Sociolinguistique urbaine et géographie sociale : articuler la hiérarchisation des espaces et des parlures

Thierry Bulot, maître de conférences en socio-linguistique à l’université Rennes 2, EA 3207 CREDILIF-ERELIFF
Vincent Veschambre, maître de conférence en géographie à l’université d’Angers, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"

Dans le cadre d’un projet d’ACI espaces et territoires, des chercheurs en sociolinguistique urbaine et en géographie sociale ont eu l’occasion d’échanger lors de séminaires, de croiser des lectures, de construire une problématique commune autour de la mise en mot et de la mémoire de l’habitat populaire. Cette rencontre a été l’occasion d’un échange théorique qui nous semble de nature à enrichir nos approches disciplinaires réciproques. 

Les terrains de rencontre 

Une telle rencontre n’a pas été fortuite et n’a pu fonctionner que parce que nous partagions des questionnements et des manières d’envisager le social. 

Nous nous sommes d’abord retrouvé dans « la dimension spatiale », placée en exergue de l’appel à projet de l’ACI : cette approche transversale, non disciplinaire d’une des dimensions essentielles du social (avec le temps), a créé les conditions pour que ce type d’échange se produise dans le champ des sciences sociales. La géographie sociale a contribué fortement à l’émergence de cette approche dimensionnelle (Veschambre, 1999), qui affirme la nature sociale de l’espace. Dans le même temps, la sociolinguistique urbaine s’est démarquée de l’approche disciplinaire classique en plaçant l’espace au centre de ses préoccupations. En sociolinguistique urbaine, l’espace est considéré comme un produit social : la dénomination, la désignation de l’espace concourent à le produire socialement. Et l’une des hypothèses majeures de ce type d’approche, c’est l’idée de corrélation entre la hiérarchisation sociale des espaces urbains et la hiérarchisation sociale des langues et des parlures (concept d’urbanisation sociolinguistique). 

Nous avons constaté en outre que nous avions la même sensibilité aux inégalités sociales, le même questionnement en terme de minoration/domination. Nous parlons conjointement d’appropriation de l’espace, que ce soit par le langage, la signalétique ou à travers toute autre forme de production matérielle : la dimension spatiale des inégalités, des conflits, de l’exclusion est au cœur de nos réflexions. 

Nous pouvons parler d’une véritable homologie dans la construction des objets d’étude entre sociolinguistique urbaine et géographie sociale. 

Les emprunts réciproques 

La sociolinguistique urbaine, telle que Thierry Bulot a contribué à la promouvoir, emprunte à la géographie sociale un certain nombre de notions ou concepts, tels qu’espace vécu/espace perçu, territoire, structures socio-spatiales, frontières (Bulot, 1999). Ces emprunts ont permis de forger notamment le concept de « territorialisation sociolinguistique » à partir des enquêtes engagées sur le terrain rouennais pour désigner la façon dont en discours, les locuteurs d’une ville s’approprient et hiérarchisent les lieux qu’ils s’attribuent ou attribuent aux autres. La question de la mobilité, qui contribue à produire les représentations de l’espace est également centrale dans l’approche de la sociolinguistique urbaine. 

En décrivant la manière dont les individus et les groupes sociaux s’approprient des espaces aux ressources inégales, la géographie sociale est sensible aux effets structurants des discours sur l’espace, qui contribuent à la construction sociale de la réalité. 

Sans l’avoir suffisamment théorisé, la géographie sociale participe de la « sémantisation des objets de la géographie » (Lussault, 2003), en accordant un attention croissante aux langages (au sens large, incluant bien entendu les langages techniques) conçus à la fois comme instruments de représentation et d’action. La question des dénominations, des catégorisations de l’espace, dans les discours savants, politiques…, est bien présente dans nos réflexions et traduit une prise de conscience de leur importance dans la production des idées et dans la production de l’espace proprement dit (Ripoll, Veschambre, 2001) 

Vers une articulation théorique entre langage et espace 

Cette ACI sera l’occasion d’explorer les articulations possibles entre langage(s) et espace(s), ou plus exactement entre les différenciations sociales de l’espace et les formes d’individuation sociolinguistique. 

Nous avons commencé à travailler cette articulation à travers le concept de marquage, défini comme la forme de la matérialisation de l’identité, à la fois individuelle et collective. Les différentes parlures pourraient être appréhendées comme formes de marquage, en langue et en discours, des lieux et des espaces.