Réflexions géographiques autour de l’objet « risque » et de ses déclinaisons environnementales

François Duchêne & Emmanuel Martinais, chargés de recherches à l’ENTPE de Vaux-en-Velin, UMR 5600 "Environnement, ville et société"
Christelle Morel-Journel, chercheuse au CRENAM, Saint-Etienne, UMR 5600 "Environnement, ville et société"

Comme de nombreuses disciplines relevant des sciences humaines et sociales, la géographie a depuis fort longtemps montré un intérêt certain pour l’étude des risques naturels et industriels. Mais à l’exception de quelques travaux isolés (CHAM’S, Chaline, November), la contribution des géographes à ce champ de recherche n’a pas su se démarquer d’une conception normative du risque, conçu comme la mise en relation d’un « aléa » et d’une « vulnérabilité ». Reproduisant le clivage constitutif de la discipline, les géographes physiques se sont ainsi concentrés sur l’étude des phénomènes constitutifs de l’aléa laissant aux géographes humains le soin d’établir la connaissance de l’impact de ces mêmes phénomènes sur les activités humaines. 

Même si un certain nombre de travaux plus récents ont cherché à construire un point de vue plus globalisant, par le développement d’outils spécifiques (SIG notamment) associant ces deux niveaux de connaissance (aléa et vulnérabilité), on peut toutefois faire le constat qu’une approche plus critique et plus problématique de la notion de risque fait aujourd’hui largement défaut dans le champ de la géographie. L’objet de cette communication est de montrer comment la géographie sociale, par l’intérêt qu’elle porte aux rapports dialectiques du spatial et du social, peut aider à mieux cerner cet objet « risque » qui, à l’évidence, présente des caractéristiques simultanément matérielles et idéelles. Car si le risque naturel ou industriel est supposé se manifester sur l’espace par des événements qui se situent plutôt dans l’ordre de la nature ou de la technologie, il n’est pas pour autant une entité extérieure à l’homme et à la société. En effet, ces événements, même projetés, ne prennent sens qu’à travers le regard que l’on porte sur eux, individuellement ou collectivement. De ce point de vue, le risque n’a donc pas d’existence autrement que dans une relation entre un espace (support potentiel de sa matérialisation) et une société qui l’appréhende (par des représentations mentales, sociales et savantes) et le traite (par des dispositifs et des pratiques spécifiques). 

Considérant que le risque est tout entier contenu dans ce rapport dialectique du spatial et du social dont la géographie sociale a fait l’un de ses terrains d’investigation favoris, il est alors possible de décliner l’étude de cet objet selon trois axes problématiques. Tout d’abord, nous verrons que le risque peut être défini comme une représentation, terme qui ne renvoie pas nécessairement à l’image (au sens iconographique du terme), mais plus généralement au produit d’une activité cognitive qui vise à anticiper un futur plus ou moins proche par une opération de projection. Dans cette optique, nous montrerons également que le risque a tendance à se dissoudre dans un ensemble de spécificités territoriales : il n’apparaît plus comme une quantité mesurable mais davantage comme un fait social éminemment subjectif, relatif et donc, évolutif. Ne pouvant être saisi en dehors d’une certaine réalité territoriale, nous verrons pour finir que le risque et sa définition sont toujours le reflet des relations sociales établies dans la longue durée, des rapports de domination et des antagonismes socio-spatiaux.