La femme en milieu rural et l’influence de son milieu de vie

Blandine Brunhes-Glamcevski. Doctorante en Sociologie (LADYSS)

Le sujet de la communication porte sur les femmes qui habitent en milieu rural et l’influence du milieu sur les stratégies que les femmes peuvent adopter par rapport au travail. Les attentes des organisateurs pour ce colloque est de traiter la question suivante : « qui sont les ruraux. Groupes sociaux et identité ? ». C’est dans cette optique alors que cette recherche est présentée. 

La femme qui habite dans le milieu rural est qualifiée ici de femme rurale et elle n’est pas forcément agricultrice ou liée au milieu agricole. Le choix de ce vocable peut être certes discutable mais il est associé aux hypothèses de travail qui sont que les femmes qui habitent en milieu rural ont un rapport particulier avec leur milieu, qui peut avoir une incidence sur les stratégies adoptées par rapport au travail. Ce lien est plus ou moins fort en fonction des aménités qui ont attiré ces habitantes et de la durée depuis laquelle elles vivent dans cet espace. Il s’agit d’abord d’un lien et beaucoup moins de caractéristiques de la personne qui s’installe en milieu rural. Celle-ci a un mode de vie identique ou qui s’apparente à celui d’une personne qui vit en milieu urbain mais elle a dans beaucoup de cas privilégié des aspects en rapport avec la nature dans son style de vie qui la conduit à chercher à vivre dans ce type d’espace. Les choix d’habiter à la campagne peuvent être liés à des représentations ou à l’expérience d’un vécu de la vie en milieu rural, à la présence de la famille. Le choix est celui aussi du conjoint ou du conjoint seulement qui peut avoir sa famille qui vit dans la même commune ou dans une commune alentour. Les choix ne se situent donc pas à un même niveau selon les cas et il peut s’agir de choix parmi des possibles, et donc pas tout à fait de choix, qui résultent de situations professionnelles, familiales, … spécifiques. 
L’approche n’est absolument pas statistique, elle est concentrée sur un territoire en Lorraine, en Meurthe-et-Moselle plus exactement, dans le nord toulois. D’un point de vue méthodologique, cette démarche est justifiée par les concepts et hypothèses mobilisés dans la Thèse qui n’est pas encore achevée. Les résultats énoncés seront surtout alors des pistes, des ébauches de réponses. En ne s’intéressant qu’à un territoire restreint l’objectif est de repérer les liens qui peuvent se créer entre l’acteur et son territoire en fonction des lieux de sociabilité existant. Ces lieux de sociabilité se situant à différents niveaux, celui de la maison, du village, des communes rurales alentour et plus éloignées, de la ville rurale (Toul) qui est à une quinzaine de kilomètres et d’une grande ville à trente cinq km (Nancy) et enfin le lieu de travail qui peut ou pas être l’un des lieux cités. C’est le quotidien de ces femmes qui est interrogé, dans leurs pratiques quotidiennes, leurs choix et décisions passées et présentes, leur trajectoire de vie, par le biais d’entretiens semi-directifs. L’intérêt est de repérer la redondance des thèmes abordés, les termes choisis pour désigner leur environnement, leurs activités, leur travail, les représentations du milieu rural, de la femme qui travaille ou pas. Les femmes interrogées peuvent être des femmes ayant une activité professionnelle ou pas, en âge de travailler et surtout qui résident à la campagne. Il n’y a aucune prétention à reproduire une image fidèle de la réalité statistique mais plutôt de faire une étude des possibles pour appréhender et comprendre la réalité sociale, ce qui détermine les actions des acteurs. 

1- Le genre, un outil nécessaire à l’analyse des stratégies par rapport au travail 

D’une manière générale, les analyses abordent un certain nombre de phénomènes sociaux d’un point de vue masculin ou de façon globale, en faisant un amalgame des situations des deux sexes. Il est remarquable cependant pour diverses raisons que l’approche genre soit pertinente, parce qu’elle montre finalement une plus grande diversité, caractéristique des sexes, des comportements et pratiques, représentations, compte tenu de la manière dont sont distribués les rôles sociaux dans notre société. Cette mise en perspective permet d’aborder de façon plus juste et plus efficace les phénomènes sociaux et les moyens à mettre en œuvre si nécessaire (pour la mise en place de politiques ou d’une nouvelle législation par exemple), et d’atteindre les bonnes cibles. 
En ce qui concerne la question du travail et de l’emploi, cette distinction est d’autant plus utile que les temps sociaux des hommes et des femmes se répartissent différemment et peuvent avoir une incidence sur le marché de l’emploi. Les femmes dans la sphère privée consacrent davantage de temps aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants que leur conjoint. De plus, sur le marché de l’emploi, la femme occupe de façon significative davantage des emplois à temps partiel, précaires et en CDD que les hommes. L’accès à l’emploi pour les femmes (comme pour les hommes d’ailleurs) est directement lié à la fois à la conjoncture actuelle caractérisée par la précarisation de l’emploi et la montée du chômage et est lié aussi aux représentations que l’on se fait des rôles féminins en ce sens que le travail à temps partiel leur est forcément destiné, parce que cela leur permettrait de s’occuper de leurs enfants et des tâches domestiques, parce que le revenu qu’elles apportent est complémentaire de celui du conjoint et non l’inverse. Or il a été démontré que le travail à temps partiel n’est pas forcément un temps choisi. La notion de rapport au travail est indispensable à comprendre plus que le rapport à l’emploi, puisqu’il fait intervenir la notion de temps sociaux (temps domestique, travail/études/formation, temps libre, temps physiologique) qui caractérisent la femme, le terme de travail pris ici dans son acceptation d’activités humaines. 
Les stratégies par rapport au travail comportent donc les choix effectués par rapport à la répartition des différents temps sociaux. Il s’agit de comprendre les décisions prises par rapport à l’emploi et à l’éducation des enfants. 
Comme tout acteur social la femme se confronte au travail et à l’emploi à un moment de sa trajectoire de vie qui n’est pas le même pour chacune d’entre elles. De sa situation de famille présente, dépend les alternatives possibles. Va se poser alors des problèmes ou pas d’ordre organisationnel. La stratégie adoptée est la conséquence non seulement de l’offre mais également de l’histoire personnelle. De même que la décision d’avoir des enfants peut se poser par rapport à des stratégies de carrière. La femme est donc confrontée à des choix en fonction de sa situation matrimoniale et au fait d’avoir des enfants, et de l’âge de ceux-ci. 
Ces choix sont influencés par les représentations qu’elles ont du rôle de la femme et du travail, et par les moyens qui s’offrent à elles en terme de mode de garde et d’offre d’emploi, qui dépendent également de son niveau de formation. En effet, elle n’a pas toujours pu ou eu l’occasion de construire un projet professionnel. La résolution des problèmes de garde et d’éducation des enfants restant l’apanage de la femme, les décisions à prendre leur incombent, excepté dans le cas où le conjoint lui impose de cesser son activité afin de pallier à la carence des structures de modes de garde et au trou budgétaire qu’occasionnerait leur placement chez une nourrice pendant les heures de travail. 
Elle peut donc poursuivre son activité professionnelle engagée si elle le désire, avec un temps d’interruption minimal au moment de l’arrivée d’un enfant, comme cela est prévu par la loi en terme de congé de maternité ou de congé parental. 
Elle peut faire le choix de demander un congé plus long qui met en péril sa place et son ascension professionnelle, même si dans la réalité l’ascension professionnelle est davantage l’affaire des hommes, justement à cause des obligations de la femme et de la représentation qu’on s’en fait par rapport à son efficacité au travail parce que davantage investie dans l’éducation de ses enfants. 
Elle peut choisir d’interrompre complètement son activité et rechercher éventuellement une activité professionnelle une fois que les enfants seront tous nés et suffisamment autonomes. 
Les logiques sont donc multiples et caractéristiques d’un certain niveau social, du rapport au travail, de l’adéquation ou pas avec ce qui a été voulu et ce pourquoi on s’est formé, des nécessités financières, de l’arrivée du premier, deuxième, … enfants. En terme de formation le problème se pose également pour des femmes vivant en milieu rural pour une formation initiale ou de reconversion. Formation des plus jeunes qui par l’isolement et la méconnaissance des possibilités qui leur sont offertes est rendu quelques fois difficile et inadéquate à l’offre locale du marché de l’emploi. Formation également des femmes d’une autre génération qui ne demandent qu’à retravailler après une interruption due au chômage ou au choix d’interrompre son activité à la naissance des enfants. 
Enfin le problème de l’arrivée des enfants peut se poser également lors de l’embauche, l’employeur flairant un hypothétique futur absentéisme dû aux problèmes de santé et aux congés des enfants. 
Les stratégies par rapport au travail sont diverses et aléatoires en fonction du moment de la trajectoire de vie concerné, en fonction du fait qu’elle ait été élaboré, pensé en amont ou pas de sa mise en couple, en fonction des habitudes sociales de l’univers dans lequel elle a évolué, et enfin en fonction de son milieu de vie. 

2- Le cas de la femme rurale 

Le milieu de vie offre ou pas des opportunités de formation, de travail, de mode de garde décisives pour l’avenir de ces femmes. Le panel des activités professionnelles et de formation est restreint en milieu rural. 
Les stratégies adoptées vont dépendre également du moment concerné de la trajectoire professionnelle à la date où elle va s’installer en milieu rural. 
Les raisons qui auront poussé ces personnes à vivre en milieu rural vont de paire avec leurs priorités par rapport à leur vie professionnelle. Des femmes du milieu ouvrier qui subissent leur activité professionnelle et qui s’installent à la campagne à la quête d’un meilleur cadre de vie que celui de la banlieue de forte concentration de logements et de population, et parfois qui s’accompagne de l’accès à la propriété, se retrouvent souvent sans emploi. La raison en est l’abandon, conséquence souvent des difficultés de mobilité. Elles se consacrent davantage alors aux tâches domestiques et à l’éducation des enfants. Elles occupent quelques fois aussi un travail au noir ou pas en tant que nourrice ou font le ménage chez des personnes âgées. Des femmes de niveau social plus élevé vont appréhender leur installation dans le milieu rural d’une autre manière. Attirées par la nature, un environnement sain où peuvent grandir ses enfants, elles vont souvent s’assurer si elles interrompent leur activité à cause de l’arrivée d’un enfant de pouvoir la reprendre quelques mois après ou quelques années après. Certaines ne vont même jamais interrompre celle-ci ou s’assurer de trouver une activité équivalente dans les alentours. Enfin, des femmes font le choix de changer d’activité pour avoir une activité en rapport avec le milieu de vie, avec le milieu rural, avec la nature et souvent même avec le conjoint. L’environnement apparaît dans ce cas comme une opportunité, par rapport à une reconversion professionnelle désirée ou à une absence d’activité, et surtout à l’acquisition d’un bien être dans le travail avec une adéquation entre aspirations et activité. Il s’agit souvent de conjointes d’agriculteur. 

La campagne a un effet amplificateur sur les difficultés de retour ou d’accès à l’emploi pour les femmes. En effet, l’éloignement des centres de formations et des emplois offerts, l’absence d’information sur le territoire en terme d’offre et des droits à prétendre à une aide ou autre, l’isolement et l’absence de structures pour la garde des enfants ne font que freiner voire interdire à la femme d’avancer alors qu’elle appréhende déjà difficilement le monde extérieur, le marché de l’emploi. Phénomènes davantage accentués pour des personnes qui ont toujours vécu à la campagne ou qui ont vécu dans un environnement familial, culturel où travailler à l’extérieur n’allait pas de soi. Le conjoint dans ces mêmes milieux sociaux est également un frein parce qu’il exige parfois que son épouse interrompe son activité avec l’arrivée des enfants pour des raisons de coût de garde d’enfants, du rôle que la femme doit tenir, celui de garder ses propres enfants. Ces situations extrêmes sont marginales mais existent. 
Le milieu rural recouvre donc une assez grande diversité de situations au niveau des rapports au travail que ces femmes peuvent avoir. Il est en tout cas davantage normal aujourd’hui, voire nécessaire de travailler pour une femme. Elle appréhende l’emploi en fonction des représentations qu’elle se fait du travail. L’accès à l’emploi peut être synonyme d’émancipation, de nécessité économique ou c’est un fait normal au même titre que pour les hommes, dans le cadre ou non de la réalisation d’une activité professionnelle choisie et appréciée, de la réalisation de soi, une manière d’affirmer son existence sociale. Le rapport au travail s’exprime différemment en fonction du moment de la vie concerné pour ces femmes qui ont leur vie professionnelle interrompue par l’arrivée des enfants. Pour certaines il s’agit d’une simple pause, pour d’autres d’une interruption qui va ralentir une progression et enfin parfois d’une rupture avec le monde du travail. Dans ce dernier cas, une fois que la femme a décidé de reprendre son activité alors que les enfants ont atteint un âge où ils sont relativement autonomes, le retour est difficile. En effet, pendant des années coupé de la réalité du monde du travail il est plus difficile d’accéder à un emploi parce qu’il faut avoir des pistes de recherche, parce qu’il faut se reformer ou s’adapter à des activités qui ont évolué. Le progrès technique, l’informatisation de l’outil de travail deviennent des freins à un retour à l’emploi. La société n’est pas toujours prête non plus à accueillir un public féminin en cours de reconversion. Ces femmes plus âgées, qui ont une quarantaine ou une cinquantaine d’années, se retournent aussi vers des activités de service au particulier, tel que garde d’enfants et tâches d’entretien pour les raisons évoquées, mais également parce qu’ayant un niveau de formation peu élevé elles vont chercher à réaliser des tâches qu’elles ont eu l’habitude d’effectuer pendant des années, qui leur sont familières. Elles se réfugient dans des domaines qui sont devenus leurs seuls domaines de compétence. 
La société ne s’adapte pas au niveau de l’organisation du travail aux exigences faites aux femmes en terme d’éducation pour permettre l’égalité des chances au même titre que les hommes afin d’évoluer dans une carrière ou d’accéder à un emploi. Une femme avec des enfants peut poser un problème à l’embauche et l’interruption due à une maternité est un handicap certain pour l’évolution d’une carrière. Les alternatives sont supposées être des choix. L’approche genre se justifie donc par une appréhension différente par la femme de l’emploi, le plus souvent en raison du rôle dont elle est désignée détentrice de la part de l’homme et de la femme, en essayant de rendre compatible les temps sociaux. Cependant on constate une évolution sur ce plan. L’homme est plus attentif à la répartition des temps sociaux en étant favorable à la réalisation des projets de sa conjointe. Les négociations au sein du couple sont plus systématiques et les desiderata de l’autre sont davantage considérés et pris en compte. On constate une évolution des rapports de sexe notamment dans les emplois du temps où l’on constate par exemple que les tâches domestiques et les activités liées à l’éducation des enfants sont davantage pratiquées par les hommes même si pour beaucoup cela reste l’apanage de la femme active ou pas. 
Les politiques familiales peuvent être également incitatives dans le sens d’une réduction du temps de travail ou d’une interruption. C’est le cas notamment de certaines des bénéficiaires de l’APE (Allocation Personnalisée d’Education créée en 1985 pour les familles de trois enfants au moins, le dernier ayant moins de trois ans, en 1994 la loi relative à la famille étend l’APE aux familles de deux enfants ou plus), La condition actuelle pour avoir le droit de la percevoir est d’avoir travaillé au moins deux ans dans les cinq années qui viennent de s’écouler au moment où on en fait la demande. « L’effet incitatif de la prestation a donc concerné beaucoup de femmes situées aux franges du marché du travail. Ces femmes n’ont pu bénéficier du congé parental leur garantissant en principe leur retour à l’emploi, puisque nombre d’entre elles étaient sans travail, et qu’une partie des autres, celles sous contrat temporaire, n’avaient pas l’ancienneté suffisante dans l’entreprise pour avoir droit à ce type de congé. (…) Autre trait distinctif, les mères ayant opté pour l’APE à taux plein appartiennent plutôt à des classes moyennes voire à des catégories sociales défavorisées, en accord avec le fait que les femmes de milieux sociaux élevés poursuivent plus fréquemment leur carrière professionnelle, femmes qualifiées pour lesquelles le coût d’un arrêt d’activité serait pénalisant. (…) les femmes habitant des zones rurales ou de petites agglomérations ont plus fréquemment demandé l’APE. Or, ce type de commune est sous-équipé en modes de garde collectifs, si bien que la mère a souvent pas d’autres choix que garder elle-même ses enfants. » [1 ]. Cette analyse montre bien les effets du milieu sur les décisions d’emploi des femmes en zones rurales et les catégories de femmes concernées. L’absence des modes de garde est davantage un handicap pour les femmes qui occupent des emplois précaires, à temps partiel, qui sont au chômage, des femmes à faible revenu qui font plutôt le choix de bénéficier d’une prestation parce que le coût de la garde des enfants est trop élevé. 

Le milieu a certes une influence sur les stratégies par rapport au travail de ces femmes mais aussi le rapport que la femme a avec le travail influence la dynamique du milieu par les conséquences que ce rapport génère en terme d’organisation de vie. Dans tous les cas la femme est un acteur clé car d’elle dépend la nécessaire prise en charge de ses enfants et le lieu de cette prise en charge. Il dépend moins de l’homme qui dans notre société passe au second plan en ce qui concerne les enfants davantage par habitude aujourd’hui. En effet, c’est au niveau des mentalités des hommes et des femmes que tout se joue puisqu’il est légalement possible, et les moyens existent et sont utilisés, pour la femme, comme pour l’homme, de subvenir aux besoins de la famille. 

3- Les modes d’habiter le rural et les femmes 

L’univers familier ou les lieux où l’individu pratique régulièrement voire presque quotidiennement des activités peut être vaste. Pour certains, la rue, le voisinage, la famille, l’association, le village, le territoire ou encore le lieu de travail constituent une entité que l’individu décrit comme faisant partie de son quotidien au même titre que son habitat. C’est dans ce sens que le concept de mode d’habiter est mobilisé. Il fait partie intégrante des questions posées ou sujets abordés dans les entretiens. Il permet d’établir un système de relations large et de repérer les déterminants de tel ou tel comportement. L’interrelation de ces modes d’habiter donne au milieu rural une certaine spécificité par la diversité des rapports à la nature notamment. Ces modes d’habiter peuvent aussi se superposer ou se juxtaposer. Ce milieu est alors spécifique au niveau local puisque dans un univers restreint qui est celui du village se concentrent un certain nombre d’activités et une certaine connaissance des personnes y résidant, permettant de créer une certaine sociabilité, chère d’ailleurs aux personnes originaires de la campagne qui viennent s’y installer de nouveau. Le village fonctionnant moins comme une aire de passages et de rencontres de personnes extérieures à cette zone et davantage comme le but d’une route, un espace isolé des autres espaces ruraux ou citadins, excepté dans le cadre de manifestations culturelles ponctuelles, permet de qualifier ce lieu de spécifique. Par contre les rapports que les habitants ont avec l’extérieur sont divers. En effet, on constate que la population rurale est de moins en moins homogène. Les aménités du milieu rural sont multiples et encouragent une certaine attirance d’une grande diversité de personnes. Dans cet espace restreint il s’agit de cohabiter avec des gens d’ailleurs, qualifiés souvent d’étrangers. Cette migration peut être limitée par l’absence de terrains constructibles dans la commune. On constate malgré l’hétérogénéité des situations que les personnes issues de milieu ouvrier sont davantage attirés par la campagne en raison de l’amélioration de leur habitat et de l’accès à la propriété et les personnes de milieux sociaux plus élevés recherchent une certaine sérénité pour leur environnement naturel ou réalisent alors un projet professionnel, un projet de vie. Il n’empêche que les raisons évoquées par tel ou tel type de public ne sont pas exclusives en ce sens que la découverte des autres aménités peuvent présenter aussi un grand intérêt. 
Les modes d’habiter renseignent sur la nature des relations que les femmes entretiennent avec le milieu, parce qu’elles privilégient tel ou tel type d’activité et fréquentent certains lieux, ce qui aide à comprendre les stratégies qu’elles adoptent par rapport au travail. 

Le public rural est relativement hétérogène tant dans sa composition sociale que dans ce qui peut l’y attirer ou maintenir. Les activités des femmes rurales caractérisent leur rapport à la nature et à la campagne et dévoilent leur sensibilité. Leurs stratégies par rapport au travail en sont révélatrices. C’est dans ce rapport que s’exprime l’identité de l’individu rural. 

Il est indéniable qu’un passé à la campagne pour des personnes qui sont revenus y vivre émane d’un choix qui fait appel au registre des sentiments. Ces personnes expriment davantage l’existence d’une sociabilité villageoise nécessaire et un rapport avec la nature particulier. Un rapport vital à la nature en ce sens que le paysage importe par sa présence, il apporte une certaine sérénité, aide à se resituer. Il est vital aussi de voir des animaux, le travail agricole se réaliser, davantage pour des personnes ayant grandi dans une famille agricole, qu’elles travaillent ou pas dans l’agriculture, de percevoir les rythmes des saisons à travers l’évolution de la nature environnante. Les femmes qui ont fait le choix de ne pas travailler dans l’agriculture alors qu’elles sont issues de ce milieu et que leur conjoint pratique cette activité, à cause de la pénibilité du travail, de l’absence de reconnaissance de statut clair au moment où elles ont fait leurs choix professionnels, et à l’envie d’aller voir ailleurs, conservent tout de même une solide éthique rurale en ce sens que le retour à la campagne est essentiel. Ces personnes qui ont grandi dans une ferme expriment davantage que les autres un rapport fusionnel avec la nature. Les autres personnes qui parlent de la nécessaire présence de la nature évoquent davantage les aspects de détente qu’elle offre, comme les promenades à pied ou en vélo, la liberté de pratiquer un sport de façon informelle dehors sans être obligé de prendre sa voiture ou de traverser quelques rues pour rejoindre un parc, terrain de jeu ou square près de chez soi que se soit pour soi-même ou pour ses enfants, la relative liberté de mouvement dans l’immédiateté, dans l’instant, la possibilité de jardiner, la possibilité d’être dehors. On reconnaît d’ailleurs dans ces propos le vécu de citadines, davantage exigeantes sur l’aménagement de chemins pour faciliter les allers et venus des piétons et des promeneurs, au sein et aux abords du village quand celui-ci est traversé par une route assez fréquentée type départemental. 
La plupart des femmes qui habitent en milieu rural reconnaissent avoir des préoccupations identiques à celles des femmes citadines et des pratiques par contre souvent différentes dans les loisirs et l’accès aux services. Le rural leur apporte contrairement à la ville un air plus sain et un environnement moins bruyant, une habitation avec un espace plus vaste et dans le quotidien la présence de la nature environnante, un environnement idéal pour des enfants. 
Vivre en milieu rural c’est bénéficier de relations sociales particulières, même si c’est quelques fois mal vécu, car cela peut être pesant au moins dans un premier temps. On connaît les autres soit parce qu’on a toujours vécu dans le village, soit parce qu’on a des enfants scolarisés à la maternelle ou au primaire qui fréquentent l’école de la commune ou du village voisin dans le cadre d’un regroupement scolaire, soit parce qu’on y a une vie associative ou encore parce que la présence de commerces et de services administratifs ou pas permet la rencontre de certains habitants. Cette mise en relation n’est donc pas pratiquée par tout le monde aujourd’hui. Les femmes ayant une activité professionnelle à l’extérieur à temps plein n’a ni le temps et quelques fois pas l’envie de développer un réseau relationnel au delà du voisinage immédiat. De plus l’accueil des nouveaux arrivants ne va pas forcément de soi. La population féminine est cependant très sollicitée par cette forme de sociabilité parce que c’est davantage elle qui entoure ses enfants dans leurs activités quotidiennes et qui les accompagnent à leurs activités de loisir ou de pratique religieuse, mettant en place quelques fois un système informel de covoiturage pour limiter les trajets des unes et des autres, d’autant plus utile quand elles ont plusieurs enfants qui pratiquent des activités différentes. Le nombre d’enfants et la multiplication des lieux de loisir ne facilitent pas l’organisation et conduit quelques fois à renoncer à certains désirs. Certaines femmes disent passer le mercredi à faire des voyages d’un lieu de loisir à un autre. 
La campagne aujourd’hui est relativement dynamique, les communautés de commune, les associations quelques fois associées à un programme européen, génère la mise en place d’activités, de mise en réseau de services, permettant aux ruraux d’avoir des activités sur place ou dans une zone proche de chez soi et de se rencontrer, de bénéficier de services et même pour un certain nombre d’avoir un emploi sur le territoire. La création de cette dynamique va quelques fois à l’encontre de la fermeture des services publics dans le rural. Les parcs régionaux invitent également par le biais d’activités ponctuelles ou régulières à se faire connaître, à découvrir ses richesses naturels et les savoir-faire locaux. De nombreux partenaires existent et se manifestent sur les territoires ruraux. La coexistence de ces possibilités et des populations potentiellement intéressées ne se recoupe pas forcément par manque d’information, par la difficulté de pourvoir cerner les possibilités qui s’offrent à soi à cause de l’éclatement de l’espace. La fréquentation des activités se fait souvent par hasard parce qu’on a eu connaissance de son existence ou parce que sachant ce qu’on voulait faire on s’est renseigné dans ce sens. D’un point de vue local, la résolution à certains manquements pour la garde des enfants devient parfois un handicap pour la commune rurale. En effet, même si ces familles y habitent elles n’hésiteront pas à chercher des nourrices agréées dans le village d’à côté et d’inscrire leurs enfants dans l’école de ce même village ou de bénéficier des services d’une garderie ou halte-garderie, ou d’un service périscolaire ailleurs. Leur commune a alors tout à y perdre. Le dynamisme de celle-ci en prend un coup quand ce phénomène est multiplié et quand l’école par exemple est menacée de fermeture à cause du faible effectif en ce qui concerne le nombre d’élèves inscrits. L’installation de ces services et la pérennisation des institutions comme les écoles sont sources d’enjeux énormes en terme d’attirance sur ce territoire de nouvelles familles grâce aux possibilités qui leur sont offertes. 

Au-delà de ces constats, il est possible alors de décrire une population féminine, caractérisée par un rapport particulier à son milieu de vie qui habite en milieu rural, par ses origines sociales, ses origines de milieu de vie, sa trajectoire sociale. En effet, la trajectoire de vie est déterminante aussi sur les rapports que l’individu va entretenir avec son milieu de vie. Les personnes qui, même si elles sont originaires du milieu rural, mais ont vécu un certain temps en ville, vont davantage participer à la dynamisation de leur milieu que les femmes qui n’auront connu que l’espace rural comme cadre de vie. Elles apportent une certaine ouverture quand à la création de nouvelles activités et l’accueil possible d’un public « étranger ». Les femmes les moins enclines à la dynamisation du milieu sont celles qui n’ont jamais travaillé ou presque pas, ou uniquement des activités de garde d’enfants et de ménage sur leur commune. Elles participent quelques fois à des ateliers de travail manuel, proposées par l’association du village (foyer rural, MJC ou encore familles rurales). Les nouveaux arrivants qui travaillent sont les plus enclins à remédier à l’absence de services en cherchant une solution à tout pris, en créant ou en suscitant la création d’un accueil périscolaire par exemple afin que leurs enfants soient accueillis pendant leurs heures de travail. Ils dynamisent aussi le territoire par la création d’activités culturelles innovantes qui rentrent ou pas dans leur projet d’installation à la campagne. Il semble que le milieu rural par le peu d’activité qu’il propose, par la présence de la nature, par la présence d’un espace vierge ou éclaté, par la cohabitation de personnes venues s’installer en milieu rural pour des raisons éthiques ou par conviction, accueille favorablement l’innovation et permet une liberté d’expression de ses habitants, liberté qui ne peut s’exprimer en milieu urbain, au moins sous cette forme. Tout est affaire de personne et de volonté de la part des habitants et des responsables politiques, cela explique la diversité de dynamisme d’une commune à l’autre. 
La femme participe aussi au dynamisme d’un territoire parce qu’elle a fait le choix d’inscrire ses enfants à des activités de loisir et de catéchèse, c’est elle qui les véhicule le plus souvent et qui organise tout. Certaines femmes seront limitées à la commune parce que pas de moyen de locomotion et pas de moyen financier. La pratique d’activités par les enfants est rendue plus ou moins nécessaire aussi en fonction des milieux sociaux concernés. Certains ne manqueront pas la pratique religieuse pour des raisons de conviction, c’est de plus une activité peu coûteuse qui quand elle se pratique dans un autre village peut être l’objet de covoiturage. 
Le rapport au milieu rural s’exprime également d’une façon toute particulière en ce qui concerne les femmes dans la vie au cœur du village par une mobilisation plus ou moins grande en ce qui concerne la pérennisation de certaines fêtes locales ou rites. Elles vont faire en sorte que le carnaval, la Saint-Nicolas, … soient fêtés, que le rituel des crécelles précédant la fête de Pâques soit maintenu. 

Le rapport au territoire ne s’exprime pas de la même manière selon que la femme est active ou pas. L’identité rurale s’exprime aussi dans les relations avec le territoire et l’extérieur. En effet, en fonction de son activité et de son lieu de travail la femme va avoir tendance à « habiter » un espace plus ou moins grand. La femme inactive, en dehors de celles qui bénéficient d’un congé maternité ou parental, a un rayon d’action moins large que les autres femmes parce qu’elle est moins disposée à créer des relations avec l’extérieur. La femme agricultrice entretient une relation forte avec son territoire qui est constitué par son village et les communes alentour, voire plus éloignées et quelques fois avec la ville quand elle engagée dans des structures agricoles (associations parrainées par la chambre d’agriculture). La femme qui travaille en milieu rural fréquente surtout son village et les villages alentour. La femme active en milieu urbain élargit plus volontiers son espace d’activité. 

Tous ces facteurs sont acteurs du dynamisme rural en ce qui concerne la population féminine. Ces femmes sont donc malgré elles esclaves ou détentrices d’un certain pouvoir du milieu, du territoire. 

Le milieu rural a donc plusieurs façons d’être habité. Des individus, ayant vécu toujours en ville et d’autres toujours à la campagne, n’appréhendent pas de la même manière leur milieu de vie. De même, une femme en fonction de la période de sa vie concernée ne réagit pas de la même manière selon qu’elle est déjà dans la vie active ou non au moment de son installation en milieu rural, qu’elle a des enfants ou pas, du niveau de formation qu’elle a atteint. Elle va développer des stratégies et actions diverses à l’aide des moyens qui lui sont offerts. Les aménités et faiblesses du rural sont responsables en partie des choix de chacun.


[1 ] Cédric Afsa, bureau des prévisions, caisse nationale des allocations familiales, « L’allocation parentale d’éducation : entre politique familiale et politique pour l’emploi », in Insee Première, n°569, Février 1998.