L’approche dimensionnelle de l’espace : our une géographie (sociale) de plain pied dans les sciences sociales

Vincent Veschambre, maître de conférences à l’université d’Angers, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"

L’approche dimensionnelle (la dimension spatiale du social), connaît un succès croissant non seulement dans le cadre de la géographie sociale, mais plus largement comme manière plus ou moins explicite de définir la géographie. Notre proposition de communication vise à approfondir les tenants et aboutissants d’une telle approche, que nous avions inscrite sans la questionner suffisamment au cœur de notre thèse sur la « dimension spatiale d’un groupe social » (Veschambre, 1994) et à propos de laquelle nous avions proposé une première mise au point dans le cadre d’ESO (Veschambre, 1999). Nous avions montré que raisonner en terme de dimension spatiale du social évitait toute tentation de prendre l’espace comme objet, de le réifier, en oubliant sa nature intrinsèquement sociale. 

Mais si cette métaphore dimensionnelle est de plus en plus revendiquée et prise au sérieux (dimension donne lieu à une entrée dans le Dictionnaire de la géographie paru en 2003), nous sommes loin d’avoir tiré toutes les conséquences d’une telle approche du point de vue de l’articulation conceptuelle entre espace et société et dans l’enrichissement de l’approche des phénomènes sociaux. 

Genèse et affirmation de l’approche dimensionnelle 

Nous reviendrons sur la genèse de cette métaphore dans le champ de la géographie sociale et plus largement dans le champ disciplinaire. Nous essaierons de montrer que si cette apparition de l’approche dimensionnelle semble associée à la naissance de la géographie sociale, avec des auteurs comme A. Vant ou X. Piolle, elle n’a pas pour autant été mise en exergue dans la définition même de la géographie sociale, même si elle tend à devenir une référence commune depuis une dizaine d’années. Ce sont J. Levy (1994) et M. Lussault qui semblent en avoir les premiers systématisé et revendiqué l’usage. 

Une telle approche a longtemps cohabité dans le champ de la géographie sociale avec l’approche « binaire » (J. Lévy parle « d’approche partitionnelle » (2003)) du « renversement des facteurs », de la « dialectique du social et du spatial », des « rapports sociaux /rapports spatiaux », qui présente l’inconvénient de placer sur le même plan le social et le spatial, comme catégories équivalentes et distinctes. Cette coexistence de deux approches permet d’expliquer que la métaphore dimensionnelle ne soit pas devenue la « marque de fabrique » de la géographie sociale, avant qu’elle ne se diffuse dans l’ensemble de la discipline, alors même qu’elle nous semble affirmer de la manière la plus aboutie et la plus pédagogique qui soit, la nature sociale de l’espace. 

La dimension spatiale de la position sociale 

Si la métaphore dimensionnelle semble aujourd’hui admise dans l’ensemble de la discipline, c’est sans doute dans une approche de géographie sociale, qui privilégie l’analyse des rapports sociaux et des inégalités, que l’on peut en retirer les plus grands bénéfices. Raisonner en terme de dimension spatiale des positions sociales nous a conduit à affirmer que sans l’analyse des pratiques, des représentations, des formes d’appropriation de l’espace, il n’est pas possible de caractériser et de hiérarchiser socialement les individus et les groupes sociaux. Le positionnement social se joue en partie dans la capacité inégale qu’ont les individus et les groupes à retirer de l’usage de l’espace un certain nombre de ressources. 

C’est pour répondre à cette exigence d’une géographie (sociale notamment) qui prenne toute sa place dans les sciences sociales, qu’intervient la proposition, de plus en plus insistante de raisonner en terme de capital spatial [1 ]. 

La dimension spatiale des espèces de capitaux 

Raisonner en terme de capital spatial pose cependant un problème théorique de fond : peut-on placer sur le même plan l’économique, le culturel, le relationnel, le symbolique … et le spatial, au risque de retomber dans le piège de la « dialectique entre le social et le spatial » ? D’autre part, les capitaux étant dans l’optique de P. Bourdieu inséparables des champs sociaux où ils sont reconnus et efficaces, peut-on dégager l’existence d’un « champ spatial » relativement autonome où les « capitaux spatiaux » seraient des armes et des enjeux spécifiques ? Si P. Bourdieu parle bien de « luttes pour l’appropriation de l’espace » (Bourdieu, 1993), il n’évoque pas l’existence d’un tel champ et défend plutôt l’idée inverse que les différents champs sociaux se projettent dans ce qu’il appelle « espace physique ». En d’autres termes, il considère que ce n’est pas l’espace qui constitue un capital en tant que tel mais que les différentes formes de capitaux revêtent une dimension spatiale et confèrent une forme de pouvoir dans l’espace. S’inspirer d’une telle conception nous conduit donc à raisonner non pas en terme de capital spatial, mais plutôt en terme de dimension spatiale des différentes espèces de capitaux. 

Nous pourrions ainsi chercher à décliner la dimension spatiale des différentes formes de capitaux, du capital économique (le foncier…), du capital culturel (la connaissance de l’espace…), du capital social (la proximité de ceux qui comptent…), du capital symbolique (l’adresse..), du capital politique (le territoire au sens strict)… [2 ]


[1 ] Voir la proposition de Jean-Marc Fournier pour ce même colloque.

[2 ] Ces réflexions ont été menées notamment dans le cadre du groupe appropriation de l’espace de l’UMR ESO, initié par Fabrice Ripoll.