Quartiers de main-d’œuvre intérimaire de l’industrie post-fordiste : L’implantation d’entreprises d’intérim dans le quartier de la Guillotière à Lyon

François Duchêne, docteur en Géographie
Julien Langumier, doctorant en Ethnologie, UMR 5600 "Environnement, ville et société"

A l’instar de la rue de la République à Marseille [1 ] ou du Boulevard Magenta, entre Gare du Nord et Gare de l’Est, à Paris, on note, dans Lyon intra-muros, le regroupement de près de 30% des entreprises d’intérim de la ville dans le quartier populaire de la Guillotière. La concentration d’agences d’intérim dans certains quartiers urbains reflète peut-être la constitution – voire des formes renouvelées – d’une réserve de main d’œuvre peu qualifiée en ville. Autrement dit, l’externalisation grandissante de la gestion des ressources humaines de la part des entreprises industrielles post-fordistes constitue peut-être certains quartiers urbains en marchés de la main d’œuvre. Ainsi, à travers la transformation des modes de production industrielle, on pourrait voir s’opérer un renouvellement de la problématique de la production d’espaces industriels, chère à la Géographie sociale. En effet, les anciennes Cités ouvrières constituaient autrefois aussi un « réservoir » de main-d’œuvre pour l’industrie paternaliste. Mais l’intérim semble renouveler les pratiques de concentration urbaine d’une main d’œuvre peu qualifiée, devenue plus fluide et plus disparate. Se pose dès lors la question de savoir comment et par qui ces « quartiers de l’intérim » se constituent. 

Une enquête menée auprès de personnels travaillant dans des agences d’intérim de la Guillotière a permis de récolter un discours indigène sur les raisons d’une telle concentration d’entreprises de travail temporaire, précisément dans ce quartier lyonnais. Nous présenterons tout d’abord ce regroupement d’activités dans une perspective historique de ce quartier traditionnel d’immigration. Précisons que ce dernier n’est pas abordé ici à travers la seule relation habitante et la composition de sa population riveraine, mais aussi au travers de la population qui le fréquente et le pratique. Nous souhaitons ensuite analyser un discours produit par des acteurs d’un monde organisé (ne serait-ce qu’à travers un syndicat patronal influent) et tout à la fois particulièrement concurrentiel et disparate (trois enseignes d’intérim contrôlent 65% du marché français, aux côtés d’une myriade de PME). En effet, nous n’avons pas trouvé une parole forte et structurante à l’origine de cette concentration, ni même une conscience collective de son existence. C’est plutôt dans la juxtaposition de micro-décisions, mais aussi dans l’analyse des pratiques des personnels de ces agences qu’il faut chercher les raisons d’une telle implantation. Cette perspective nous mènera enfin à la logique proprement commerciale de l’intérim et aux contradictions difficilement franchissables d’une activité urbaine de « pas de porte » aux prises avec des formes de marchandisation du travail, dans ce qu’elles ont de plus violent pour des personnes en situation de précarités sociale et professionnelle.


[1 ] Voir Faure-Guichard C. et Fournier P., 2001, « L’intérim, creuset de main-d’œuvre permanente ? », Genèse 42, p. 26-46.