Les catégories du social et du spatial interrogées par le chômage

Corinne Siino, maîtresse de conférences à l’université Toulouse II, UMR 5193 "Centre Interdisciplinaire de Recherches Urbaines et Sociologiques"

Depuis le début des années 1980, l’identité socio-professionnelle des actifs au chômage a très nettement évolué en lien avec des évolutions de la population active, mais elle est aussi modifiée par une généralisation du chômage à tous les actifs, quels que soient leur métier et leur niveau de qualification et de revenu. 

Dans le même temps, l’analyse spatiale de la répartition des catégories socio professionnelles atteste, quelles que soient les échelles, d’une ségrégation par ville et à l’intérieur de celles ci par quartiers ou territoires des agglomérations dans lequel se trouvent des population socio–professionnellement de plus en plus homogènes. Aussi, la très forte croissance du chômage son extension à l’ensemble des actifs, et surtout un découplage de plus en plus important entre un niveau socio professionnel et un revenu tiré de l’emploi interrogent sur son impact dans de nouvelles réalités de la ségrégation urbaine. 

1. Les interrogations sur les nouveaux territoires du chômage 

L’impact du chômage sur l’organisation socio spatiale de l’agglomération toulousaine permet quelques réflexions. 

A la fin de la décennie 1990, une appartenance socio professionnelle plus que le fait d’occuper un emploi apparaît fondamentale dans l’ancrage de certains ménages à un territoire. A coté de la construction d’espaces abritant les populations assimilées aux exclus sociaux, une segmentation résidentielle, en lien avec les disparités d’emplois à niveau moyen et intermédiaire, interroge sur l’impact territorial d’une forte croissance du chômage. Par ailleurs, le développement du chômage dans ces territoires, pose d’autres questions : 

- L’augmentation du nombre d’actifs en difficulté sur le marché du travail dans certains territoires non déqualifiés suscite-t-elle des réactions de rejet et refus de mélange ou au contraire participe t-elle à banaliser autant la perception des chômeurs à des échelles micro locales que celle du chômage de façon générale ? 

- est- elle également susceptible d’induire une dévalorisation de ces territoires jusque là intermédiaires sur le plan des revenus et des catégories professionnelles ? 

- Face à ces processus de mise en difficulté sur le marché du travail, d’une partie de la population, quelle(s) interprétation(s) donner à la mobilisation des décideurs publics locaux. ? 

Ces trois questions résumées à travers l’idée que les difficultés sociales dans lesquelles se trouvent une partie des populations qui représentent plus de la moitié du corps social [1 ], peuvent intervenir notablement dans la modélisation des espaces urbains à travers les réactions des différents acteurs concernés. 

A. Les limites méthodologiques 

Les limites méthodologiques quant à l’existence de catégories sociales et spatiales pertinentes (découpages en PCS et en quartiers ou communes de l’INSEE) pour l’analyse précise de ces processus posent également une question de fond qui est celle de la nécessité éventuelle d’un système d’observation différent sur la ville. Tant que le chômage affectait essentiellement les actifs les moins qualifiés, les moins valorisées socialement par un diplôme, concentrés dans les quartiers ou communes assimilés à ceux de l’habitat le moins cher de la population ouvrière et employée, ou aux grands ensembles d’habitat social et aux quartiers d’immigrés, les liens constitutifs de cette hiérarchisation semblaient essentiellement fondés sur un niveau socio professionnel assimilable à un niveau de revenu.

B Quels déterminants dans la territorialisation des chômeurs aujourd’hui ? 

Aujourd’hui, on peut observer des processus de sélectivité professionnelle à l’échelle communale ou infra communale qui complexifient la sélection par le revenu. Le fait que le chômage augmente en particulier dans les territoires des catégories intermédiaires, recompose une hiérarchie de territoires homogènes qui seraient moins fondés sur le travail et le niveau de revenu tiré de l’emploi. 

On s’interroge alors sur les connexions actuelles entre groupes sociaux et territoires. 

2. Analyse du chômage et découpages des territoires sociaux. 

La croissance du chômage assimilant des populations à même niveau de qualification au sein de territoires résidentiels amène à s’intéresser aux modes d’adaptation des ménages en réaction au sous emploi et au chômage. 

A. Les ménages actifs et la construction spatiale du marché du travail. 

Dans les communes de première voire deuxième couronne l’identité des entreprises et leurs stratégies d’embauche conditionne une gradation des situations sociales qui est gérée en fonction de la constitution du ménage et intégre partiellement la flexibilité d’un ou plusieurs de ses actifs comme une capacité à conserver d’autres marqueurs et repères sociaux désormais tout autant privilégiés. 

B. Quels territoires constitutifs des groupes sociaux ? 

La diversification est également produite par une offre de plus en plus diversifiée de logements dans le secteur locatif ou en accession à la propriété, ce qui induit également des différences de statut entre des nouveaux arrivants et anciens résidents, les accédants ou les propriétaires. L’hypothèse non vérifiée étant que des situations d’instabilité de l’emploi et de chômage qui retentissent sur les revenus induiraient un turn-over résidentiel contraint soit pour un départ vers des communes éloignées des pôles de services et d’emploi de l’agglomération, soit et de plus en plus une demande vers le parc social de la commune lorsqu’il en existe un. Ainsi, les territoires résidentiels des catégories moyennes rassemblent des actifs souvent surqualifiés, dans l’emploi de services à la production et/ou des employés du tertiaire de reproduction (commerce administration services) 

Ces résultats bien que parcellaires, sont évoqués pour souligner l’intérêt d’une analyse spatiale qui à partir des situations des actifs sur le marché du travail s’attache à une nouvelle lecture des territoires en faisant varier les échelles. 

3. Les territoires du politique et la prise en compte du chômage 

Ces constats d’homogénéisation spatiale et professionnelle mis en regard de la croissance du chômage questionnent également les réactions des acteurs publics locaux. 

A L’intégration du territoire politique face à la diversification du social. 

Dans une conception de l’organisation des agglomérations présentée comme territorialement intégrative et garante de plus d’égalité entre communes dans l’accès aux logements, aux services, aux lieux de culture, et aux espaces verts [2 ], le « vote avec les pieds » peut sembler à priori paradoxal, sinon à être fondé sur les impôts sur les ménages. La vulnérabilité financière d’une partie de la population au chômage questionne la capacité des maires à financer des équipements par un niveau d’imposition relativement élevé sur les ménages. A terme, le départ de la population financièrement la plus vulnérable (soit à cause du chômage, soit du au très faible niveau de ressource du ménage) peut intervenir dans les territoires où la fiscalité est la plus élevée. Cette mobilité engendre en retour une complexification des migrations quotidiennes domicile travail, et une concentration de populations au niveau de vie « fragilisés » dans certaines communes périurbaines. Mais ces territoires sont perçus comme des espaces au sein desquels des chômeurs doivent trouver un emploi, grâce aux politiques de « développement économique ». La recomposition des entreprises, la nature des emplois offerts sont d’autant plus rarement mis en cause dans la croissance du chômage, que les actifs alternent des situations de travail et de non travail à l’échelle de l’agglomération . 

Ceci appelle quelques remarques 

B. La question de l’efficacité d’une intervention territorialisée 

Dans la perception de nombreux acteurs locaux : élus responsables d’agence d’agglomération l’assimilation entre population en difficulté et territoire en difficulté relève d’une conception de la politique sociale. Le problème du chômage urbain est envisagé dans une perspective économique, celle du développement du territoire par l’installation d’entreprises, si possibles valorisantes pour le territoire et attractives pour les actifs. Mais la création des ZAC ou de parcs d’entreprises et le développement d’emplois se construisent sur la réalité d’un territoire politique de coordination, et/ou de complémentarité sectorielle pour les entreprises, qui ne correspond pas toujours à un territoire pertinent de la mise en rapport domicile travail des actifs au chômage. 

Exceptée la mise en œuvre des dispositifs successifs de la politique de la ville dans des territoires qui concentrent une population qui cumule souvent des handicaps sociaux, la participation des élus locaux aux dispositifs de lutte contre le chômage n’est pas réellement affiché en dehors du PLIE [3 ].pour lequel les communes de la communauté d’agglomération délèguent leur à la structure intercommunale, et d’autres hors de la communauté d’agglomération au titre du contrat de ville. Ceci induit un dispositif où l’offre d’insertion pour les chômeurs les plus en difficulté est réalisée dans un cadre spatial complexe. Enfin, cette tentative d’associer une politique sectorielle à des découpages de compétences territoriales est mise en oeuvre dans un découpage spatial réalisé par des organismes chargés de la mise en oeuvre des interventions par rapport aux demandeurs d’emploi. On comprend alors une perception des élus qui assimilent souvent cette politique à une prise en compte sociale qui échappe d’autant plus à leurs prérogatives que les découpages ALE [4 ] ne renvoient ni à ceux des structures intercommunales dans leur ensemble, ni à celui du territoire communal. 

Dans ces conditions, malgré l’ouverture de SPE [5 ] au partenariat, et l’appel à la mobilisation locale, les territoires de la prise en compte du chômage et des problèmes des chômeurs demeurent très nettement dissociés des territoires des communes ou de territoires pluri communaux et de ceux des créations d’emploi. Ainsi dans la pratique des élus, il y a t-il séparation entre des chômeurs, qui font l’objet de mesures « sociales » territorialisées, de l’autre la volonté d’attirer des entreprises et de développer l’emploi dans des territoires locaux où ils conservent leurs prérogatives de décision et d’orientation. 


Pour toutes ces raisons, la politique de lutte contre le chômage semble difficilement susceptible de réduire les processus de marginalisation relative et de « travail instable et/ou pauvre » d’une part croissante de population active considérée comme un amortisseur des conséquences des logiques économiques des entreprises. 

Conclusion 

Les problèmes évoqués s’ils semblent renvoyer à des logiques différentes et peu connectées ont cependant en commun deux points que nous soulignons en conclusion : 

La spécialisation de plus en plus importante opérée par les grandes entreprises à l’échelle nationale et internationale qui a assigné des fonctions de commandement et de production sophistiquée au métropoles nationales et le degré d’équipement nécessaire à leurs fonctions en rend les coûts de fonctionnement très élevés (formation loisirs transports, entretien des réseaux de communication le reste du monde) que seule population très qualifiée et à haut revenu peut supporter. Si une part des entreprises qui ne peuvent assumer ces coûts (fonciers, niveau de salaire) de localisation dans des espaces de production valorisés s’implantent ailleurs, d’autres entreprises minimisent ces coûts en jouant sur la flexibilité des actifs quels qu’ils soient. Dans ces conditions, l’évolution de l’organisation de l’espace urbain considérée comme de plus en plus exclusive et ségrégative, nécessite aujourd’hui que des politiques correctives s’attachent à la position des actifs sur le marché du travail, sans fonder à priori sur leur PCS des conclusions sur leur rapport à l’espace urbain et à la ville. 

Le constat d’une localisation résidentielle des PCS, moins directement liées qu’auparavant à des revenus tirés du travail et de la hiérarchie socio-professionnelle, induit des relations entre localisation des établissements, localisation de la main d’œuvre et qualification sont seulement valables d’un point de vue local. Ceci implique de considérer que le chômage est désormais un déterminant d’autant plus important dans l’organisation de l’espace urbain que suivant les politiques nationales et locales mises en œuvre, il repositionne en permanence la capacité des groupes d’actifs à profiter ou non des opportunités de travail et de vie sociale que leur offre la ville, et d’en construire la spécificité.


[1 ] si l’on exclue les habitants des quartiers de grands ensemble d’habitat social et la minorité d’actifs qui de part leur qualification très élevée et spécialisée, et leur niveau de revenu ne se trouvent que très rarement au chômage volontairement, et n’en subissent pas de conséquences sociales.

[2 ] Cf, loi SRU, et loi Chevènement sur la refonte de l’intercommunalité

[3 ] « Plan local d’insertion par l’économique concernant les chômeurs de longue durée et les publics en grande difficulté d’insertion.

[4 ] Agence Locale d’Emploi mises en place par l’ANPE

[5 ] SPE : Système Public d’Emploi