Les agriculteurs biologiques : la réappropriation de l’identité de fermier

Denise Van Dam

1. Introduction 

Dans cette contribution, nous nous penchons sur la dynamique identitaire d’un groupe rural en particulier, à savoir les agriculteurs biologiques. 

Face à la crise de l’agriculture européenne, des agriculteurs biologiques se mobilisent. Que ce soit à travers des actions collectives ou à travers des démarches individuelles, ils tentent de se réapproprier le métier de fermier et de s’insérer dans un tissu social. Ainsi, ils rejoignent le réseau des acteurs contribuant à la dynamique rurale. 

Cette contribution est issue d’une recherche [1 ] dans laquelle nous nous sommes intéressée de très près à l’histoire de vie, aux valeurs, aux représentations et aux pratiques d’une trentaine d’agriculteurs biologiques en Wallonie et en Flandre. Nous avons eu recours à la technique de l’interview approfondie de type semi-directif. Les entretiens, d’une durée d’une heure et demie, se déroulaient dans le lieu de l’exploitation. Nous sommes parvenue à dresser des portraits – des profils – d’agriculteurs à partir de ces entretiens mais également à partir de documents qu’ils produisent, tels que des dépliants, des lettres d’information, des textes de conférence ainsi qu’à travers nos observations lors des interviews et des visites aux fermes. 

Il nous intéresse de connaître leur histoire de vie, comment en sont-ils arrivés à vouloir faire de l’agriculture biologique et quelle en est l’implication identitaire, sur le plan individuel et social ? Il nous intéresse également de connaître leur conception de l’agriculture biologique : en quoi estiment-ils que la production bio est différente de la production agricole conventionnelle ? Nous nous intéressons également à leurs relations avec les consommateurs. Visent-ils un autre type de consommateur, développent-ils d’autres stratégies de vente ? Enfin, nous sommes attentive à leurs pratiques en matière d’action sociale. Comment se représentent-ils les implications sociétales de leur choix pour le bio et quelles sont leurs démarches opérationnelles à cet égard ? L’ensemble de ces regards et de ces pratiques sont parcourus et soutenus par un ensemble d’émotions et de valeurs. Celles-ci retiennent également notre attention. 

Des théories relatives aux tensions identitaires (Higgins, 1991), aux conventions (Boltanski, Thévenot, 1991) et à l’histoire de vie (Legrand, 1993) nous ont permis de rendre intelligibles les discours des personnes interrogées. Sur base des typologies élaborées pour les différents thèmes abordés – histoire de vie, rapport à la production, rapport à la qualité et à la distribution, nous avons construit une typologie finale. Celle-ci consiste en quatre types, à savoir le Bio holiste, le Bio environnemental, le Bio gestionnaire et le Bio marchand. 

Dans le cadre de cette contribution, nous nous limitons à la problématique identitaire telle qu’elle apparaît à travers les histoires de vie. 

2. L’agriculture biologique = un mouvement social 

Selon Michelsen (2001), l’agriculture biologique peut être considérée comme un véritable mouvement social. Ce type d’agriculture ne se limiterait pas à la promotion d’une méthode agricole particulière mais il mettrait en cause tout le système de l’agriculture dominante, et au-delà, le système de production globale de nos sociétés post-industrielles. S’inscrivant dans une perspective de changement global, l’agriculture biologique proposerait un nouveau type de relations entre agriculture et société. 

Michelsen souligne les deux dimensions suivantes de l’agriculture bio en tant que mouvement social : Premièrement, elle s’est développée grâce aux efforts joints d’une multitude d’acteurs, tels que des agriculteurs, des consommateurs, des commerçants, des scientifiques et des citoyens tout court. Deuxièmement, elle désire changer en profondeur certains aspects de l’agriculture dominante, appelée agriculture conventionnelle. 

L’agriculture biologique dispose donc d’une base sociale très large. Elle est fortement influencée par des évolutions globales de la société. L’agriculture bio présente la particularité de recruter ses agriculteurs non pas parmi les agriculteurs conventionnels mais bien souvent parmi un public extérieur au monde agricole. La plupart du temps, les agriculteurs bio n’ont que peu de liens avec l’agriculture conventionnelle. Par contre, ils entretiennent d’excellentes relations avec des individus et des groupes actifs dans d’autres domaines de la société, tels que les mouvements écologiques et les mouvements de consommateurs. 

L’auteur souligne également l’importance des valeurs défendues par l’agriculture biologique. Celles-ci sont exprimées dans les chartes des diverses associations d’agriculture bio, regroupées dans la fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique, IFOAM [2 ]. Ces valeurs sont traduites dans des normes de production et ont donné lieu à des certifications et des contrôles garantis par les pouvoirs publics. 

3. Les histoires de vie 

3.1. Les dynamiques identitaires 

Dans ce chapitre nous essayons de comprendre pourquoi quelqu’un devient agriculteur biologique. Nous nous intéressons en particulier aux raisons qu’avancent les interviewés eux-mêmes pour nous faire comprendre leur démarche. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment de sa vie on décide de faire de l’agriculture bio ? Cette décision peut prendre la forme d’une rupture avec son ancien métier d’enseignant par exemple, ou d’une reconversion totale ou partielle de sa ferme conduite de façon conventionnelle jusqu’alors, ou elle peut découler d’une vocation « ressentie depuis toujours » ou encore être inspirée d’une lutte pour la survie de sa ferme. Cette multitude de motivations témoigne de la diversité du monde de l’agriculture bio. A travers notre recherche nous découvrirons qu’il n’existe pas qu’un seul type d’agriculteur biologique mais bien plusieurs, en fonction des contextes biographiques et des profils identitaires particuliers. 

La question des motivations est une problématique complexe, faisant l’objet d’une multitude de recherches en sciences sociales. Dans le cadre de notre recherche, nous nous intéressons à la place qu’occupent les dynamiques identitaires, d’une part, et les événements biographiques, d’autre part, dans la motivation de devenir agriculteur bio. En effet, selon certains courants théoriques (Higgins 1991, Marcus et Nurius 1986) la motivation de s’engager dans une nouvelle voie, que ce soit au niveau professionnel, au niveau de la formation ou au niveau des loisirs, découle de certaines tensions identitaires. Celles-ci peuvent prendre la forme d’une tension entre la façon dont on se perçoit aujourd’hui (soi actuel) et la façon dont on aimerait bien être (idéal de soi) ou d’une tension entre deux idéaux de soi concurrents ou encore d’une tension entre l’image que l’on a de soi-même et l’image que l’on croit que les autres ont de soi. Une multitude d’autres tensions sont possibles. Ces tensions procurent un mal-être, un manque de confort psychologique que l’individu va essayer de réduire grâce à l’engagement dans certaines activités. 

Nous nous demandons donc dans quelle mesure nos agriculteurs bio ont été confrontés à ce type de tensions identitaires. Il est toutefois bien possible que nulle tension identitaire ne soit à la base de l’engagement en agriculture biologique. Il se peut, en effet, que ce soit l’avènement brusque d’un événement important aux yeux de l’individu - événement biographique - qui soit à la base de la décision. Comme il se peut que ce soit l’articulation entre des tensions identitaires et l’avènement d’un événement qui amorce la décision de s’engager dans l’agriculture bio. 

Selon certains courants de pensée (Legrand, 1993) dans le domaine de l’Histoire de vie, un événement ne devient événement biographique que lorsque celui-ci influence de façon décisive notre style de vie. Ces événements peuvent prendre la forme d’une rencontre avec une personne, d’une confrontation à un problème de santé, d’une exposition à un problème écologique, d’un décès du partenaire, etc. Certains de ces événements peuvent être de type « passif », d’autres de type « actif », bien que la distinction ne soit pas toujours très claire.. Dans le premier cas, l’individu a l’impression que « quelque chose lui tombe dessus », tandis que dans le deuxième cas, l’individu « fait plutôt arriver quelque chose ». 

Dans le cadre de notre recherche, nous introduisons la distinction suivante au sein des événements biographiques : événement biographique identitaire et événement biographique non-identitaire. Dans les deux cas, il s’agit bel et bien d’une rupture dans la vie du sujet le poussant vers l’agriculture biologique. La différence se situe au niveau de l’impact identitaire de la rupture. Dans le premier cas, l’événement agit directement sur l’identité du sujet, à savoir sur la vision qu’il a de lui-même et du monde l’entourant. Il s’agit d’un changement en profondeur inspiré d’une démarche de recherche de sens. Dans le deuxième cas, l’événement influence le sujet dans son comportement sans pour autant avoir un impact sur son identité. Ici, il s’agit plutôt d’un changement instrumental, inspiré d’une démarche pragmatique. 

Pour bien comprendre cette distinction, prenons l’exemple de l’introduction des primes accordées par les pouvoirs publics pour la reconversion vers le bio. Dans les deux cas, il s’agit d’un événement extérieur introduit par un tiers acteur. Dans le cas de l’événement biographique non-identitaire, le sujet va reconvertir une partie ou la totalité de son exploitation en bio en raison d’un apport supplémentaire de revenus que représentent les primes, sans pour autant changer sa conception de l’agriculture. Ici, la reconversion découle d’une motivation de type instrumental. Nous sommes face à une démarche pragmatique ici. L’agriculture biologique est considérée comme un créneau parmi d’autres pour le développement ou la survie de sa ferme. 

Si, par contre, l’octroi des primes mène, via le mécanisme de l’accessibilité [3 ] vers une remise en question de ses propres pratiques et vers une nouvelle vision sur l’agriculture, la dimension identitaire se met en mouvement. Dans ce cas, nous avons affaire à un événement biographique identitaire. Ici, la reconversion découle d’une motivation de type intrinsèque. C’est bien l’intérêt pour la nature biologique de ce nouveau type d’agriculture qui intéresse le sujet. Remarquons que dans les deux cas, tant l’événement que le comportement observable sont identiques. La différence se situe au niveau des représentations mentales de l’individu, de soi en tant qu’agriculteur et de l’agriculture en tant que pratique sociale. 

Il se peut toutefois qu’aucun événement biographique ne soit à la base de l’engagement en bio. En effet, celui-ci peut tout simplement être l’aboutissement d’un processus lent sans rupture manifeste. 

3.2. Les convertis, les chercheurs d’or … et les autres 

Nous avons distingué quatre groupes parmi nos interviewés, en fonction du type d’activité professionnelle exercée auparavant. S’agit-il d’individus qui ont d’abord exercé l’agriculture conventionnelle avant de s’engager dans le bio, s’agit-il d’individus qui se sont lancés dans l’agriculture biologique immédiatement après leurs études ou encore d’individus qui ont d’abord exercé un métier en dehors de la sphère agricole ? Nous avons constaté que le « moment professionnel » pendant lequel l’engagement s’est produit allait de pair, la plupart du temps, avec un événement biographique particulier et/ou avec une tension identitaire particulière. C’est la raison pour laquelle nous avons donné des noms évocateurs de motivations plutôt que de tranches d’âge aux différentes catégories. Les voici. Groupe 1 : Les convertis. Groupe 2 : Les chercheurs d’or. Groupe 3 : Les militants. Groupe 4 : Les chercheurs de sens. 

Les agriculteurs du groupe 1, les convertis, ont commencé en tant qu’agriculteur conventionnel. Ils ont procédé à la reconversion de la totalité de leur exploitation suite à un événement biographique identitaire. Il s’agissait d’un problème de santé, ou de la disparition de la florale, de la découverte de la pollution d’eau potable, ou encore de la survie de la ferme. Dans notre échantillon, ils sont au nombre de cinq. Les agriculteurs du groupe 2, les chercheurs d’or, ont également commencé en tant qu’agriculteur conventionnel. Par contre, ils ont reconverti une partie de leurs terres suite aux opportunités offertes par les pouvoirs publics ou par le marché. Ici, c’est un événement biographique non-identitaire qui était le déclencheur. Ils sont au nombre de sept dans notre échantillon. Ceux du groupe 3, les militants, se sont lancés dans le bio relativement vite après leurs études. Chez la plupart, l’événement biographique identitaire s’est produit pendant un engagement dans des mouvements sociaux, au moment des études. Chez un seul, la passion pour le bio s’est transmise de « père en fils ». Tous ont été convaincus « depuis toujours » du bien fondé de l’agriculture bio. Ils sont sept. Enfin, les agriculteurs du quatrième groupe, les chercheurs de sens, ont d’abord exercé un métier en dehors du monde agricole. Chez eux, l’événement biographique identitaire prenait tantôt la forme d’une remise en question du métier et d’une recherche d’épanouissement personnel tantôt celle d’une révolte contre le système. Ils ont « cherché leur chemin » passant d’abord par d’autres métiers. Etant 13, ils constituent le groupe le plus important dans notre recherche. Reste quelques interviewés que nous n’avons pas pu héberger dans une des catégories, par manque d’information. Remarquons que seuls les agriculteurs du groupe 4 ont d’abord exercé un autre métier. Tous les autres exerçaient le métier d’agriculteur dès le début de leur carrière professionnelle, les uns commençaient par l’agriculture conventionnelle, les autres par l’agriculture bio directement ou par une autre forme d’agriculture non-conventionnelle. 

Soulignons que nous nous intéressons aux vécus et aux motivations des sujets au moment de leur engagement dans l’agriculture biologique tels qu’ils s’en souviennent maintenant et tels qu’ils ont envie de nous le relater. Les récits de vie sont une construction du sujet et ne peuvent pas être considérés comme une reconstruction totalement « objective » du passé. Ce qui nous intéresse dans notre recherche, c’est justement cette lecture « subjective » que le sujet fait de son passé. Comment est-ce que l’agriculteur bio interviewé aujourd’hui se re-constitue son passé, qu’est-ce qu’il avance comme élément marquant dans sa vie l’ayant orienté vers l’agriculture bio ? C’est bien cette question-là qui nous intéresse. Dans la plupart des cas, les motivations de départ évoluent par la suite, l’histoire de vie étant une incessante formation et déformation de projets identitaires à motivations multiples. Souvent d’ailleurs, les agriculteurs interviewés nous font part de ces évolutions. 

Nous essayons de découvrir ce qui différencie et ce qui rapproche les différents groupes au niveau des dynamiques identitaires et des événements biographiques. Nous découvrirons que chez presque tous les agriculteurs interviewés, à l’exception des chercheurs d’or, la « recherche de sens dans le métier » constitue la trame de fond de l’engagement en bio. Cette recherche de sens s’inscrit en droite ligne dans l’identité collective appelée « citoyens-consommateurs-ayant-droit-usager » par Guy Bajoit (2003) et que nous avons élargi aux producteurs. Chez chaque agriculteur bio des catégories 1, 3 et 4 nous avons en effet ressenti la présence des valeurs appelée postmodernes, mettant l’accent sur la qualité, l’autonomie et la maîtrise du métier ainsi que sur l’épanouissement personnel à travers le métier. Pour certains, cette recherche de sens s’accompagnait d’une activité militante dans un « nouveau mouvement social » de type agricole-environnemental, tels que le mouvement pour une agriculture durable ou l’association professionnelle des agriculteurs bio (Belbior/Unab) ou encore le mouvement des consommateurs bio (Nature et Progrès/Velt). Pour d’autres encore, l’action militante dépassait la sphère agricole et environnementale et prenait la forme d’un engagement comme volontaire dans le Tiers-Monde. Ce sont surtout les agriculteurs des groupes 3 et 4 qui s’étaient engagés dans l’action collective avant ou tout au début de leur métier d’agriculteur bio. Remarquons toutefois que les motivations des individus sont un phénomène complexe, intégrant diverses dimensions qui répondent chacune à une rationalité particulière. 

Penchons-nous à présent sur la présentation des différents groupes d’agriculteurs. Pour chaque groupe, nous décrirons d’abord brièvement quelques caractéristiques de type « objectifs », tels que l’activité des parents et le niveau de scolarité. Ensuite, nous reconstruisons le vécu des agriculteurs dans les grandes lignes. 

Groupe 1 : les convertis 

Ce premier groupe est composé de cinq agriculteurs qui ont d’abord exploité leur ferme de façon conventionnelle et qui se sont tournés vers l’agriculture bio par la suite. Ils ont presque tous des parents agriculteurs, dont ils ont repris l’exploitation. Grâce à cette reprise, ils n’étaient pas confrontés aux problèmes d’achat de terrain et de bâtiments agricoles, ni de l’achat de quotas. Ils ont pu travailler dans la continuité. La reprise de la ferme représente un capital économique de départ non négligeable. Toutefois la crise agricole et la réforme de la politique agricole commune (PAC) ont exposé ces agriculteurs à une grande vulnérabilité. Il s’agit d’une paysannerie qui doit se battre pour survivre. Chez la plupart, la scolarité est relativement faible en raison de leur participation à la ferme dès la fin de l’obligation scolaire. Notons toutefois qu’ils se sont engagés dans des formations de type éducation permanente par la suite. 

Les interviewés commencent leur récit par un retour aux racines, dans son double sens de racines de l’enfance et racines de la terre. Ils se souviennent de leur enfance comme une époque où ils « baignaient » dans un monde fait de nature et d’agriculture. 

Si certains ont vécu des mises en questions et des moments de révolte durant leur adolescence, ils durent toutefois attendre l’âge adulte avant de voir se confronter deux conceptions différentes de l’agriculture. La suspicion que les agriculteurs développent à l’égard de leurs propres pratiques agricoles s’étend vers l’agriculture conventionnelle en générale et aboutit au rejet total de ses méthodes. 

Dans ce groupe, trois types d’événements biographiques sont à l’origine de la suspicion qui pèse sur l’agriculture conventionnelle. Pour deux agriculteurs, il s’agit de problèmes de santé, pour deux autres d’un problème de disparition de la flore ou de pollution de la nappe phréatique, pour le cinquième d’un problème aigu de viabilité de la ferme. Le sixième éprouvait soudainement un sentiment de non-sens face à l’évolution rapide des produits phytosanitaires. Dans les six cas, il s’agit de l’irruption d’une menace. La confrontation à cette menace va mobiliser une prise de conscience, présente depuis longtemps de façon latente. Les dires des interviewés nous laissent supposer que la forte intériorisation du modèle parental a empêché la manifestation de l’attirance vers d’autres modèles. Il a fallu attendre l’irruption d’un événement menaçant pour que la suspicion sur le modèle de l’agriculture conventionnelle puisse surgir et donner lieu à une nouvelle orientation de vie. La menace ressentie est le déclencheur d’un processus de recherche de sens. Bien qu’on puisse se demander également si l’interprétation particulière que les sujets font de la menace ne témoigne pas d’un processus de recherche de sens déjà en court. Dans ce cas, la menace fait simplement fonction de catalyseur. 

Dans tous les cas, la menace a permis la révélation d’un idéal de soi enfoui depuis longtemps. C’est comme si « il fallait passer par là » pour se retrouver soi-même. Nous sommes face ici à des cas de figure où la menace, suivie d’une révélation abouti à une conversion tant de ses pratiques que de l’image de soi en tant qu’agriculteur. 

La découverte des contradictions au sein même de l’agriculture conventionnelle et l’intérêt soudain pour l’agriculture bio place l’agriculteur dans une situation d’incertitude et le pousse à trouver de nouveaux repères. L’agriculteur se trouve dans une situation transitoire pendant laquelle il va prendre des contacts avec des agriculteurs bio bien établis et avec des organisations d’agriculture bio tels que Unab/Belbior [4 ]. Il va également se plonger dans des lectures sur le sujet. Regardons cela de plus près. 

Prenons le cas d’André qui découvre que ses problèmes de santé découlent directement de l’utilisation de certains produits de traitement : « Je me suis rendu compte que je réagissais très mal à l’usage de certaines pesticides et fongicides. J’avais des gros problèmes au foie et au niveau des voies respiratoires. Dès que l’utilisation des produits était terminée, les symptômes disparaissaient. Alors, je me suis dit : il y a un gros problème. ». Cette préoccupation sur le lien entre santé personnelle et pratiques agricoles s’étend vers une préoccupation sur le lien entre santé de la terre et agriculture : « A l’école, on nous avait enseigné que le sol, c’est un organisme vivant, avec toute une série de micro-organismes. Et je me suis dit qu’on ne peut pas continuer à massacrer la terre comme on le fait maintenant. ». Il évoque également le problème de l’érosion qu’il attribue aux pratiques agricoles inadéquates : « On avait un gros problème d’érosion qui était principalement du à un manque d’éléments organiques dans la terre. La matière organique sert de liant, qui maintient le sol en place. » Cette prise de conscience engendre un intérêt pour l’agriculture biologique. En termes de tension identitaire, André vit une tension entre son identité d’ agriculteur conventionnel et une identité idéale encore abstraite, qui est celle d’un agriculteur respectueux de la terre. Cette tension crée des sentiments d’hésitation, d’incertitude, d’angoisses. La stratégie qu’il déploie pour réduire celle-ci consiste à rechercher des agriculteurs bio bien établis. C’est ainsi qu’il contacte un des pionniers de l’agriculture bio en Wallonie et qu’il visite des fermes bio en Allemagne et en France. Après avoir pris suffisamment d’informations, il décide de convertir une partie de ses terres en agriculture bio. Il contacte immédiatement une société de distribution de produits agricoles bio pour s’assurer de l’écoulement de ses produits. Par la suite, il convertit l’ensemble de sa ferme en bio. 

Groupe 2 : les chercheurs d’or 

Ici aussi, il s’agit d’agriculteurs - ils sont sept - qui ont d’abord exploité leur ferme de façon conventionnelle. Ils ont presque tous repris l’exploitation de leurs parents. Le niveau de scolarité est, à l’exception d’un ingénieur industriel, assez faible. La plupart ont fait des humanités techniques et ont assez rapidement commencé leur travail à la ferme. 

Les agriculteurs de ce groupe évoquent moins que les agriculteurs des trois autres catégories des vécus d’enfance à forte teneur émotionnelle. Les tranches de vie de l’enfance et de l’adolescence semblent exemptes d’événements biographiques majeurs. Ils donnent l’impression d’avoir adopté le style de vie familial sans trop de mises en question de celui-ci. Leur trajectoire semble s’inscrire en droite ligne dans la trajectoire familiale. 

Rappelons toutefois que nous avons invité les interviewés à nous raconter leur histoire de vie pour autant que celle-ci soit quelque peu en relation avec leur activité d’agriculteur bio. Le fait que ces agriculteurs ne s’expriment que peu sur leur vécu durant l’enfance et l’adolescence, ne signifie donc pas qu’il n’y ait pas eu de conflits, mais bien qu’ils estiment que ceux-ci ne sont pas relevants à l’égard de leur métier d’agriculteur bio. 

Les agriculteurs de ce groupe sont soucieux de la survie de l’agriculture familiale. Ils estiment que la façon dont l’agriculture conventionnelle évolue aboutira à des situations dramatiques. Ils pointent du doigt la multiplication des faillites dans le monde agricole, les suicides parmi les agriculteurs, leur image négative dans l’opinion publique. Nous ne retrouvons pas chez ces agriculteurs des réflexions spirituelles et militantes comme chez les agriculteurs des trois autres catégories. Par contre, leurs discours laissent apparaître une réelle préoccupation de la survie de l’agriculture tout court. Comme le dit Francis : « Le rôle des laiteries est encore plus accentué pour éliminer tous les petits producteurs. (…) On était des exploitations à détruire rien que parce qu’on vivait en autarcie. » ou encore Paul : « Quand on voit les fermiers disparaître les uns après les autres, on se dit : il faut bouger avant que ce ne soit notre tour. » 

Pour faire face à cette évolution négative, ils cherchent des alternatives. Parmi celles-ci l’agriculture biologique a la cote, sans toutefois détenir l’exclusivité, d’autres méthodes telles que la production intégrée étant également prisées. Si à première vue les agriculteurs sont mus par une stratégie d’évitement [5 ], ce qui signifie qu’ils veulent éviter un enlisement dans une « agriculture conventionnelle sans avenir », la stratégie de l’approche n’est pas très loin. En effet, l’agriculture biologique exerce une forte attirance sur nos agriculteurs. Cette attirance est bien évidemment inspirée par des motivations marchandes, telles que le profit, mais n’exclu pas des préoccupations de type sociétal. Ce qui est frappant chez la plupart des agriculteurs de ce groupe est l’insistance, en début de l’interview, sur les motivations purement « marchandes ». A la question de savoir pourquoi ils ont converti leur exploitation en bio, la grande majorité invoquent les impératifs du marché « mes clients le demandaient » ou la politique des primes « mathématiquement, rien qu’avec les primes c’est gagnant » ou encore « je ne le fais que parce qu’une grande chaîne alimentaire me l’a demandé. ». S’arrêter à ces arguments seuls créerait une image assez pauvre des motivations de nos agriculteurs, qui, en réalité, sont bien plus complexes. En effet, il y a autre chose en jeu. Plusieurs agriculteurs insistent sur le fait que fonder la décision de conversion exclusivement sur la présence de primes ou la demande du marché n’est pas suffisante, « il y a quelque chose de plus ». Pour les uns, c’est « l’envie de produire des aliments de qualité », tandis que les autres évoquent un certain intérêt pour la philosophie du bio « il faut avoir l’esprit bio, sinon on sort cinq ans après ». 

Ce n’est que plus loin dans l’interview qu’ils dévoilent ce type de motivations, chargées émotionnellement. C’est comme s’ils éprouvent le besoin de prendre leurs distances à l’égard de la « mouvance bio » dans un premier temps, afin de pouvoir s’exprimer par la suite sur le sens que représente pour eux cette méthode de production alternative. 

En termes d’événements biographiques, il apparaît clairement que ceux-ci sont moins prégnants chez les agriculteurs de ce groupe que chez ceux du groupe « les convertis ». L’engagement en bio se fait plutôt en continuité avec une recherche d’alternatives engagée depuis longtemps. Sur le plan identitaire également, il n’y a pas lieu de parler de tensions fortes qui fonderaient l’engagement en bio. C’est davantage un idéal de soi comme agriculteur performant osant relever des défis qui guide l’agriculteur. L’aspect « innovation » occupait déjà une place importante dans leur image de soi en tant qu’agriculteur conventionnel. Ce groupe d’agriculteurs conçoit l’agriculture biologique davantage comme une méthode innovatrice plutôt que comme une démarche spirituelle ou comme un mouvement social comme c’est le cas chez les agriculteurs des trois autres groupes. 

Groupe 3 : les militants 

Ce groupe reprend les agriculteurs, au nombre de sept, qui ont « depuis toujours » été convaincus de la nécessité d’une agriculture alternative. Presque tous se sont immédiatement, « au commencement de leur vie professionnelle », engagés dans l’agriculture biologique ou en tout cas dans l’une ou l’autre forme d’agriculture non-conventionnelle. 

Le métier des parents de ces agriculteurs se partage essentiellement entre enseignant et agriculteur conventionnel. Ceux dont les parents étaient agriculteurs ont pu reprendre la ferme, tandis que les autres ont dû construire leur exploitation dès le début (achat de terrain, construction d’un bâtiment). Pour quelques-uns, cette construction n’a pas été sans peine en raison du prix élevé des bonnes terres agricoles. 

Le capital culturel, dans sa composante de titres scolaires, est plus élevé que dans les groupes précédents. La majorité détient un diplôme universitaire ou un graduat dans le domaine des sciences agricoles. Une minorité s’est limitée à l’enseignement secondaire. 

Quant aux souvenirs d’enfance, comme dans le premier groupe, les interviewés évoquent le partage des émotions ressenties avec leurs parents ou un autre membre de la famille. Ce partage avec un « autre significatif » se reproduira plus tard à l’âge adulte. En effet, bon nombre d’interviewés estiment que le partage de la passion pour le bio avec son partenaire est une condition nécessaire pour le bon fonctionnement du métier de fermier bio. 

Chez la plupart des agriculteurs de ce troisième type, la tranche de vie du jeune adulte présente des moments de rupture qui seront décisifs pour le futur engagement en agriculture bio. Les études supérieures présentent pour la plupart un moment de mise en question du fonctionnement de notre société en général et du monde agricole en particulier. La plupart se sont engagés dans un mouvement de réflexion ou d’action dans le domaine de l’agriculture alternative et ont presté le service civil plutôt que le service militaire. Ces agriculteurs ont donc presque tous un passé de militant dans l’un ou l’autre nouveau mouvement social. Rappelons que nous nous intéressons aux motivations et aux tensions identitaires présentes au moment de l’engagement en agriculture biologique. Cela ne signifie donc nullement que ces mêmes motivations soient toujours présentes maintenant. 

Prenons l’exemple de Thomas et Valentine, un jeune couple d’agriculteurs bio, au cœur de l’Ardenne profonde, qui exploitent leur ferme de façon biodynamique. Chez eux, l’événement biographique important se situe au moment des études. Tous les deux étaient engagés dans une démarche collective des « kots à projet » qui leur faisait rêver d’une vie alternative : « On était écolo totalement convaincu et on a commencé à rêver d’écovillages, d’aller dans le sud de la France, l’un deviendrait boulanger et l’autre ferait autre chose, c’est comme ça qu’est née l’idée de la ferme. » Immédiatement après les études, ils ont repris une ferme qui était exploitée en biodynamie depuis 20 ans. Le début de leur installation a également été dur. Encore maintenant, le couple « survit » grâce à la « casquette de commerçant » qu’ils mettent deux fois par semaine. En effet, deux jours par semaine, ils vendent sur des marchés publics, des produits bio achetés chez Biomarché. 

Chez presque tous les agriculteurs du groupe 3, l’engagement en bio trouve ses racines dans un sentiment de révolte et un engagement civique pendant les études supérieures. C’est bien la recherche de sens – sens de la vie, sens des méthodes de production, sens de l’alimentation, sens de la solidarité, etc.- rendue aiguë dans cette tranche de vie-là qui est à l’origine du métier d’agriculteur bio. Il s’agit d’une recherche de sens qui dépasse la recherche d’un épanouissement personnel et s’étend vers un projet de type civique. L’action collective prévaut sur l’action individuelle ici. 

La révolte, la vocation, la recherche d’un idéal sont des ressentis à haute teneur émotionnelle, qui impliquent la personnalité toute entière. Par conséquent, la dimension identitaire est fortement présente. L’idéal de soi se situe dans sa propre contribution à un monde plus juste. Dans presque tous les cas, l’idéal de soi est conforté par celui du partenaire, qui apporte soutien moral et soutien financier. Il représente un « autre significatif » de première importance dans la démarche vers l’agriculture bio. 

Groupe 4 : Les chercheurs de sens 

Ici, il s’agit de personnes, au nombre de treize, qui ont d’abord exercé un autre métier, la plupart du temps celui d’enseignant ou d’animateur social, mais également celui de cadre ou d’ouvrier, avant de s’engager dans l’agriculture bio. Pour certains, la démarche vers l’agriculture bio a transité par une brève période d’agriculture conventionnelle. Les agriculteurs de ce groupe partagent avec le groupe précédent le niveau de scolarité. En effet, la plupart a fait des études supérieurs, de même que leur partenaire. 

Ces agriculteurs-ci sont peu nombreux à avoir des parents fermiers. Le métier du père est/était tantôt commerçant, cadre, grand propriétaire agricole, petit paysan. Comme dans le groupe précédent, la plupart des interviewés ont dû créer ex nihilo leur exploitation agricole. 

Les souvenirs d’enfance sont également fort présents dans ce groupe-ci. Pour beaucoup, c’est le père qui est la figure centrale, surtout lorsque celui-ci était agriculteur lui-même, comme c’est le cas ici : « Mon père avait quelques vaches et un peu de terrain. J’étais tout le temps occupé avec des petites plantes, je mettais des pousses dans une bouteille. » Si tous n’avaient pas des parents fermiers, ils ont au moins connu des vacances à la ferme dans la famille élargie, « quand on était petits, mes parents étant commerçants, on était droppé à la ferme de ma grand’tante pendant les vacances. Cela m’a laissé des souvenirs éblouissants. » 

Les premières années de leur installation en tant qu’agriculteur bio, presque tous ont gardé leur ancienne profession, à mi-temps, pour des raisons financières. Ils partageaient leur temps de travail entre l’exploitation bio et un travail de salarié. 

Si tous disent que l’intérêt et la passion pour la nature et le travail à la ferme remontent à leur enfance, la majorité prétend n’avoir jamais pensé qu’un jour ils deviendraient agriculteurs bio. 

Les événements biographiques importants pour la décision de faire de l’ agriculture bio ne se situent pas au moment des études, comme c’est le cas chez les agriculteur du type 3, mais bien plus tard, une fois que la vie professionnelle était déjà bien entamée. Ces ruptures entrent toutefois en résonance avec des tendances plus longues faites de révolte contre « le système », ainsi que la recherche de sens dans sa vie personnelle. 

Nous pouvons diviser ce groupe en deux sous-groupes. Les agriculteurs du premier groupe que nous appelons « jusqu’au bout » veulent pousser jusqu’au bout leur engagement social ou leur épanouissement de soi. Chez eux, il n’y a pas eu d’événement biographique particulier. Il s’agit plutôt d’un prolongement, vers le monde agricole, du sens qu’ils ressentaient dans leur métier. Ils occupaient déjà un métier épanouissant, la plupart du temps dans le domaine socio-culturel ou dans l’enseignement, mais ils voulaient aller plus loin. Le point de départ chez eux était donc « positif ». Il n’en est pas de même pour le deuxième sous-groupe, que nous appelons « ras-le-bol ». Ici, il s’agit d’individus qui n’éprouvaient aucun épanouissement de soi dans leur métier. La plupart exerçaient un métier peu valorisant dans le secteur privé ou dans l’administration publique Pour certains, la reconversion vers le bio fait suite à une rupture biographique importante, telles que le décès du partenaire ou la perte d’un emploi. Pour d’autres, par contre, il n’y a pas eu d’événement biographique à proprement parler qui soit à la base de la reconversion. Chez eux, l’engagement en bio se situe plutôt dans le prolongement d’une réflexion de longue date sur le sens du métier exercé. Chez presque tous les agriculteurs de la catégorie « chercheurs de sens » l’engagement en bio est la résultante d’une quête identitaire présente depuis longtemps. 

Jusqu’au bout 

Comme nous venons de le souligner, les agriculteurs de ce groupe éprouvent bel et bien du sens dans leur métier. Mais il y a la recherche d’un « plus ». Prenons l’exemple d’un animateur socio-culturel qui souhaitait mettre en pratique un ensemble de valeurs qu’il défendait dans le cadre de son travail. Dans ce cas-ci, il s’agit plutôt d’une extension de sens. Chez un autre, c’est la recherche d’une alimentation saine pour les enfants qui a donné lieu à faire un potager bio familiale ; celui-ci s’est progressivement étendu pour devenir une grande exploitation horticole. Un autre encore avait quitté son métier d’enseignant pour participer à la fruiticulture de son père. De fil en aiguille, il a évolué d’une méthode de production conventionnelle vers la production intégrée pour aboutir à la production bio. Puis il y a le cas d’un garde-écluse qui met son temps libre au profit d’un élevage de vieilles races de poules. Au fil du temps, l’accent se déplace de « vieilles races » vers « élevage bio ». Enfin, il y a le cas d’un enseignant-musicien qui éprouve le besoin de « travailler avec la terre », activité qu’il ne conçoit que sous la forme bio. Regardons ces cinq cas plus en détail. 

L’idée de devenir agriculteur n’avait jamais effleuré les pensées de Rolle, bien qu’il soit fils d’agriculteur. Après ses études d’assistant social, il crée un centre de formation continuée sur l’énergie renouvelable, l’agriculture bio et l’alimentation saine dans lequel il travaillera pendant de nombreux années. Il participe à de nombreux mouvements civiques tant en Flandre qu’aux Pays-Bas. Un certain moment, il se fait interpeller par les participants du cours : « C’est bien intéressant, mais est-ce que l’agriculture biologique permet de vivre correctement ? » Rolle se lance le défi d’une réponse positive à cette question. Avec son épouse, institutrice et également engagée socialement, ils achètent un terrain vague « sur lequel il n’y avait strictement rien ». Grâce à des prêts accordés par des amis, ils se lancent dans une exploitation horticole bio. Pendant plusieurs années, pour des raisons financières, il combine ce nouveau travail avec son travail existant de salarié. Selon Rolle, c’est l’articulation entre un défi issu de réflexions civiques et la passion pour la terre et les plantes, qui leur a permis de tenir bon, malgré « les nombreuses années de lourd labeur et de faibles revenus » car, dit il, « le seul esprit missionnaire n’était pas suffisant, il fallait aussi la passion ». 

Dans ce premier cas, c’est bien l’approfondissement de la recherche de sens au sein même de son travail qui l’a conduit vers le métier d’agriculteur bio. Cette recherche fait partie d’un système de valeur de type civique. En termes de problématique identitaire, c’est la tension entre son soi actuel et son soi idéal qui est à l’origine de la motivation de s’engager dans le bio. La révélation de ce soi ideal s’inscrit dans une tendance longue, faite de recherche de sens et de révolte contre le système. Comme chez beaucoup d’autres agriculteurs bio, l’image idéal qu’il a de soi était partagé par son épouse. 

Chez Nicole et Pierre, tous les deux enseignants dans la région de Charleroi, la recherche de sens lié à l’agriculture trouve ses racines dans la recherche d’une alimentation saine et d’une médecine douce pour les enfants. Sachons qu’ils ont commencé leur exploitation il y a 25 ans. Dès la naissance du premier enfant, ils se mettent à cultiver un potager bio. « On ne le chantait pas de tous les toits, c’était mal vu à l’époque, c’était marginal. » Progressivement, le potager devient une véritable exploitation horticole bio. Au début, Pierre, mathématicien de formation, ne dispose absolument pas de connaissances suffisantes pour mener à bien une horticulture. Comme la plupart des autres fermiers bio, il a pris son bâton de pèlerin et a visité nombre d’agriculteurs bio en Wallonie et en France. Il s’est également abonné à plusieurs revues dans le domaine et se faisait un réel plaisir d’éplucher les ouvrages sur l’agriculture bio. Nous ne pouvons pas réellement parler de rupture ou d’événement biographique qui serait à l’origine d’une décision soudaine de se lancer dans l’agriculture bio. L’événement biographique avait lieu des années auparavant lorsque le couple a eu son premier enfant. C’est cet événement là qui a déclenché chez eux une recherche de sens au niveau alimentaire. 

ras-le-bol 

Ils sont sept dans notre échantillon à éprouver un « ras le bol » dans leur métier. Prenons d’abord le cas d’un agriculteur qui poursuit l’exploitation horticole de sa femme après le décès de celle-ci et celui d’une agricultrice qui opte résolument pour un changement de carrière après son licenciement comme cadre supérieur dans une société située à Bruxelles. Dans ces deux cas, un événement extérieur radical fait irruption. Il s’agit d’un événement passif sur lequel la personne n’a aucune prise : « Quelque chose me tombe dessus ». 

Cet événement ne contient aucun élément qui « en soi » pousserait la personne à s’engager dans le bio. Nous estimons, par conséquent, que l’engagement en bio doit être compris comme la réponse adéquate à une tension identitaire latente, que l’événement biographique a permis de mettre en pleine lumière. En d’autres termes, il s’agit d’une « rupture » qui permet de renouer avec une tendance longue dont les manifestations ont été enfouies. Il s’agit clairement d’un événement biographique identitaire ici. 

L’agriculteur qui a perdu son épouse disait que rien ne le « prédestinait à la culture biologique ». Personne dans sa famille, ni dans celle de son épouse, n’était agriculteur. Il a fait des études d’assistant social et travaillait, malgré lui, comme employé à la Poste. Son épouse, biologiste de formation, avait commencé l’horticulture bio. La plupart des produits étaient vendus à domicile dans une partie de la maison aménagée à cet effet. Après le décès de son épouse, Jean-Claude décide de continuer le maraîchage et la vente directe. Il réduit son temps de travail à la Poste de moitié. Si, au départ, il poursuit l’activité de sa femme, « dans la continuité », sans trop se l’approprier comme un projet personnel, peu de temps après il y trouve goût. Il envisage même de faire un « camping à la ferme bio », car « c’est chouette de recevoir des gens ». Il organise fréquemment, en collaboration avec des associations culturelles, des soirées de formation sur l’alimentation bio, la médecine holistique, la problématique de l’eau etc. Le maraîchage bio, l’organisation des conférences et le projet du camping donnent un nouveau sens à sa vie, car dit-il : « si je ne travaillais qu’à la poste, je me suiciderais bien. » Remarquons que si la reprise du maraîchage bio a probablement été une réponse de type « nécessité morale », celle-ci lui a permis, par la suite, de renouer avec un style de vie auquel il aspirait de longue date mais qu’il n’a jamais pu mettre en pratique. En effet, suite à la naissance des enfants, Jean-Claude a dû arrêter un travail passionnant dans le monde audio-visuelle, qui avait également été son lieu de service civil, pour aller travailler à la Poste, car « il fallait qu’un de nous deux ait un boulot stable ». 

Dans le cas de Chris, c’est son licenciement comme cadre supérieur qui présente l’opportunité de pouvoir renouer avec « un vieux rêve ». Elle parvient à transformer un événement passif de type catastrophe en événement actif qu’elle s’approprie comme une aubaine. Nous avons à nouveau ici un exemple de redéfinition cognitive. 

Chris se rappelle les bons moments passés à la ferme chez ses grands-oncles et grands-tantes pendant les vacances. Ce sont des « souvenirs éblouissants ». Son attirance vers le monde de la ferme depuis son enfance est redoublé d’intensité lorsque le couple a eu son premier enfant, au moment du licenciement : « J’ai toujours dit que si j’avais un enfant, je trouverais que la ferme est un milieu idéal pour lui. » 

La perte de son emploi a donc joué le rôle de déclencheur pour la réalisation d’un vieux rêve : « La solution était soit trouver un travail similaire à ce que je faisais, soit de faire de l’agriculture. J’avais un peu ras le bol de mon métier et puis, comme j’aimais bien la ferme … ». Depuis son enfance Chris était mue par un ideal de soi, qu’elle n’a pu mettre en œuvre que grâce à la survenue d’une rupture dans sa vie professionnelle. Elle a pu compter sur le support de son mari qui lui aussi, en tant qu’agent de change, prévoyait son licenciement. 

Une fois la décision prise, le couple achète une ferme et trois vaches dans les Ardennes. Très vite, ils découvrent qu’ils n’ont pas la permission de vendre du lait, en raison de la réglementation en matière de quotas laitiers. Chris et son mari n’ayant aucune expérience ni connaissance dans le domaine agricole, se trouvent dans une situation d’incertitude aiguë : « On était très naïf ». Chris vend ses vaches et envisage une multitude de projets. Elle se définit comme quelqu’un qui a « toujours eu un tas d’idées ». Grâce à son épargne, elle peut se permettre de prendre du temps pour faire le bon choix. Très vite son choix se porte sur l’élevage d’animaux, mais pas n’importe lesquels ni dans n’importe quelles conditions ! Elle exclut les chèvres car elle ne veut pas entrer en concurrence avec un fermier déjà établi dans le village, elle exclut les autruches parce qu’elle ne veut pas « les sortir de leur contexte ». Les escargots n’ont pas la cote non plus car ils sont « trop petits ». Elle souhaiterait des animaux avec qui elle pourrait avoir « un contact » et « qui soient également beaux », tels que les vaches jerseys. Elle cherche le « côté amical du travail ». Finalement, le choix s’arrête sur l’élevage des chevaux. Une première étape est alors franchie, bien qu’elle n’existe à ce stade-ci qu’au niveau d’un projet très vague. La deuxième étape consiste à se renseigner sur la faisabilité de ce type d’élevage. Après des propos décourageant des fonctionnaires du Ministère de l’Agriculteur, Chris entend « par hasard » parler d’une ferme aux Pays-Bas où l’on produit du lait de jument. Elle prend aussitôt contact avec les exploitants, le couple est invité pour une discussion : « On s’est décidé en un après-midi ». 

Ces deux exemples illustrent le fait que l’irruption soudaine d’un événement extérieur peut se transformer, tantôt immédiatement, tantôt après un certain temps, en un événement biographique de type identitaire qui permet de renouer avec une tendance longue d’amour pour la nature et l’agriculture et la recherche de sens. 

Puis il y a ceux qui s’engagent en agriculture bio après une longue quête de sens dans le métier, quête qui s’avère négative. L’événement biographique est, la plupart du temps, lié à la rencontre du partenaire, qui est également en quête de sens. L’engagement en agriculture bio est bien la conséquence d’une mise en question du métier exercé et d’une attirance vers « le travail avec la terre et les animaux ». Si chez les agriculteurs précédents l’événement biographique est constitué d’un événement choc, tels que mort du conjoint ou licenciement, ici c’est davantage la rencontre avec le partenaire qui importe. 

Chez les cinq agriculteurs concernés, tous des Flamands, c’est bien l’articulation entre la lente prise de conscience du non-sens du métier exercé et la rencontre du futur partenaire qui les poussent vers l’agriculture bio. Le métier ne correspond absolument pas au projet de vie qu’ils s’étaient construits. Il y a donc une tension entre l’image que l’on a de soi et l’image de ce qu’on souhaiterait être, autrement dit entre son identité actuelle et son identité idéale. 

Chez certains, la recherche de sens prend une dimension collective, tandis que chez d’autres il s’agit avant tout de la recherche d’un épanouissement personnel. Regardons cela d’un peu plus près. Après ses études secondaires, Maarten fait son service civil parce qu’il ne supporte pas « le système, l’autorité, l’obéissance aveugle ». Ensuite il travaille dans des entreprises où il se sent fort mal à l’aise. Il ne voit pas le sens de ce qu’il fait, il se sent enfermé dans un système autoritaire. Il a envie de rompre avec ce style de vie et de quitter le pays. En même temps, il rencontre sa future femme, étudiante à l’Académie des Beaux-arts, et également désireuse d’opérer une rupture dans sa vie. Après quelques années de travail dans des fermes biologiques en France et en Allemagne, ils font la rencontre, à leur retour en Belgique, d’un agriculteur bio qui « cherchait des jeunes gens pour reprendre son exploitation d’horticulture ». Le couple accepte aussitôt. Pour Maarten il s’agit d’un retour à la nature, telle qu’il l’avait connu dans son enfance, lorsque ses parents avaient un potager bio et que son père « faisait le pain lui-même ». 

Francis, issu d’une famille de sept enfants, a fait des études de boulanger malgré lui. Après sa formation il va travailler dans une usine, où il se sent, comme Maarten, mal à l’aise. Il se dit : « la vie, ce n’est pas ça, j’arrête. » Il demande son licenciement et va travailler comme bénévole dans une association socio-culturelle. Quelques années après, son intérêt pour la nature, depuis l’enfance, le pousse à « chercher quelque chose dans l’agriculture ». Il travaille à nouveau comme bénévole, dans une communauté pour enfants handicapés où l’agriculture bio est pratiquée. Après une formation en biodynamie en Allemagne pendant trois ans. A son retour en Belgique, il prend la direction de l’exploitation agricole bio de la communauté de vie où il avait travaillé comme bénévole.

Après ses études secondaires en horticulture, Walter va travailler pendant quinze ans au Ministère de l’Agriculture. A un certain moment, il fait la découverte de la main-mise du monde industriel sur le monde agricole, « mes yeux s’ouvraient ». Il n’accepte plus d’être complice de l’évolution d’un système qu’il réprouve. Son travail lui paraît soudainement dépourvu de sens : « C’est comme si j’étais en train de mourir, parmi tous des gens avec qui je savais à peine échanger mes idées. » Cette prise de conscience se passe à une période où Walter s’était fortement engagé dans des associations tiers-mondistes. La dimension sociale et internationale de l’agriculture prend une place prépondérante dans ses préoccupations. A un moment donné les contradictions entre ses activités professionnelles et son engagement civique ne sont plus gérables. Autrement dit, la tension entre les différentes dimensions de son identité devient insupportable. Pour réduire cette tension, il prend une année de congé sans soldes et part au Nicaragua et ensuite au Népal. De retour, il rencontre sa future femme qui travaille comme ingénieur agronome dans une ONG en Inde. Ensemble, ils décident de travailler dans une communauté agricole biodynamique en Belgique. Quelques années après, le couple commence sa propre exploitation bio, grâce à un ensemble de prêts consentis par des amis. Pour Walter, c’est l’articulation entre la dimension sociale et contestataire d’un certain type d’agriculture bio, d’une part, et la passion pour le travail à la ferme, qui le poussent vers son nouveau métier. « J’ai rêvé d’une petite ferme à moi, quand je travaillais au ministère. Mais jamais avec l’idée qu’un jour je le ferai, car je n’avais pas d’argent, je n’avais rien. » Remarquons que pour que le double projet identitaire de Walter, à savoir « devenir fermier » et « contribuer à un changement de société » puisse se réaliser, il a fallu une crise de sens au niveau professionnel. Il renoue partiellement avec le projet familial, qu’il avait rejeté auparavant. Soyons à nouveau attentif au rôle de certains rencontres. En effet, au moment de sa quête de sens, Walter rencontre sa future femme dont l’idéal de soi est très proche du sien. C’est grâce à son soutien financier - elle travaille comme ingénieur agronome dans une asbl de protection de la nature - qu’il a pu se lancer, « à partir de rien », dans l’agriculture bio. 

3.3. Tableau récapitulatif 

Après avoir présenté les histoires de vie et les dynamiques identitaires dans les grandes lignes ainsi que les études de cas, il est temps à présent de construire un tableau récapitulatif mettant en exergue les points de convergence et de divergence entre les quatre catégories. Nous commençons par des critères objectivant liés à la situation socio-professionnelle dans son sens large. Ensuite, nous aborderons les critères subjectifs qui concernent davantage le vécu, les représentations, les valeurs. Nous avertissons toutefois le lecteur que la construction d’une typologie n’est jamais qu’une tentative de rendre compte de la réalité, sans jamais la saisir complètement. La volonté de rendre intelligible une réalité grâce à une classification va de paire avec un travail de deuil sur le détail et la précision. De plus, lorsque la réalité concerne des personnes « en chaire et en os », ayant permis au chercheur d’entrer dans des domaines relativement intimes de leur vie, ne fût ce que pendant une ou deux heures, cela ne facilite pas un travail objectivant telle que la catégorisation. La dynamique de l’interview entraîne souvent l’interviewé à se dévoiler plus qu’il n’en avait l’intention. Il arrive que l’entretien de recherche se rapproche de l’entretien clinique, ce qui lui donne une richesse inespérée. Le revers de la médaille est la difficulté que l’on ressent à se détacher de la personne individuelle et à en faire un cas parmi d’autres pour le ranger dans une catégorie. Ainsi, la chaleur de l’entretien contraste avec la froideur de la classification. C’est là que le chercheur doit « lâcher prise » et s’engager dans un travail de construction rationnelle. Les catégories construites rendent donc bien compte d’une certaine réalité, qui est nettoyée de ses particularités fines et qui est érigée à un certain niveau d’abstraction. Nous sommes parvenus à classer la plupart de nos interviewés dans une des quatre catégories, malgré que certains aspects de leur discours les rapprochent davantage d’une autre catégorie. 

 Groupe 1
Les convertis
Groupe 2
les chercheurs
d’or
Groupe 3
les militants
Groupe 4
Les chercheurs
de sens
Métier des parentsAgriculteurAgriculteurVariéVarié
Activités professionnelles au préalableAgriculture conventionnelleAgriculture conventionnelleEtudesAutre métier
Niveau de scolaritéFaibleFaibleMoyen et fortMoyen et fort
Engagement social au préalableNulNulAction collective, service civilAction collective, service civil
Degré d’exclusivité du bioExclusivement agriculture bioMixte (bio et non-bio)Exclusivement agriculture bioExclusivement
agriculture bio
Souvenirs d’enfanceFortsFaiblesFortsForts
Moment de la décisionAge adulteAge adultePériode d’études supérieuresAge adulte
Nature de l’événement biographiqueMenace sur la santé, la flore, la survie de la fermeQuotas, primes, demande du marchéEngagement social, rencontres avec agriculteurs bioDivers : licenciement, décès partenaire, héritage,
prise de conscience d’une absence de sens dans le métier, etc.
Type d’événement biographiqueIdentitaireNon-identitaireIdentitaireIdentitaire
Tensions identitairesFortesFaiblesmoyennesFortes
Autres significatifsFermiers bioAbsentsMilitants, fermiers bio et partenaireFermiers bio partenaire, collègues
Buts poursuivisDéveloppement personnel, action collectiveBonne gestion et rentabilité de l’entrepriseAction collective, développement personnelDéveloppement personnel,
action collective
Rationalité de conduiteConviction et identificationCalcul et habituationConviction et identificationConviction et identification
EmotionsRévélation, « j’ai trouvé la voie ! », grâce aux obstaclesAbsence d’émotions particulièresSentiments de révolte contre le systèmeIntrospection, réflexion sur soi,
sur le sens de sa vie,
révolte contre le système


Bibliographie 

Bajoit, G. (2003). Le changement social. Paris : Armand Colin. 
Boltanski, L., Thévenot, L. (1991). De la justification, Paris : Gallimard. 
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Michelsen, J. (2001). Recent development and political acceptance of organic farming in Europe. Sociologia Ruralis vol.41/1, 3-20.


[1 ] Sa publication sous forme d’un ouvrage est prévue pour 2005, aux PUN, Namur et porte le titre provisoire suivant :Les agriculteurs biologiques : vocation ou intérêt ?

[2 ] International Federation of Organic Agriculture Movements

[3 ] Higgins opère une distinction entre, d’une part, la disponibilité qui concerne la présence de tensions identitaires et, d’autre part, l’accessibilité qui concerne la probabilité avec laquelle les tensions vont être activées.

[4 ] Unab est l’association professionnelle des agriculteurs bio en Wallonie, Belbior est son pendant en Flandre.

[5 ] Selon Carver et Scheier (1998, 1999), il existe deux types de buts, à savoir des buts que le sujet veut atteindre et des buts que le sujet veut éviter, des anti-buts. Dans les deux cas se produisent des tensions identitaires que le sujet va tenter de réduire en mettant en œuvre des stratégies de régulation. Dans le premier cas, il mettra en place une stratégie d’approche visant à s’approcher d’une image positive de soi (but visé). Dans le deuxième cas, il mettra en place une stratégie d’évitement : s’éloigner d’une image négative de soi (anti-but). Les auteurs ont montré qu’en réalité ces deux types de régulation interagissent étroitement : une stratégie d’évitement par rapport à une image négative de soi fonctionnant comme « repoussoir » peut avoir dans le même temps amener le sujet à s’engager dans une stratégie d’approche par rapport à une image positive fonctionnant comme attracteur.