Le renouvellement urbain en France : un objet pour la géographie sociale ?

Pierre Bergel, PRAG à l’université de Caen, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"

Au cours de la décennie 1990, la France a adopté avec retard les discours et les principes du renouvellement urbain. Face à l’étalement résidentiel, qui répartit les ménages et les activités sur des étendues de plus en plus vastes et de moins en moins denses, face aux nouveaux lieux d’inquiétude qu’incarnent les grands ensembles en déshérence, le renouvellement urbain séduit les élus comme les citadins. La ville renouvelée, plus compacte et moins trouée de flux automobiles apparaît à la fois plus festive et plus égalitaire. Elle semble proposer une solution aux crises et aux incertitudes sensibles depuis la fin des Trente Glorieuses. Économe en déplacements, en consommation d’énergies fossiles et en pollutions, elle serait en outre susceptible de promouvoir un modèle de développement urbain durable. 

Susceptible d’apporter des solutions aux défis de l’urbanisation et de la suburbanisation, le renouvellement urbain ne doit pas pour autant être considéré selon une approche réductrice. Plus qu’une réponse technicienne aux difficultés nées avec la crise économique des années 1970, le succès du renouvellement urbain doit être interprété comme le signe d’une mutation de grande ampleur, à l’œuvre dans les sociétés urbaines de la France de l’an 2000. Dans cette communication, il est posé comme hypothèse que la diffusion de cette nouvelle manière de fabriquer la ville traduit l’adaptation aux transformations économiques, sociales, culturelles, idéologiques qui ont accompagné la fin des années d’expansion industrielle et marqué l’avènement de ce qui est couramment dénommé « mondialisation ». 

À partir de cette hypothèse, le renouvellement urbain sera examiné selon trois approches : 


- celle des concepteurs et des fabricants de la ville : élus, urbanistes, architectes, techniciens. Qui sont les maîtres d’ouvrages, les maîtres d’oeuvre et, plus généralement, qui sont les acteurs de la ville renouvelée ? Quels sont les intérêts et les discours dont ils se font les promoteurs ? Comment se différencient-ils d’acteurs urbains plus classiques, moins perméables à cette thématique ? 


- celle des groupes sociaux résidants dans les villes. Quels sont ceux qui bénéficient des aménités (réelles ou symboliques) que procure la ville renouvelée ? Quels sont ceux qui en sont écartés ? Comment peuvent se lire les inégalités qui s’ordonnent autour de cette nouvelle manière de vivre la ville ?


- enfin, la description et l’analyse des lieux du renouvellement urbain constituera notre troisième approche. 

À l’échelle large de la France métropolitaine, ces dernières révèlent que le renouvellement urbain concerne surtout les agglomérations les plus importantes. Une telle distribution nous livre des informations déterminantes sur les dynamiques sociales différenciées désormais à l’œuvre au sein des villes françaises. 

À l’échelle intra-urbaine, deux types d’espace sont particulièrement concernés par le renouvellement urbain : les faubourgs industriels et populaires édifiés entre les années 1850 et 1950, les quartiers de grands ensembles d’habitat social planifiés après la seconde guerre mondiale. Coincé entre des centres historiques patrimonialisés et gentrifiés et des périphéries suburbaines qui s’étendent, cet entre-deux de la ville contemporaine est désormais troué d’entrepôts inutilisés, de triages désertés ou de cités ouvrières vieillissante. Issu d’un autre âge, il constitue le terrain privilégié du renouvellement urbain. Matérialisant dans l’espace l’effacement du mode de production industriel ainsi que la disparition des classes laborieuses en tant qu’agent historique, il devient en outre lieu de conflit et d’enjeux entre des manières antithétiques de fabriquer, de pratiquer et de se représenter les espaces urbains. 

Prenant en compte ce nouveau contexte, le renouvellement urbain résulte de tentatives multiples et contradictoires pour ordonner la ville post-industrielle et post-fordiste. S’il constitue un objet pour l’urbaniste, il peut également susciter une réflexion de géographie sociale car il permet d’éclairer sous un jour original les mutations contemporaines de la société française.