La géographie invisible de la ville : l’inscription des castes dans l’espace urbain à Tananarive

Catherine Fournet-Guérin, maîtresse de conférences à l’université Reims-Champagne-Ardenne

Tananarive, la capitale de Madagascar, semble constituer un espace idéal pour la mise à l’épreuve de la géographie sociale. En effet, cette ville de quelque 1,5 million d’habitants, présente de prime abord un paysage urbain peu lisible en fonction des critères classiques de géographie urbaine, et donc une lecture difficile en termes de catégories socio-spatiales : il est malaisé d’y distinguer des quartiers aisés et des quartiers pauvres, dans la mesure où, à de rares exceptions près, une forte mixité sociale caractérise la plupart des quartiers. Un observateur pourra toutefois y dresser une typologie des quartiers en fonction de leur morphologie : c’est ainsi que toutes les études géographiques consacrées à la ville proposent une classification en termes de vieux quartiers résidentiels du xixe siècle, quartiers coloniaux centraux, faubourgs, quartiers planifiés post-indépendance, quartiers périphériques récents d’habitat illicite modeste ou aisé, etc. Cette présentation, somme toute banale et rassurante, permet de rattacher l’organisation socio-spatiale de Tananarive à des catégories identifiées par ailleurs, et par exemple, d’inclure Tananarive dans le groupe des « métropoles africaines » ou encore dans celui des « capitales d’anciennes colonies françaises ». 

Or, cette lecture méconnaît en réalité totalement les éléments de structuration socio-spatiale de la ville. Celle-ci obéit en effet à ce qu’on peut appeler une géographie invisible, laquelle ne peut se révéler qu’au travers de méthodes très différentes : en étudiant la perception qu’ont les Tananariviens de leur ville et de ses quartiers, c’est-à-dire en se fondant sur l’analyse de leurs discours et de leurs représentations quelles qu’elles soient, on met en évidence que Tananarive est une ville profondément hiérarchisée, cette hiérarchisation étant fondée sur l’organisation en castes. Ces castes sont en fait inscrites dans l’espace urbain, selon une territorialisation invisible mais connue de tous, invisible car tue par tous. Cette territorialisation des castes, essentiellement entre descendants des hautes castes et descendants d’esclaves, se lit à différentes échelles : celle de la ville tout entière tout d’abord, où les pratiques et les représentations des citadins révèlent une très forte dichotomie entre ville haute et ville basse, la première étant identifiée à la monarchie du xixe siècle et aux hautes castes, la seconde aux descendants d’esclaves ; à l’échelle du quartier ensuite, il existe des îlots n’abritant que des membres d’une même caste, fortement stigmatisés lorsqu’il s’agit des descendants d’esclaves. 

La communication visera donc d’une part à présenter cette distorsion si forte entre l’image lisse que la ville projette d’elle-même et ce qu’on a désigné comme une ségrégation socio-spatiale de fait et cachée vis-à-vis des étrangers. D’autre part, il s’agira de présenter les principaux aspects de l’inscription de cette ségrégation dans l’espace urbain, à travers notamment l’étude de la perception d’élèves des écoles. Le cas tananarivien révèle que la géographie sociale demeure un outil d’analyse indispensable pour mettre à jour des phénomènes sociaux inscrits dans l’espace mais non déchiffrables a priori.