Les médias, un champ de recherche et d’intervention en géographie sociale

Benoît Raoulx, maître de conférences à l’université de Caen, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"

Le terme « images » est fréquemment utilisé en géographie sociale ; il prend souvent le sens de représentations dans les discours et non pas d’élément structurant des rapports spatiaux et des rapports sociaux. Pour dépasser cette lecture il est nécessaire de tenir compte de la communication et des supports de communication (médias) : la parole, mais aussi les icônes, qu’ils soient des images fixes (la carte, la photo) ou des images animées et sonores (le film, la télévision, le cinéma : l’audiovisuel). 

En effet, les rapports sociaux et spatiaux apparaissent de plus en plus médiatisés par les dimensions immatérielles. La parole, les images, les médias ne sont pas que des représentations au sens de projection de la réalité, mais ils constituent des enjeux économiques, idéologiques et sociaux. Dans cette perspective, il s’agit donc de prolonger et d’enrichir la contribution de la géographie sociale en tenant compte des évolutions contemporaines, en explorant le déplacement des rapports spatiaux tout en rappelant l’actualité des rapports sociaux. Le rapport à la communication renvoie bien à des relations marchandes, à des conditions sociales, à des inégalités. 

Cela nous amène donc à nous interroger sur trois registres : 

- La parole. La maîtrise du langage, la circulation et la mise en mot de l’espace contribuent à positionner les individus, les groupes, les classes. La parole est de plus en plus mobilisée par les politiques publiques ; elle est un facteur de positionnement social, de mobilité (aptitude à parler les langues, à adapter son langage en fonction des contextes…). 

Cela ne renvoie pas qu’à la parole exprimée lors de situations sociales physiques, mais aussi, de plus en plus, aux télécommunications, en particulier l’audiovisuel. Il est important de réfléchir au rapport parole/icônes. 

- La place des industries médiatiques en particulier les « médias d’écran » (télévision, internet…). Il s’agit bien d’une industrie avec des rapports de production-consommation. Outre la fracture numérique (il faut se rappeler que la plus grande partie de la population mondiale n’accède pas à ces médias), il faut évoquer la maîtrise de l’image. Il n’ y a pas d’équivalent pour l’illettrisme télévisuel : promouvoir l’accès aux médias ne signifie pas plus d’information sur le monde, mais l’extension d’un rapport de domination capitaliste. 

L’idée d’un monde venant à la maison, la circulation des images créent un effet de globalité et de réalité (mondialisation, télé-réalité) difficilement interrogée. On suppose que ces rapports spatiaux contribuent à l’expression des rapports sociaux et aux positionnements sociaux. On peut dire que le rapport aux médias contribue au capital spatial. 

- Les images animées : le film. Le géographe peut réfléchir aux formes et aux finalités de l’image animée, du document (captation) au film documentaire et au film de fiction. 

Comme outil de recherche, qui rend compte du mouvement et de rapports à l’espace, le film est un langage ayant ses caractéristiques propres qui recueille et construit à la fois une information et une narration. Réaliser un film a peu d’intérêt s’il n’est que l’illustration d’un propos comme le sont souvent les reportages télévisés. 

Le film a une valeur expérimentale, car il expose directement le chercheur à différentes étapes ; en tant qu’outil d’intervention, il peut permettre de modifier les regards et la parole, de poser une question sociale. 

Les films constituent une matière à analyser, à remettre en perspective. Ces études permettent de mieux comprendre le langage des images, y compris les liens entre construction esthétique et idéologie. 

Cette construction en trois registres amène à affirmer davantage le positionnement de la géographie sociale dans les sciences sociales, tout en soulignant sa contribution originale : 

- elle rapproche la géographie sociale de la sociolinguistique, des arts du spectacle, de la sémiotique, des sciences de la communication... 

- elle positionne davantage le géographe social au cœur des enjeux sociaux. Celui-ci a un rôle de pédagogue et de passeur. Il informe au sens où il met en forme des éléments de la réalité et intervient pour poser des questions sociales.