Une gestion écosanitaire de l’urbanité ? Le cas des jeunes de la rue à Montréal

Michel PARAZELLI, Université du Québec - Montréal 

Au Canada, la « tolérance zéro » et l’approche appelée « réduction des méfaits » constituent deux voies dites contradictoires et qui sont adoptées par les gestionnaires urbains pour réguler la présence des populations marginalisées des grandes villes telles que Montréal, Toronto ou Vancouver. Les mesures découlant de ces approches soutiennent une certaine vision de l’urbanité entendue comme un mode de vie associé au droit à la ville. À ce sujet, les études traitant des jeunes de la rue au Canada témoignent de rapports conflictuels avec les gestionnaires urbains dont il sera question dans cette communication. L’approche de la tolérance zéro et celle de la réduction des méfaits ne se réduisent pas seulement à l’exercice d’une force publique dissuasive ou incitative envers des personnes adoptant des comportements inciviles. Elles sous-tendent aussi une manière d’appréhender l’espace urbain en intervenant directement sur les normes du savoir-vivre en ville.
La piste de recherche proposée ici consiste à analyser les modes de relations à l’espace urbain des jeunes de la rue et des gestionnaires face à la présence de ces derniers, de façon à cerner les contours d’une certaine conception de l’urbanité. Certaines questions doivent alors être abordées : Quels sont les fondements théoriques et idéologiques de ces modes de relations ? Quelles conceptions de l’espace urbain véhiculent-ils ? À partir de quelles représentations sociales les gestionnaires urbains fondent-ils la rationalité de leurs interventions ? 

À partir des recherches sur les jeunes de la rue au Canada et d’une observation continue de la situation des jeunes de la rue à Montréal sur plus de 15 ans, il a été possible de concevoir un complexe de représentations sociales à partir duquel les gestionnaires urbains légitiment l’adoption de certaines pratiques. Loin de considérer les pratiques urbaines des jeunes de la rue comme un processus de socialisation, la plupart des gestionnaires adoptent un discours économique teinté d’écologisme lié aux nécessités adaptatives de la revitalisation urbaine. Cet imaginaire écosanitaire tendrait à valoriser des comportements diffusant des images de prospérité et de propreté ; s’opposant ainsi aux prégnances de décadence urbaine que les populations marginalisées du secteur diffusent par leur simple présence. C’est pourquoi, le sentiment d’insécurité, les incivilités et les comportements désorganisés sont appréhendés comme autant de menaces à l’équilibre systémique d’une urbanité qui se veut économiquement « saine ». Par l’instauration de dispositifs sociospatiaux visant la régulation des nuisances urbaines, les gestionnaires spatialiseraient un imaginaire détournant les rapports urbains existants. Ce type de gestion urbaine des jeunes de la rue participerait à la construction idéologique du sécuritaire, dont l’imaginaire écosanitaire constituerait l’un des versants.