Les solidarités en milieu rural

Médard LEBOT Syndicaliste paysan en retraite ( Vice président de la Maison des Citoyens du Monde de Loire Atlantique)

Les populations paysannes, ont toujours pratiqué la solidarité, dans le travail, comme dans les loisirs. En zone rurale, on se connaît, on a besoin les uns des autres, pour affronter les coup durs et aussi pour partager les bons moments de la vie. Tout le monde se tutoie, les échanges sont simples, fréquents et vrais. 
Depuis un demi siècle, les solidarités ont connu une importante évolution, avec la diminution du nombre de paysans , la modernisation de l’agriculture et la concentration des exploitations agricoles. L’économie , la gestion financière passe avant l’homme ! L’individualisme gagne du terrain... 
Avant la modernisation de l’agriculture les pratiques d’entraide étaient courantes et fréquentes pour beaucoup de travaux : les foins, les battages , les vendanges… mais aussi pour aider une vache à vêler, et quantité d’autres services sans jamais attendre une compensation financière. Les services étaient réciproques, on ne calculait pas les heures du temps donné et, en plus cette génération paysanne avait le sens du gratuit. La qualité des relations humaines étaient une priorité, il est vrai qu’à cette époque la paysannerie vivait un peu, en autarcie, repliée sur elle même. 
Les valeurs de solidarité, de fraternité où l’on prenait le temps de s’écouter, de se parler, le temps gratuit passé entre voisins, n’ont plus guère de place dans un monde pressé, marqué par la rentabilité et la compétitivité. Aujourd’hui il faut réussir, si l’on veut vivre, progresser et être reconnu. 
La solidarité n’a pas pour autant disparu, elle est enracinée dans la culture paysanne et se vit sous des formes différentes de ce qu’elle a été dans le passé. Il ne se passe pas une semaine où une famille paysanne sollicite l’aide ou les conseils de son voisin, quelque soit sa profession. La nature du service demandé n’est plus ce qu’il était hier, du temps de la génération des retraités d’aujourd’hui. 
Aucun paysan ne souhaite revenir à l’époque d’après guerre. La modernisation s’est traduite par l’endettement des exploitations, par une modification des conditions de travail, par l’entrée de l’agriculture dans l’économie d’échange, il faut amortir et rentabiliser les machines… très souvent, agrandir la surface de l’exploitation. Les exploitations en commun du type GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun) ainsi que les sociétés de fait, sont aussi des solidarités vécues pour le travail et pour se donner du temps libre et de week-end disponibles. La qualité de vie est de plus en plus souhaitée par les paysans. 
Les mentalités des paysans devenus « agriculteurs » quand ce n’est pas, chef d’entreprise ne sont pas, celles d’il y a vingt ou trente ans ! Les voisins sont moins nombreux. On connaît des communes rurales qui comptaient 150 à 200 exploitations et qui aujourd’hui en comptent moins de cinquante ! 

1. Le progrès n’a pas étouffé les solidarités 

Les pratiques d’entraide en zones rurales ont évolué et les paysans réalistes par nature savent s’adapter. La volonté de s’entraider existe toujours, sous des formes de solidarité de voisinage, pour l’utilisation du matériel, en particulier des grosses machines qui ne servent que quelques jours dans l’année. C’est ainsi qu’on voit se développer des CUMA (coopérative d’utilisation du matériel agricole). Ces coopératives de solidarité organisée, ont été une innovation dans la culture paysanne ; on ne trouve pas ces pratiques chez les artisans ou les commerçants ruraux. 
En Loire-Atlantique, il existe dans toutes les communes : « des associations de remplacement » ouvertes à tous les agriculteurs , quelque soit leur appartenance syndicale , dont la mission est d’assurer la travail d’un agriculteur malade ou accidenté. Ce qui n’est pas le cas, hélas, dans d’autres départements… 
Une association : « SOS agriculteurs en difficulté » existe dans l’Ouest, pour venir en aide aux paysans sur endettés, malheureusement de plus en plus nombreux ! Une forme de solidarité qui s’est beaucoup développée : c’est les équipes d’ensilage ; l’utilisation des grosses machines : tracteurs, ensileuses, remorques….nécessitent du personnel et du matériel. L’entraide est indispensable, on observe une collaboration vraie dans le travail, entre voisins qui n’adhèrent pas au même syndicat et qui ne se fréquente guère le reste de l’année ! 
On rencontre aussi , des solidarités nouvelles, sous formes de groupements d’agriculteurs à vocation technique et économique, orientées vers l’agriculture biologique, ou tout simplement, pour une meilleure maîtrise des exploitations. Ces groupements sont de véritables coopératives d’idées et de projets. Ces groupements sont le prolongement des CETA, des Groupements de vulgarisation , créés au cours des trente glorieuses : 1945-1975 et très développés dans la région Ouest. 
Les comités régionaux de développement mis en place par les Chambres d’Agriculture, au niveau des « pays » ou des petites régions naturelles, animées par une équipe de techniciens de bon niveau, s’appuient sur les solidarités existantes, souvent en les valorisant. Dans beaucoup de zones, des paysans se réunissent pour échanger sur leurs problèmes et pour réfléchir sur l’avenir ou encore pour négocier les prix de leurs productions, face à la coopérative ou au négociant. 
Les syndicats connaissent eux aussi une évolution, ils sont rarement unitaires au niveau communal ou cantonal, ce qui ne les empêche pas de réfléchir et d’ agir collectivement. Les convergences idéologiques entre adhérents du même syndicat, font que les solidarités sont plus fortes et les syndicalistes ont plus de plaisir à se retrouver. 

2. L’esprit coopératif a changé 

Les solidarités horizontales entre paysans sont plus fortes, qu’au niveau vertical, avec des engagements dans des filières coopératives, celles ci sont de plus en plus considérées comme des outils agro-industriels au même titre que les entreprises privées, ce qui est inquiétant pour l’avenir des coopératives. 
Les coopératives ont consolidé les outils industriels, et les dynamiques commerciales, en économie d’abondance, il faut vendre…..sans pour autant renforcer la coopération de terrain, au niveau des coopérateurs. La démocratie a un coût, mais faut-il y croire et le vouloir ! 
Il n’est pas rare de rencontrer des prolongements de ces pratiques de solidarité dans les loisirs, les fêtes de villages, avec des méchouis bien arrosés pour marquer la fin des ensilages, des battages ou des vendanges. La solidarité humaine est créatrice de fraternité et d’amitié durable . Ce sont des valeurs rares, peu connues, dans les villes importantes ! Le monde rural vit un bouillonnement d’idées, la diminution du nombre de paysans fait qu’on associe davantage que par le passé , les artisans , les commerçants, les conseils municipaux. On vit une insertion du monde paysan, dans la communauté villageoise et dans l’organisation des pays. On y trouve de plus en plus des groupes de solidarité pour venir en aide aux personnes isolées, pour organiser des ateliers culturels, artistiques… Ces lieux permettent de se retrouver et d’échanger. Aujourd’hui, les paysans ont accès à l’enseignement, à la culture , au même titre que le reste de la population. Voilà qui est positif ! 
On observe que , c’est dans les zones ou la solidarité est la plus développée qu’il y a le plus de jeunes à s’installer, là ou on trouve les CUMA, les GAEC, les associations de remplacement... Des organisations de jeunes, mettent en place des « tutorats » pour guider un jeune qui s’installe, par quelqu’un de plus expérimenté que lui, l’objectif est : un tuteur par canton. Dans ces zones, rares sont les exploitations en friches. Dans certaines zones 50% des installations se font en GAEC ou en associations. 
Les territoires sont mieux entretenus et le dynamisme est plus fort dans la vie locale. La personne humaine, est un être social qui n’existe que par la reconnaissance de l’autre, des autres. Dans notre culture, les êtres humains ont besoin pour leur épanouissement de vivre les moments forts d’une communauté, c’est une valeur qui ne disparaît pas avec le progrès et heureusement ! 
Il n’y a pas que dans la vie professionnelle que les ruraux vivent la solidarité, c’est dans ce milieu que la vie associative est très développée avec l’existence des organisations familiales, sportives, éducatives… On observe dans presque toutes les communes rurales des clubs de retraités actifs. C’est peut être ce qui explique le maintien des populations en zones rurales, entre deux recensement. 

3. La JAC a été une école de promotion 

Les valeurs de solidarité exprimées et vécues sur le terrain ne tombent pas du ciel, elles sont nées de la réflexion des hommes et des femmes qui les ont mis en pratique, dans leur vie quotidienne et dans leurs communautés. Elles n’ont pas la même expression dans toutes les régions françaises. Les ruraux de l’Ouest ont bénéficié d’une école exceptionnelle : la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne). Dans ce mouvement, les jeunes ruraux ont appris à réfléchir en équipe et à agir ensemble. La JAC a été une école de libération et de promotion, elle a aidé les jeunes à devenir des hommes et des femmes de fraternité, porteurs d’espérance pour le milieu rural. 
Elle a permis aux jeunes ruraux d’être collectivement debout, et, leur a appris à marcher ensemble, dans une direction qui se réfère aux valeurs de solidarité, pour la construction d’un monde plus juste , plus fraternel. Elle les a formés à devenir de bons professionnels, engagés dans les organisations paysannes et a être solidaires avec ses voisins qu’on ne choisit pas. 
Le milieu rural est une pépinière de vie associative, à tous les niveaux, dans la vie professionnelle, comme dans la vie sociale. Les femmes sont pour beaucoup dans cette évolution. Le téléphone, l’utilisation de la voiture facilitent les relations, les déplacements, les communications avec le reste de la société civile. Dans les villages, le transport des enfants pour se rendre à l’école est réalisé par une personne qui fait, s’il le faut, voiture complète. Ce n’est plus la profession qui est le ferment de la solidarité, mais, ce sont les relations humaines et de voisinage. 
La Chambre d’Agriculture de Loire Atlantique, constate que la solidarité a été mise de côté devant la performance individuelle, alors qu’une agriculture dynamique ne peut qu’être collective. Elle affirme vouloir développer une solidarité entre les hommes et les territoires. 
Depuis quelques années, le monde rural s’engage dans les associations de solidarité internationale, en sachant que, la solidarité vécue ici, est porteuse d’espérance pour les populations des pays en développement. Les famines, les conditions de vie ne sont pas supportables pour les paysans de chez nous, qui pour beaucoup ont entendu des témoignages de leurs parents élevés dans la pauvreté et la misère. La FAO nous informe, que plus de 800 millions de personnes dans le monde ne mangent pas à leur faim, les deux tiers, seraient des paysans, dont la mission est de nourrir l’humanité ! La majorité de ces associations sont animées par des paysans retraités, qui ont vécu des solidarités dans leur vie sociale et professionnelle. L’AFDI (Agriculteur Français de Développement International) actif dans toutes les régions françaises, réalise des partenariat avec des organisations paysannes dans les pays du Sud, en est un témoignage vivant. Une autre association, unique dans son style : « Echange et solidarité 44 » regroupe plus de 3000 adhérents, la majorité, des syndicalistes retraités, elles apporte des appuis appréciés aux paysans du Nicaragua, depuis une dizaine d’années. Dans tous les départements, des associations de ce type existent et jouent un rôle important dans les échanges de : paysans à paysans. 
Pour les ruraux, la planète devient un village, la solidarité n’a pas de frontière, elle s’exerce en priorité avec les population les plus démunies dans le monde, mais d’abord ici, entre voisins et dans la mesure du possible, avec les paysans organisés dans les pays en développement. Les paysans sont conscients qu’il n’y a de développement que dans l’organisation. Vivre la solidarité entre les peuples, engendre la justice, c’est aussi, construire une PAIX durable.