Les usages d’internet par la population homosexuelle à des fins de rencontres, face à une géographie des espaces de visibilité et de rencontre « en face à face », en France et au Québec

Alain Léobon, chargé de recherches à l’université d’Angers, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"
Louis-Robert Frigault, enseignant-chercheur à l’université du Québec à Montréal (Canada)

L’inscription territoriale des espaces communautaires homo et bisexuels a suivi, depuis trente ans, les ressorts du mouvement politique gay et lesbien, exploitant, tour à tour, différents « champs de liberté » dans ses rapports avec le pouvoir, la société et l’espace pour donner, à l’homo citoyen, un droit d’expression et de visibilité et de reconnaissance dans l’espace social. 

Même si, entre capitale et régions, les dynamiques temporelles ne sont pas analogues, le paysage des ressources et services communautaires, proposés à la population gaie en France et au Québec, s’est constitué en territoire dans un imaginaire collectif présenté ici sous la forme de cartographies thématiques, dans sa dynamique historique. Cet état des lieux montre une diversité des « ressources » et une évolution de la segmentation de leurs usages entre dimension conviviale et sexuelle. En France, plus qu’au Québec, l’importance des espaces destinés à la sexualité entre hommes reste cependant importante, même si le modèle de normalité, favorisant visibilité et intégration du fait gay et lesbien, lui fait perdre son « poids numérique » et une certaine centralité. 

Face à ce paysage, les internautes français et québécois usent de ressources en ligne locales qui, quoique régionalisées par les éditeurs, ne semblent pas venir compenser l’inégalité spatiale des lieux de visibilité. Elles concentrent leurs usagers sur les grandes métropoles et le phénomène s’accentue si l’on étudie les communautés en ligne s’adressant à des cultures de sexe minoritaires au sein de la population gaie (Gay Net Baromètre 2004). 

L’analyse de deux sites français et d’un site québécois montre bien que, si le réseau Internet permet une diffusion, sans censure, de pratiques maintenues discrètes dans l’espace social traditionnel, les adeptes de pratiques sexuelles plus marginales, restent des résidents des grandes métropoles et affichent peu de mobilité. 

Ainsi, perçu comme un espace supplémentaire où peuvent être « déjoués » distances et processus d’exclusion, Internet servira sans doute de relais à ces hommes et femmes homosexuel(l)s ne trouvant pas toujours leur place dans un modèle d’intégration visant à normaliser ou étiqueter les comportements au risque de l’exclusion de certains. 

Le discours des internautes montre cependant que le réseau ne semble pas se construire « en dehors » des espaces traditionnels de rencontres mais peut favoriser les stratégies de double appartenance entre réalités « sociosexuelles » et appartenance « communautaire ». 

La gestion d’une identité collective face à des processus d’affranchissement de la norme identitaire reste bien au centre de cette production de territoires distincts, que l’on se place dans l’espace habituel des rencontres en face à face ou dans le cyberespace. Au-delà de la question gaie, cette analyse pose la question de la sexualité au sein du fonctionnement social et de sa visibilité.