Les nouvelles formes d’insertion territoriale de l’activité agricole dans le périurbain albigeois

Christophe Albaladejo & Isabelle Duvernoy, chargés de recherche à l’INRA/SAD de Toulouse et chercheurs associés de l’UMR "Dynamiques Rurales"

L’activité agricole est de plus en plus questionnée et régulée hors de la sphère strictement « professionnelle ». Au-delà de sa seule fonction de « production de denrées », elle est en effet interrogée directement par l’ensemble de la société civile, notamment locale, qui souligne la dimension publique de l’activité dans le domaine du paysage, de l’environnement, de sa la cohérence avec les autres activités locales et avec l’image du territoire. Parallèlement, la campagne n’étant pas à part des évolutions du reste de la société, l’activité agricole fait partie de plus en plus de projets personnels contribuant à la construction/consolidation des identités privées des individus qui la pratiquent. Il y a ainsi une double remise en cause de la « médiation professionnelle » qui questionne les identités forgées dans et par l’activité ainsi que les frontières entre le privé (et dans celui-ci entre le familial, l’associatif et l’individuel), le professionnel et le public. 

La recherche présentée dans cette communication porte sur les formes d’insertions territoriales des activités agricoles dans un contexte périurbain : les communes autour d’Albi. Le périurbain est ici pris non comme objet mais comme archétype des conditions dans lesquelles l’agriculture doit négocier sa place avec d’autres utilisations du territoire et d’autres projets territoriaux. Le terme « insertion territoriale » est utilisé pour signifier qu’il ne s’agit pas simplement d’une localisation spatiale (relevant d’une analyse spatiale en terme de distance à des pôles urbains par exemple) mais d’une insertion dans des interactions sociales locales qui sont de l’ordre du quotidien et dans des systèmes d’action territoriaux. 

A travers une trentaine d’entretiens semi-directifs aux agriculteurs et agents de développement, nous avons analysé les formes d’ajustement entre l’activité agricole et les activités et aménagements urbains. Nous cherchons notamment à repérer les pratiques, voire les innovations, des exploitations agricoles qui sont peu prises en compte par « l’encadrement professionnel agricole ». La finalité est, à travers une compréhension de ces pratiques dans leurs contextes micro-sociaux et territoriaux, d’en tirer des enseignements plus généraux en vue de contribuer à l’accompagnement des transformations de l’agriculture et à la formation. Les données de terrain ont permis de mettre en évidence chez les agriculteurs un ensemble de pratiques professionnelles (pas seulement agricoles) sociales et territoriales novatrices, qui questionnent les connaissances et les outils dont les scientifiques disposent pour en rendre compte. Les formes d’insertion de l’agriculture en périurbain conduit la géographie sociale à s’interroger sur les relations entre « territorialité » et « citoyenneté », à l’heure où l’on assiste simultanément à la diffusion généralisée d’une urbanité diffuse et à des formes extrêmes de ségrégation spatiale, voire de sécession urbaine (gated communities) particulièrement sensible en périphérie des villes. L’insertion territoriale locale de l’activité agricole, qui va de pair avec un mouvement de désectorisation de l’agriculture et d’émergence de nouvelles institutions territoriales locales, ressemble fortement au retour de l’agriculture dans la « cité » au sens d’une collectivité locale auto-administrée dont les membres jouissent de droits et de devoirs qui assurent la cohésion politique et le fonctionnement de l’ensemble.