Vivre à quarante kilomètres de Rome : juxtaposition des modes d’habiter dans les campagnes romaines

Serge Schmitz. Professeur (Institut de géographie, Université de Liège)
Tiziana Banini. Professeur (Département de géographie humaine, Université de Rome « La Sapienza »)

Quelles sont les interactions entre la ville et les petites municipalités situées à une heure de route de Rome. Est-on là, à la campagne ? Sont-ce des campagnes périurbaines, des campagnes vivantes ou même des campagnes fragiles ? (Diry, 2001) Il est a priori curieux de poser la question à quarante kilomètres d’une ville millionnaire mais les analyses de Labico, Bracciano, Trevignano Romano, Calcata, Nemi, Rocca du Papa et Tivoli révèlent non seulement une grande hétérogénéité des campagnes mais également (encore mieux que dans les études belges) une juxtaposition des modes d’habiter la campagne romaine. 

Entre posséder une maison à la campagne et vivre à la campagne, il y a un pas que beaucoup d’Européens des classes aisées semblent avoir franchi ces dernières décennies. Ils ont été suivis, imités, par des personnes aux capitaux socio-économico-culturels plus restreints. Dans beaucoup de pays d’Europe, l’idée du Bien-être semble associée à une maison à la campagne. Les avantages de la campagne sont multiples : possibilité de bénéficier d’un logement spacieux et d’un jardin, accès à la propriété, environnement campagnard loin des bruits de la ville (Brück et al., 2002, Berger, 2004). L’accessibilité et la disponibilité foncière semblent les facteurs premiers qui expliquent l’investissement d’une campagne périurbaine par de nouveaux habitants issus tant de la ville que des campagnes et régions plus lointaines. Les qualités de l’environnement et le statut social accordé à la contrée sont les facteurs complémentaires qui renforcent les disparités créées par les deux premiers facteurs. Ainsi, les campagnes et leurs habitants ne sont pas égaux dans leurs relations avec la ville (Capo, 2004, Schmitz, 2005). 

La recherche sur les modes d’habiter la campagne en Belgique avait mis en évidence la coprésence de modes d’habiter qui pouvaient se décliner par des relations tant à l’environnement matériel qu’aux réseaux sociaux locaux très variés (Schmitz, 2000, 2001, 2004). Les tentatives de rapprochement entre les grandes catégories de modes d’habiter et les catégories socio-économiques montrèrent que les liens entre ces deux catégories étaient menus. Les investissements des habitants dans leur cadre de vie et dans la société locale ne seraient pas, en Belgique, liés à une appartenance à une catégorie socio-économique. Ni le genre, ni l’âge, ni la profession, ni le niveau d’éducation, ni l’antériorité dans la commune, ni l’histoire résidentielle, ni l’état civil ou l’implication politique ne déterminerait seul le type de relation à l’environnement matériel et social car habiter ne peut se résumer à une facette identitaire mais serait bien l’expression de l’identité de l’individu en soi (Heidegger, 1980). Dans un souci de triangulation de ces observations, d’autres études étaient nécessaires pour déterminer si ces constations étaient liées aux spécificités de la campagne belge ou si l’on trouve ailleurs en Europe des juxtapositions de modes d’habitat similaires à celles observées en Belgique. 

Cette communication présente les résultats de l’étude exploratoire réalisée dans le Latium. Après une étude des dynamiques résidentielles des communes de la Province de Rome, la commune de Labico a été choisie comme espace laboratoire et fut l’objet d’une quadruple approche : analyse de la structure paysagère, recherche bibliographique et documentaire, observation de type anthropologique et entretiens informelles avec des habitants. Ces observations et constatations ont ensuite été confrontées aux situations de plusieurs villages et petites villes situés à une distance similaire de Rome. Pour trois d’entre eux, l’analyse de la structure paysagère et la recherche documentaire ont été complétées par des enquêtes auprès des responsables communaux et des représentants du principal syndicat agricole (Coldiretti). 

1) Une ville et une périurbanisation hors du commun 

Rome est la première commune agricole italienne. Son vaste territoire (1.508 km2), les concurrences politiques et économiques de Naples et de Milan, le poids de l’Eglise et des oligarchies foncières en font une capitale d’exception qui n’a développé son hinterland que dans les dernières décennies (Rivière, 1985). Rome ne possède pas une forte base productive autonome, ni dans l’industrie, ni dans le tertiaires marchand. Même le tertiaire non marchand a été insuffisant pour éviter le sous-emploi des populations peu qualifiées venues des campagnes. La ville reste, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un isolat entouré du vide de la campagne romaine et des marais romains et pontins (Seronde-Babonaux, 1983).. Ces marais étaient abandonnés à l’élevage extensif et transhumant jusqu’aux bonifications de l’époque mussolinienne. Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que l’espace urbanisé atteint, dans certaines directions, la limite communale. (Banini, Palagiano, 1999) L’expansion urbaine s’est mise en place sans planification. La zone rurale a été colonisée par des quartiers spontanés et abusifs par rapport au Plan Régulateur. Ces initiatives privées palliaient la défaillance de la construction sociale. Elles permettaient également au pouvoir politique de ne pas investir outre mesure dans des équipements si bien que la déréglementation urbaine est devenu la norme (Valat, 1993 ; Van Leewan-Maillet, 1993). 

L’expansion de l’espace urbanisé a continué sans arrêt même dans les dernières années. Aujourd’hui, dans le secteur oriental de la ville, le front d’urbanisation a dépassé les limites communales. Les derniers espaces occupés par des champs ou des incultes sont l’objet d’une profonde transformation avec l’édification de nouveaux quartiers destinés aux classes populaires, tel « Ponte di Nona », une localité située entre la via Prenestina et la via Collatina à trois kilomètres de la grande rocade, qui une fois achevé accueillera quelque 60.000 habitants. Les secteurs méridionale et occidentale sont aussi en expansion. Ils ont été l’objet d’une forte urbanisation dans les années 1980. Par contre, dans le secteur septentrionale le front d’urbanisation n’a pas encore atteint la limite administrative vu la présence de grandes propriétés terriennes où se pratique encore l’agriculture extensive (céréales et fourrages) et l’élevage intensif (vaches laitières). 

Alors que la population de Rome n’augmente plus depuis plus de deux décennies, la demande de logements croît, non seulement à cause des nouveaux ménages (composés de plus en plus souvent d’une personne seule), mais aussi des nombreux immigrants extracommunautaires et des étudiants universitaires venus d’autres régions. Rome connaît une grave crise résidentielle, si bien qu’en février 2005, la capitale recevait une délégation de l’ONU pour vérifier le respect de l’article de XI du traité international sur les droits économiques, sociaux et culturels, signé par l’Italie en 1966. Selon une récente étude de « La Republica » (16/02/2005), 52.500 ménages sont confrontés à des problèmes aigus de logement. 18.000 ménages devraient connaître une situation similaire dans les prochains mois et porter ainsi le nombre de ménages « sans logement » à 70.000. Le problème ne concerne pas seulement les familles à bas revenus, mais aussi les habitants de la classe moyenne, qui ne sont plus en mesure d’acheter ou de louer un logement. Car, en plus de la crise chronique et aigue du logement, l’augmentation considérable du prix des loyers, qui en fin de bail doublent ou triplent (Certaines familles ont vu ainsi passer leur loyer mensuel de 400 à 1200 euros), pèse lourdement sur le budget des ménages. 

Cette situation conduit un nombre toujours plus important de familles à chercher une habitation dans les autres communes de la province, spécialement celles bien connectés à la capitale. Le résultat est que dans ces communes, on assiste alors à une augmentation rapide des prix d’achat ou de location, qui pénalise particulièrement les autochtones, en augmentant ainsi la tension sociale entre les anciens et les nouveaux habitants. 

Tableau 1 : Evolution de la fonction résidentielle dans la Province de Rome 

 

Labico

Bracciano

Trevignano

Calcata

Prov. de Rome
sans la capitale

1981

2001

1981

2001

1981

2001

1981

2001

1981

2001

Population

1996

3730

10659

12823

2717

4541

690

846

855702

1119008

+87%

+20%

+67%

+23%

+31%

Logements

903

1347

4048

4945

1504

1963

506

530

390147

533796

+49%

+22%

+31%

+5%

+37%

Part de résid.
principales

68%

62%

82%

86%

57%

80%

48%

71%

65%

77%

Source : Istat

Les communes de la Province de Rome anciennement rurales sont confrontées au choix entre modérer la croissance du bâti via des plans d’urbanisme qui seront plus ou moins suivis par les candidats bâtisseurs ou s’ouvrir à la colonisation urbaine avec ses avantages (augmentation de population, assise fiscale plus importante, ventes de terrains, possibilité d’équipements) et ses inconvénients (surpopulation vis-à-vis de certains équipements, minorisation des gens du pays, mise en péril de l’identité locale, modification des modes de vie, urbanisation du paysage, perte de pouvoir au niveau du conseil communale). Dans le Latium comme ailleurs, ces choix politiques pris à l’échelle locale souffrent souvent d’un manque de recul vis-à-vis des intérêts personnels des habitants influents. Les perspectives sont rarement analysées à une échelle plus vaste et à d’autres échelles temporelles que celle du profit immédiat. De même, la prise en compte de la diversité des attentes environnementales chez les anciens et les nouveaux habitants est rarement à l’agenda alors qu’elle devrait être à la base de toute politique intégrée de développement rural. 

2) Il piccolo Labico 

Située à quarante kilomètres de Rome, la commune (12 km2) a connu ces vingt dernières années un doublement de sa population (de 2200 habitants en 1985 à 4400 habitants en 2003) qui se traduit dans le paysage par de vastes lotissements d’immeubles à appartements. Aujourd’hui, le centre médiéval flanqué d’une première génération de quartiers périphériques n’occupe qu’une part infime de l’espace par rapport aux quartiers récents toujours en expansion. L’espace agricole est grignoté et occupe moins de 50% du territoire communal. Seuls les terrains sur le plateau à l’ouest présentent une agriculture commerciale (production de pêches notamment) ; dans la partie plus vallonnée de la commune, les espaces non bâtis résiduels présentent une alternance de friches et de petites parcelles vouées à la polyculture. L’analyse des structures du bâti et de l’occupation du sol, l’observation de la vie au quotidien, l’analyse de la presse locale et de deux sites Internet consacrés à Labico, une dizaine d’entretiens informels avec des habitants divers ont souligné l’opposition flagrante entre les modes d’habiter des autochtones qui vivent dans le centre médiéval et des habitants des nouveaux quartiers périphériques. Aux portes ouvertes des maisons du village médiéval, à la convivialité du lavoir où les femmes font encore la lessive à la main, à la « passeggiata » s’opposent les navettes quotidiennes vers le lieu de travail, les grilles et les chiens des quartiers récents. Une grande majorité des habitants des nouveaux quartiers vivent dans un système plus vaste où Labico n’est souvent qu’une adresse postale. Cette opposition soulève le problème de l’existence d’une communauté villageoise et donc des attentes vis-à-vis de l’environnement et des politiques communales. Il ne faudrait cependant pas tomber dans un déterminisme primaire entre le type d’habitat et le type d’habitant car dans les nouveaux quartiers, on retrouve également des jeunes ménages indigènes qui y trouvent un confort que les maisons du centre ancien n’offrent pas. 

Protégée pendant quelques temps par la ligne de crête qui la sépare de Rome (les Romains privilégiant le versant nord-ouest des Colli Albani aujourd’hui fortement congestionnés), la commune de Labico se trouve maintenant sur le front d’urbanisation et ses indigènes se posent la question du devenir de leur pays. Les discussions enflammées sur la révision du plan d’occupation du sol mais également des indicateurs plus anodins comme la formalisation d’un folklore locale et la création d’un site Internet avec forum de discussions traitant exclusivement de la vie à Labico montrent que les habitants se tâtent sur l’avenir de leur pays et redoutent qu’à force d’engranger de l’argent par la vente de terrains aux agences immobilières, ils y perdent leur âme. S’il est positif que l’école communale soit de nouveau remplie, que les équipements commerciaux aient doublé, qu’on ne parle plus de supprimer l’arrêt de chemin de fer, il est cependant significatif de constater que les nouveaux commerces bien que situées sur la route à proximité du centre médiéval se spécialisent vers la clientèle des nouveaux lotissements. A la convivialité et l’interconnaissance des magasins anciens se juxtaposent des niveaux de standing/modernisme plus élevés et la pratique plus impersonnelle du libre service des nouveaux magasins. 

3) Groupes culturels et modes d’habiter à Labico 

Quatre groupes culturels ont été mis en évidence à Labico. Il s’agit des autochtones vivant dans le centre ancien, des jeunes issus du village, des nouveaux arrivants n’ayant pas de liens préexistant avec le village et des retraités qui, après une vie active à Rome, ont fait bâtir une maison sur les terres de leurs aïeux. Les stratégies de chacun de ces groupes dans le cadre de la mise en place des nouvelles structures spatiales et sociales de Labico tendent à la création de deux espaces en un même endroit. 

Les anciens ont un avis mitigé sur l’évolution récente de la commune. Ils ont connu l’exode rural vers les grandes villes, les centres industriels tels Colleferro et Tivoli ou les terrains plus productifs comme ceux issus des bonifications pontines (Scotoni, 1971) et sont un peu émerveillés de voir leur pays reprendre vie. Même s’ils le disent rarement, certains apprécient de pouvoir vendre des terrains bien qu’ils regrettent aussi, et paradoxalement, l’augmentation des prix qui rend plus difficile l’accès à la propriété pour les enfants du pays. Quand ils ont continué à vivre dans le centre médiéval, ils se sentent protégés de ce qu’il se passe à l’extérieur, ce qui est moins le cas pour ceux qui ont migré vers les premiers quartiers d’immeubles modernes. Pour beaucoup d’entre eux, Rome continue à être loin et ils ne s’y rendre qu’occasionnellement. Leurs relations à l’environnement matériel et en particulier leur sensibilité à l’évolution du paysage est modérée par l’enthousiaste de revoir de l’activité à Labico. Par exemple, la réussite d’Antonello Colonna qui transforma l’ancien relais tenu depuis plus d’un siècle par sa famille en un des restaurants les plus côté d’Italie leur rend un peu de la fierté d’être de Labico, cette ancienne ville médiévale oubliée. Chez les anciens, les réseaux sociaux sont avant tout informels, ils se rencontrent au lavoir pour les femmes, à la terrasse du café pour les hommes mais également à l’église, chez les différents commerçants ou dans les ruelles du centre médiéval. 

Les jeunes gens issus de Labico ont aujourd’hui la possibilité de rester au pays et de travailler à Rome. Certains, surtout les femmes, cherchent néanmoins à travailler à Labico mais sont confrontés à la double réalité du manque de travail et de salaires moins élevés. Dans ce cas, l’accès à la propriété est difficile si le ou la conjoint(e) ne travaille pas à Rome. Car les possibilités d’emploi sont faibles : l’agriculture est abandonnée ou mécanisée, l’industrie se limite à une fabrique de gâteaux et à quelques activités liées à la construction, les commerces et les services publics (les écoles, la poste, l’administration communale) offrent quelques postes de travail, le tourisme est peu développé car même si Labico est un charmant centre médiéval, être situé en Italie et à quelques dizaine de kilomètres de Rome rend le site plutôt banal. Ces jeunes gens qui ont décidé ou sont contraints de rester au pays présentent un fort attachement à Labico. Ils sont les plus réticents à l’urbanisation de leur campagne même si nombre d’entre eux acquièrent dans les nouveaux quartiers un appartement. Pour beaucoup d’entre eux Labico est resté ce petit village médiéval dominé par l’église. Craignant la perte des traditions, ces jeunes gens sont au centre de la redynamisation et de la formalisation du folklore local. 

Bien qu’ils possèdent un certain pouvoir d’achat, les nouveaux venus ne sont pas les plus riches de la Province de Rome car Labico n’est ni une petite ville bien équipée, ni un village connu dont les résidents jouissent d’un certain statut social. Nous ne sommes pas à Frascati ou à Tivoli. Labico est juste un point où il existe une offre immobilière. Situé sur la nationale entre Rome et Naples, Labico possède un point d’arrêt du chemin de fer mais est à plus de dix kilomètres d’une entrée d’autoroute. On y retrouve beaucoup de personnes issues de Campanie qui se rapprochent ainsi de Rome. Pour ces nouveaux venus, Labico est anonyme et il n’y a rien à y faire ; Palestrina ou Valmontone, les deux petites villes voisines sont déjà des centres plus intéressants. Leurs relations à l’environnement matériel sont généralement réduites, ils ne sont pas venus parce que c’était beau mais parce qu’ils avaient les moyens d’y acheter un appartement. Leur intégration dans les réseaux sociaux locaux est plutôt faible vu le petit nombre d’organisations formelles. Il y a bien les rencontres entre les enfants et entre les mamans à la sortie de l’école ou la possibilité pour certaines (ce sont généralement les conjointes) de travailler à Labico. 

Les retraités sont toujours originaires du pays, ils veulent retrouver le pays de leur enfance et sont assez réservés face à l’évolution de la commune. Ils ont souvent fait construire une maison sur leurs terres et ne sont donc ni dans le centre médiéval, ni dans les nouveaux appartements. Ils recherchent la tranquillité et la fraîcheur des collines. Ils sont les plus conscients des changements paysagers et sociaux de la commune car même s’ils revenaient souvent pour la fête annuelle, ils ont assisté à l’évolution par saccade de leur village. Ils se démarquent des anciens restés au village par une autre culture et des moyens financiers plus importants qui fait qu’ils ne sont pas toujours acceptés dans les cadres informelles et cherchent alors à se repositionner dans les activités formelles. 

4) Analogies et différences avec d’autres communes de l’hinterland romain 

Les comparaisons avec d’autres villages ou petites villes situés à une quarantaine de kilomètres de Rome ont permis de rechercher les parallèles et les différences avec Labico. Il est apparu que la diversité des conditions géographiques des campagnes romaines tant du point de vue de l’orographie que de l’accessibilité sont une première série d’éléments qu’il faut réintégrer pour expliquer les dynamiques et la diversité des modes d’habiter. L’histoire récente et surtout le rôle des leaders locaux sont un autre type d’éléments explicatifs des différences. Ces analyses ont également permis de mettre en évidence un cinquième type de mode d’habiter la campagne, celui des Européens du Nord qui ont investi les centres anciens des villages pour consommer ce patrimoine et jouir de la « douceur de vie à l’italienne ». 

Bracciano est situé à quarante kilomètres au nord de Rome au bord du lac de Bracciano. Elle était une ville de garnison importante. Jadis, les légions romaines y étaient mises en quarantaine avant de pouvoir rentrer à Rome. Aujourd’hui, la ville (12.900 habitants) vient de perdre sa fonction militaire et est à la recherche de projets pour redynamiser la vie économique locale mais la proximité de Rome où l’on peut trouver des emplois qualifiés n’encouragent pas les jeunes à se lancer dans l’entreprenariat. Comme à Labico mais à une autre échelle, la ville est flanquée d’une deuxième ville appelée par les indigènes « Bracciano due », vaste complexe d’immeubles de cinq étages qui s’est même doté d’une petite structure commerciale. Depuis le départ de l’armée, les personnes que l’on peut croiser à Bracciano (et particulièrement à la gare qui semble le lieu commun de beaucoup d’usagers de la commune) sont des indigènes qui travaillent le plus souvent à Rome, des gens originaires de Rome qui vivent à Bracciano et des touristes qui sont attirés par le lac. Bracciano possède des atouts touristiques non négligeables : proximité de Rome, lac, château et centre médiéval, vestiges étrusques qui n’ont pas été exploités à leur juste valeur. Si des campings existent, le nombre d’hôtels et de restaurants est relativement réduit et la plupart des visiteurs arrivent par le train pour une journée au bord du lac. Les habitants de « Bracciano due » qui travaillent à Rome n’ont que peu d’opportunités de s’intégrer car ils vivent dans un autre espace temps, en fait, ils ne considèrent pas qu’ils habitent la campagne mais un quartier de Rome. Du point de vue des autorités et des autochtones, « ces gens ne vivent pas le pays ». Il est vrai qu’ils ne participent pas à la vie locale car ils sont rarement dans le centre, ils fréquentent les commerces romains ou les quelques magasins situés à « Bracciano due » et de toute façon, ils sont à Rome au moment clé de convivialité qu’est la promenade. Avec la gare et l’école, le centre sportif est peut-être le lieu ou les différents habitants peuvent se rencontrer. Il est d’ailleurs construit entre les deux Bracciano. La création de ces nouveaux quartiers pose des problèmes en termes d’équipement. Les écoles sont surpeuplées. L’approvisionnement en eau de la commune est menacé car dans les nouveaux quartiers, on n’a pas adopté l’habitude locale de creuser un puits ou de récupérer l’eau de pluie (L’eau du lac de Bracciano étant réservée à l’alimentation de la capitale). Les autochtones ont néanmoins leur part de responsabilité dans cette ségrégation socio-spatiale car ils rechignent à toute ouverture. Ainsi, les tentatives politiques de déplacer l’un des deux marchés artisanaux annuels vers les nouveaux quartiers a soulevé de nombreuses réclamations des autochtones qui voulaient défendre leur patrimoine local. Quant au centre médiéval, il n’appartient plus aux gens du pays qu’ils l’avaient délaissé pour un centre plus moderne. Il a été réinvesti et rénové par des étrangers, surtout des Européens du Nord, qui sont tombés sous le charme et tentent de le redynamiser. Ces nouveaux habitants sont à l’origine de la création d’un marché dominical qui souffre du fait que les commerçants locaux refusent d’ouvrir leur commerce le dimanche. Derrières les différentes formes d’habitat de Bracciano se cachent des modes d’habiter différents associés à des valeurs culturelles, sociales et économiques variables. L’étranger qui s’installe dans le centre de Bracciano y recherche un mode vie méditerranéen qu’il recrée, malgré lui, plus avec ses voisins également étrangers qu’avec les autochtones. Il a l’impression qu’en achetant et rénovant un patrimoine, même si ce n’est que pour y passer une partie de l’année, il a droit de cité. Il diffère grandement des Italiens et étrangers qui construisent des villas isolés ou occupent un pavillon à Vigna di Valle (complexe résidentiel isolé). Ces derniers ne recherchent pas particulièrement à tisser des liens avec les habitants. Ils profitent simplement de leur jardin et de la vue sur le lac. Les indigènes envient un peu ces deux premiers types d’habitants qui par leur moyens financiers peuvent s’acheter leur campagne. Ils savent néanmoins qu’ils détiennent une autre richesse, celle de l’interconnaissance et de la main mise sur les réseaux sociaux locaux et en usent pour garder le pouvoir. 

Le village de Trevignano Romano pourtant proche de Bracciano a connu un destin bien différent. Jadis, haut lieu de la production de tomates à destination du marché romain, il a du se reconvertir vers d’autres activités lorsque le lac a été mis sous statut de protection en tant que principale réserve hydraulique de Rome. Les cultures intensives qui usaient notamment d’amendements au bromure ont été interdites. Les cultivateurs sont alors devenus marchands, profitant de leurs réseaux de vente pour démarcher les campagnes voisines et acheminer des tomates des communes voisines à Rome. Ils ont également profité des indemnités et de prêts de la coopérative locale pour investir dans le secteur de la restauration et de l’hôtellerie. Quand à Bracciano, les restaurants étaient fréquentés par les militaires, à Trevignano, on recevait des Romains et des touristes aisés. Si bien qu’aujourd’hui ce n’est pas moins de 34 restaurants qui créent l’émulation. A Trevignano Romano, le stationnement n’est d’ailleurs payant que le week-end ! Ce développement touristique a donné un second souffle à l’agriculture. Les touristes et clients des restaurants étant friands de produits locaux, on a réanimé la coopérative agricole et relancé l’activité viticole. Aujourd’hui, Trevignano Romano est un lieu d’élection de domicile bien que d’accessibilité plus difficile que Bracciano. Le prix des terrains à bâtir atteint des prix comparables à ceux de Rome, ce qui contribue à la richesse des anciens cultivateurs et sélectionne une population aisée dont de nombreux retraités tant romains qu’étrangers. On se croirait presque dans un club de vacances quand une fois par an, une fête est organisée pour intégrer les nouveaux arrivants. Ici, il n’est pas question de lotissements mais de réhabilitations ou de constructions individuelles. Ceci permet d’éviter tant les afflux massifs de populations que le regroupement des nouveaux venus à l’extérieur du village ce qui explique sans doute une meilleure intégration des diverses population qu’à Labico ou Bracciano. 

Calcata vecchia située à cinquante kilomètres au nord de Rome connaît a priori une occupation similaire au centre médiéval de Bracciano mais avec une accessibilité beaucoup moins aisée. Les maisons ont été ici aussi réinvesties par des étrangers qui sont tombés amoureux du pays et des vieilles pierres. La faible accessibilité du village, le faible niveau de confort des habitations et l’indigence des terres agricoles avaient conduit à sa désertion et à la création d’un deuxième village « Calcata nueva » en contrebas. La forêt a recolonisé le finage mais le pittoresque village connaît un nouveau souffle devenant un lieu d’excursion : les nouveaux habitants, venus de toute l’Europe, offrant aux visiteurs, qui leurs productions artisanales, qui une chambre à louer ou une tisane aux herbes magiques. 

5) Conclusion 

Cette étude des modes d’habiter les petites villes et villages sis à une heure de Rome souligne la coprésence d’attentes variées vis-à-vis de la campagne. Si la demande en produits issus des campagnes semble passée au second plan (à l’exception de l’eau), les demandes en services mais également en symboles sont importantes et variées. Par rapport aux campagnes belges, il semble que les différents modes d’habiter les campagnes romaines soient plus contrastés. Ces différences sont sans doute renforcées par les réelles ségrégations physiques entre quartiers et des écarts socio-économico-culturels plus importants entre les plus pauvres et les plus riches. Ainsi quand les Romains recherchent un logis à un prix abordable, une accessibilité à la cité et des services minimum (en particulier l’école) ; quand les indigènes voudraient pouvoir rester dans leur village ou petite ville, y trouver un emploi et conserver la convivialité toute villageoise ; les Européens du Nord, forts de leur capital économique, sont à la recherche de nature, de soleil et d’authenticité. Cette diversité crée des tensions d’autant plus complexes à appréhender que selon la position dans les cycles de vie, selon le vécu résidentiel, les attentes sont encore plus diversifiées. La campagne romaine change mais rares sont les lieux où l’on discute ouvertement du rôle que l’on veut donner à ces espaces. Ce qui ressort de cette étude des modes d’habiter la campagne romaine, c’est la faible concertation entre les acteurs tant privés que publics. S’il existe des consortiums de communes pour gérer ensemble certains problèmes, ils sont souvent contrés par des décisions prises à d’autres échelles et pèchent par un manque de vision globale. 

D’un point de vue théorique, il est remarquable de constater que lorsque l’on change d’échelle d’analyse, descendant au niveau des villages, il devient difficile de qualifier la campagne romaine de campagne vivante, de campagne périurbaine ou de campagne fragile car selon les communes, leurs accessibilités et leurs leaders, on peut passer en quelques kilomètres d’une à l’autre. Ainsi quand Labico et Bracciano vivent dans l’ombre de Rome, Trevignano Romano a connu un destin particulier et pourrait être classée dans les campagnes vivantes alors que Calcata vecchia sur les premiers contreforts des Apennins est une campagne marginalisée plutôt fragile. 


Bibliographie 

Banini T., Palagiano C., 1999. Rome, dans Villes d’Europe, cartographie comparative, Bulletin du Crédit Communal, 207-208 : 328-345 
Berger M., 2004. Les périurbains de Paris. De la ville dense à la métropole éclatée, Paris : CNRS éditions.
Brück L., Mairy N., Halleux J-M., Mérenne-Schoumaker B., Savenberg S., Van Hecke E., 2002. « Residential behaviour of households within the framework of sustainable development”, Levers for sustainable development policy, SSTC, 55-77. 
Capo E., 2004. Pour une typologie socioculturelle des campagnes italiennes, Une approche qualitative, Bulletin de la Société géographique de Liège, 44 : 43-51 
De Reparaz A.et al., 1993. Les territoires du périurbain de la Méditerranée septentrionale, Méditerranée, 77. Diry J-P., 2000. « Les campagnes vivantes, essais de définition », dans Nicole Croix, Des campagnes vivantes : un modèle pour l’Europe, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 23-30. 
Gallo A., 1991. L’agricoltura in Provincia di Roma. Confederazione generali agricoltura, Unione Provinciale Agricoltori di Roma, Camera di Comercio Industria Artigianato e Agricoltura di Roma. Heidegger M., 1980. Essais et conférences, Paris : Gallimard. 
Insolera I., 1976. Roma moderna : un secolo di storia urbanistica (1870-1970), Torino : Einaudi. 
Paratore E., Banini T., Paoluzi M.L., Romagnoli L., 1995. Una proposta di delimitazione dell’area metropolina romana, Semestrale di Studi e ricerche di geografia, 1-2 : 329p + cartes. 
Mormont M., 1996. « Espaces ruraux et modes de vie contemporains », dans Jean-Paul Donnay et Claire Chevigné, Recherches de géographie humaine, Liège : Société géographique de Liège, 193-198. 
Muscarà C., 1992. Dal decentramento urbano alla ripolarizzazione dello spazio geografico italiano, Memorie della società geografica italiana, 48, 258p. 
Rivière D., 1985. Entre Rome et le Mezzogiorno : L’aménagement,l’emploi, le territoire dans l’aire de développement industriel Roma-Latina, Thèse de doctorat Université de Paris I. 
Schmitz S., 2000. « Modes d’habiter et sensibilités territoriales dans les campagnes belges », dans Nicole Croix, Des campagnes vivantes : un modèle pour l’Europe, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 627-632. 
Schmitz S., 2001. La recherche de l’environnement pertinent, Contribution à une géographie du sensible, L’espace géographique,30 : 321-332. 
Schmitz S., 2004. « Nouvelles mobilités et réseaux sociaux locaux en milieu rural », dans Bertrand Montulet et Vincent Kaufman, Mobilités, fluidités… liberté ?, Bruxelles : Publications des Facultés Universitaires Saint-Louis, 59-69. 
Schmitz S., Vanderheyden V., Brück L., 2005, « Monde rural : cadre de vie et de récréation », dans Marc Antrop, Serge Schmitz, Etienne Van Hecke, Agriculture et monde rural, Atlas de Belgique, vol. 2, Bruxelles : Belspo. 
Seronde-Babonaux A.M., 1983. Roma. Dalla città alla metropoli, Roma : Editori Riuniti. 
Scotoni L., 1971. La regione dei Monti prenestini, Memorie della società geografica italiana, 30, 95-267. 
Vallat C., 1993. L’habitat illégal périurbain à Rome : d’une pratique à une institution, Méditerranée, 77 : 111-114. 
Van Leeuwen-Maillet A-M., 1993. La gestion du périurbain romain, Méditerranée, 77 : 115-118. 
Vendittelli M., 1984. Roma capitale, Roma comune, Roma : Gangemi.