Palestine : d’un espace sans identité à une identité sans espace

Yves Guermond, université de Rouen, FRE 2795 "Identité et différenciation des espaces, de l’environnement et des sociétés"
Nicole Mathieu, UMR 7533 "Laboratoire dynamiques sociales et recomposition des espaces" à Paris

Dans la recherche de « ce que peut être la contribution spécifique des géographes », il ne s’agit pas tant de découvrir de « nouveaux objets » que de traiter les objets trop souvent délaissés par les géographes. L’analyse de la façon « dont les rapports de domination s’établissent dans la dimension spatiale » ne doit pas délaisser les questions vives qui sont posées à la géographie sociale et qu’il ne faut pas laisser au domaine froid des « spécialistes de géopolitique ». Le texte d’appel à communications cite opportunément Hannah Arendt : « ce sont des hommes, et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde ». C’est cette perspective qui a guidé depuis toujours le projet de la « géographie sociale », et ce serait démissionner de cet objectif que considérer que les drames humains que vivent, dans la quotidienneté, certaines populations dans le monde, puissent être regardés simplement sous l’angle des conflits intergouvernementaux et ramenés au seul domaine de la géopolitique, ou de la géostratégie. Il est surprenant de voir si peu de travaux de nos « tropicalistes », pourtant nombreux, sur les drames humains du Rwanda, du Sud-Soudan, de la Somalie, ou des spécialistes du monde russe sur la Tchétchénie, ou la Géorgie. A croire que là où il se passe de véritables drames sociaux sur le vif, les géographes attendent qu’ils soient passés, pour les traiter plus tard, d’un point de vue historique, au lieu d’aider les géographes locaux à travailler avec les géographes européens sur ces questions, au moment où elles se posent et où notre approche géographique commune pourrait être « active ». 

La construction identitaire palestinienne est l’une de ce questions vives. Après des siècles d’indécision des frontières au Moyen Orient, des Etats se sont constitués au XXème siècle, mais l’ identité spatiale des Palestiniens leur a été refusée par tous leurs voisins, et elle est née de ces rejets multipliés. En 1978, à Camp David, l’Egypte abandonne la bande de Gaza, et, en 1994, la Jordanie abandonne officiellement la Cisjordanie. Plus récemment l’idée a été répandue, d’un « règlement global » au Moyen-Orient, ce qui permet l’étouffement complet de l’identité palestinienne. L’identité née du rejet par les Etats arabes constitués, a été entretenue et confortée par la politique israélienne : l’impossibilité pour l’Etat d’Israël, en fonction de ses bases religieuses, de mettre sur pied une pluriethnicité a été le facteur principal. Cette attitude de rupture a été renforcée par l’impossibilité des communications avec la bande de Gaza, prélude d’une menace de cession de ce territoire à l’Egypte, par le mouvement constant d’infiltration israélien au sein de la Cisjordanie, et par l‘apartheid de fait qui a été institué sur le plan résidentiel et sur le plan routier. La circulation des Palestiniens est rendue très difficile d’un canton à l’autre et pratiquement impossible à l’Ouest de la green line, de même que la circulation des civils israéliens en dehors des « implantations » et des routes réservées qui y conduisent est interdite par les autorités militaires, qui tiennent le pays en main. Les effectifs de l’armée israélienne dépassent 100 000 hommes, ce qui répond aux normes militaires, selon lesquels il faut 20 militaires pour 1000 habitants si l’on veut tenir en main une population hostile. 

Dans ce contexte de destruction de l’interaction spatiale rendant impossible le fonctionnement territorial, la construction de l’identité est poursuivie avec entêtement par la population : construction de bâtiments sans permis, par leurs propriétaires, sur les terrains disponibles, acharnement à maintenir un cadre administratif, même sans pouvoir réel, établissement de relations avec l’étranger, développement de l’enseignement, organisation de l’artisanat dans un cadre cantonal… 

Alors que, dans les différentes revendications d’identité territoriale, il s’agit de territoires existants, que certaines populations veulent affirmer comme identitaires, ici au contraire il s’agit d’un territoire qui n’est pas reconnu comme tel, et qui est revendiqué au nom d’une identité, qui, elle, s’établit de plus en plus.