Les politiques publiques de traitement de la pauvreté à l’épreuve du territoire

Catherine Sélimanovski, maîtresse de conférences à l’IUFM de Montpellier

Les politiques publiques de traitement de la pauvreté sont une réponse de la société moderne au problème posé par la présence de populations en situation de pauvreté dans son propre espace et en même temps elles contribuent à la désignation sociale de ces populations et à la construction de l’objet pauvreté [1 ]. Les politiques publiques de traitement de la pauvreté opèrent de manière paradoxale car elles participent à la fois au maintien de la cohésion sociale et à la production des catégories et représentations qui créent la frontière de la pauvreté. Elles se déploient en France à travers trois sphères de en interaction : la sphère de l’assistance, la sphère de l’assurance sociale, la sphère de la politique de la ville. Le système s’est constitué depuis plus d’un siècle par l’accumulation de mesures initiées par des acteurs multiples, dans des contextes différents, avec des orientations diverses : traitement social et/ou développement par l’économique, orientations préventives et/ou sécuritaires, dispositifs structurels et/ou mesures d’urgence. Le système s’est structuré avec deux logiques d’actions. L’une intéresse les personnes soutenues par les dispositifs de l’assistance et de l’assurance sociale et s’inscrit dans des territoires de gestion ; l’autre, la politique de la ville, dessine des territoires urbains de projet où s’appliquent des mesures de discrimination positive. Les limites de ces différents territoires coïncident rarement. 

L’objectif est ici de montrer que la territorialisation des politiques publiques de traitement de la pauvreté se traduit par des processus de domination sociale qui interagissent avec les autres processus en jeu dans les situations de pauvreté. C’est ainsi que la territorialisation de ces politiques contribue à la reproduction des effets de lieu [2 ] associés à la pauvreté. Or ces effets de lieu sont fortement négatifs car ils entretiennent ou aggravent la domination et l’hétéronomie sociale des personnes touchées par la pauvreté [3]. La première partie de la communication décrit les à-coups de la diffusion de l’information sociale dans les territoires du Bas-Rhin, entre janvier et mai 1998, lors de la mise en place du dispositif étatique exceptionnel du Fonds d’Urgence Sociale (FUS). Cet exemple, pourtant limité dans le temps, démontre que les rugosités des territoires produisent des inégalités de traitement, alors même que les dispositifs ont été conçus dans un cadre égalitaire. Les parties suivantes examinent les facteurs explicatifs de ces disparités de traitement : l’inégale concentration résidentielle des populations à qui sont destinées les mesures publiques de traitement de la pauvreté, les aménités et les pesanteurs du milieu rural et du milieu urbain en matière d’encadrement social. L’on aura ainsi cherché à comprendre comment la territorialisation des politiques publiques de traitement de la pauvreté intervient dans la reproduction des effets de lieu associés à la pauvreté et comment les situations de pauvreté n’en deviennent que plus difficiles à vivre du fait de l’immobilité résidentielle des personnes touchées par la pauvreté dans des espaces rétractés, peu attractifs, du fait de la difficulté pour elles d’accéder à l’offre sociale, tant à la ville qu’à la campagne, du fait de la stigmatisation des territoires sensibles où elles se retrouvent nombreuses ; ce qui en retour peut pousser à vouloir transgresser la frontière de la pauvreté qui protège et enferme tout à la fois…


[1 ] cf. l’analyse que fit G. Simmel en 1908, Les pauvres, PUF, 1998

[2 ] entendu dans le sens que P. Bourdieu a donné à cette problématique dans La misère du monde, 1993

[3 ] cf. la thèse de doctorat de l’auteure, 2002