’explication de la préférence des cadres d’excursion par une plus forte pratique touristique n’est valable que par rapport aux habitants ruraux, pas par rapport aux montagnards ni aux urbains. Ainsi, on peut faire l’hypothèse que c’est le manque d’attachement au lieu de vie qui développe l’adhésion aux cadres d’excursion et de vacances. L’espace périurbain est représenté et utilisé favorablement par rapport à la ville, dont il s’agit d’échapper aux contraintes, mais il ne transmet pas les ressources dont il dispose, d’autant plus parce qu’il a été remembré (mauvaise qualité visuelle par endroits) et qu’il s’y maintient une mauvaise qualité de l’eau. 

Les mobilités résidentielles 

Quatre groupes d’individus se définissent si on met en relation le taux de l’adhésion aux 24 photographies données au jugement de la personne interrogée avec le nombre d’années passé dans le même cadre de vie pour cette même personne. Le premier groupe rassemble les individus installés récemment à leur domicile actuel (moins de 15 ans). Leur adhésion à la série de photographie est supérieure à 75%. Ce sont souvent les habitants périurbains. Deux sous-groupes se remarquent : celui formé de personnes originaires de la ville et dont l’installation dans un cadre rural ou périurbain est plus ou moins récente, et celui composé de personnes originaires du cadre de vie dans lequel ils sont revenus, avec une installation très récente et une expérience négative de la ville. 
Le deuxième groupe est constitué d’individus ayant des trajectoires résidentielles plus complexes : de la campagne à la ville ; de la campagne à l’espace périurbain ; de la campagne à la ville puis à la campagne ; de la campagne à la ville puis à l’espace périurbain. On y trouve aussi des employés et ouvriers aux déplacements de travail longs, et des étudiants venant d’avoir une courte expérience de la ville. Pour eux, les taux d’adhésion aux cadres d’excursion varient de 62 à 80%. Les personnes ayant vécu longtemps dans le même milieu (plus de 30 ans, pas forcément de façon continue) que celui de leur cadre de vie actuel composent les troisième et quatrième groupes. Le troisième regroupe les individus ayant eu une forte mobilité résidentielle au cours de leur vie : leurs taux d’adhésion aux cadres d’excursion sont les plus faibles : de 45 à 60%. Au contraire, les individus du quatrième groupe, ruraux et montagnards ayant eu une faible mobilité résidentielle au cours de leur vie, affichent des taux d’adhésion aux photographies supérieurs à 70%. Ceci tend à rejoindre ce qui a été observé pour les habitants périurbains à forte mobilité résidentielle. Le bien-être des espaces d’excursion et de vacances serait favorisé par un cadre de vie jugé de qualité et dans lequel on reste longtemps. 

Cette réflexion sur l’association du quotidien, du tourisme et des excursions a montré dans quelle mesure il existe une relation entre les différentes temporalités et spatialités pour définir et expliquer les espaces de qualité et de bien-être. Il s’agit d’être attentif à maintenir un certain cloisonnement, pour ne pas chercher toutes les explications à une situation à l’extérieur de son cadre d’étude, et en même temps d’établir les passerelles qui peuvent permettre de comprendre en quoi les cultures d’un espace sont dues à celles des autres espaces.


BARTHES R., 1957, Mythologies, Editions du Seuil, 233 p. 
CAZES G., 1992, Fondements pour une géographie du tourisme et des loisirs, Bréal, 192 p. 
KANT E., 1985 [1790], Critique de la faculté de juger, Gallimard, 561 p.