L’apport de la géographie sociale à la politique de la ville

Franck Chignier-Riboulon, maître de conférences à l’université de Clermont-Ferrand, laboratoire CERAMAC

Voilà un vaste sujet, probablement trop vaste d’ailleurs, mais c’est aussi une tentative de réponse à l’idée que la géographie sociale pourrait ne plus être en prise avec les questions de société, voire manquerait d’ambitions (Laurent Cailly, 2003). 

Certes, la question doit être posée, il n’y a ni fin de l’histoire pour la géographie sociale, ni rente épistémologique. Pire même, la tendance à la pluridisciplinarité des recherches et des analyses ne pousse-t-elle pas à affaiblir cette entrée géographique pour la réduire à la dimension spatiale de l’approche politique, sociologique, économique… ? Bref, un sous-produit ne permettant pas une démarche d’ensemble ou bien une composante statique, neutre d’une action plus globale. En définitive, c’est encore la peur, quelque peu irraisonnée, de la dissolution de la géographie qui transparaît. Au demeurant, non seulement ce ne serait pas une catastrophe puisque la mutation est gage de progrès mais, surtout, le risque est inexistant. La question est avant tout un problème de visibilité et d’engagement du géographe dans la vie publique. 

Or, la politique de la ville, ou ce que l’on nomme par convention comme tel, a une véritable dimension géographique, ne serait-ce que par la multiplication officielle des termes à connotation spatiale (zones sensibles, zones de redynamisation urbaine, quartiers en difficulté…). Cette politique (ces politiques ?) est tout d’abord annoncée comme une politique sociale (Join-Lambert), bien qu’elle soit aussi une politique urbaine, une politique territorialisée, une politique de (re)développement… De fait, une politique à l’intersection de nombreux champs, comme le souhaitait Hubert Dubedout. Ainsi, cette politique sociale particulière vise à intégrer, dans la ville, à toutes les échelles, mais aussi dans la société et dans la nation. Autrement dit, elle a tout autant pour objet de favoriser l’intégration sociale que de combattre la ségrégation urbaine. Elle est, par ailleurs, un creuset où se sont fondues nombre de disciplines (l’urbanisme, la sociologie, l’économie, le droit…). La géographie y a toujours été présente (Estèbe, 2001) bien que les géographes y aient été longtemps marginaux (Hervé Vieillard-Baron, Marie-Christine Jaillet…). 

Les sociologues (Donzelot, Bachmann, Beaud et Pialoux…) ont largement contribué à établir la politique de la ville, tant du point de vue organisationnel que dans l’appréhension des intentions ou l’élaboration de la méthodologie d’évaluation des politiques menées. De la même manière, ils sont souvent à l’origine des termes et concepts employés (exclusion, relégation, ségrégation, fragmentation, intégration…), même si des géographes se sont attachés à définir et conceptualiser (Jacques Brun, 1994…). Enfin, l’approche sociologique comporte toujours une vision idéologique classiste (Beaud, Castel…), bien qu’elle apparaissent moins prégnante aujourd’hui qu’hier. Cette logique des rapports sociaux, qu’il ne faut bien entendu pas exclure, et la fréquente non (mal ?) territorialisation des discours sociologiques bâtissent une forte indifférenciation des espaces concernés. Dès lors, le local est essentiellement traduit à travers une analyse globale, une logique centre/périphérie, une logique exclusion/inclusion, relégués/intégrés… Dans ce cadre, l’espace existe bien mais il a tendance à être binaire, à se surimposer à une analyse pré-établie. De même, cette approche binaire favorise des représentations simples, comme l’expression « les quartiers », popularisée par les acteurs de terrain ou certains analystes ou bien la confusion souvent faite entre banlieues, grands ensembles et logement social. 

Par ailleurs, dans un autre domaine, l’évolution vers une approche quantitative et statisticienne, comme le montre la batterie d’indicateurs prévus par la loi du 3 août 2003 ou, par exemple, les agrégats établis par l’INSEE à partir des Zones urbaines sensibles (ZUS), témoigne à la fois d’une uniformisation et d’une généralisation, toutes deux bien excessives. La stigmatisation et la globalisation de représentations communément admises sont, pour partie, générées par de telles approches, sans parler de l’hypothétique « moyennisation » statistique à atteindre. 

Dans cette perspective, la géographie sociale apporte une clef complémentaire et, plus d’une fois, critique. Sa fonction principale est de relativiser données et démarche. Bien entendu, d’autres disciplines (la sociologie, les sciences politiques…) utilisent ou redécouvrent l’espace (que nous ne distinguerons pas ici du territoire), et le développement de la cartographie informatique plaide en cette faveur. Pour autant, la géographie sociale n’est guère modélisable et le territoire déterminé, cartographiquement ou non, est avant tout une enveloppe, un réceptacle pré déterminé de l’application d’une politique ; chiffres et espaces venant justifier a posteriori les choix réalisés. De la même manière, le territoire apparaît comme le lieu d’expression d’une politique donnée. Politique qui reste globale si elle est top/down ; politique influencée par les représentations et les enjeux locaux si elle est déterminée par le local. 

Dans ces conditions, la géographie sociale permet de pointer les logiques qui sous-tendent les réalités spatiales tout en soulignant l’importance des échelles. Les politiques menées sont toujours présentées comme évidentes, dans le sens où elles répondent au mieux aux objectifs à atteindre en fonction des moyens qui leur sont attribués. Or, ces politiques ne dépendent pas uniquement des réalités sociales localisées au sein d’un quartier ou d’un autre ; elles sont aussi l’expression de demandes sociales, de perceptions spatialisées de l’autre, voire même d’opportunisme à travers le système institué du partenariat (voir notamment le cas de Remiremont). De fait, ces politiques présentées comme évidentes sont fondées sur des découpages géographiques dits cohérents. Or, tous les sites en politique de la ville ne sont pas comparables et, inversement, tous ne s’y trouvent pas (Sueur, 1998), bien souvent en raison d’une logique de préservation (Aix les Bains). Pour les décideurs politiques, la géographie sert essentiellement de caution (Vanier, 1997). Dès lors, la géographie sociale doit mettre en exergue ces jeux de l’espace, impliqués depuis l’origine dans cette politique (Estèbe, 2001). L’espace n’est pas un, même si les dispositifs uniformisent ; le découpage n’est pas neutre, même si des dispositifs semblent répondre prioritairement à des quartiers plus en difficulté (Grands Projets de Ville, Zones franches urbaines (ZFU…) ; le choix d’intégrer, ou non, tel espace n’est pas non plus gratuit. 

De fait, derrière le politique et l’urbain se trouve le géographique. Il s’agit ici des choix de périmètres, de l’emboîtement des échelles et de l’implication des représentations en fonction de la distance géographique, réelle, supposée ou provoquée. Sans développer le propos, les périmètres, bases des politiques, rappelons-le, sont l’objet de toutes les attentions : ils peuvent apparaître comme tarabiscotés, comme dans le cas de nombre de ZFU ; ils peuvent inclure des espaces pour relativiser les agrégats chiffrés produits (cas de Bron-Terraillon, dans l’agglomération lyonnaise) ou pour donner une dimension sociale à des opérations de reconversion économique (la ZFU de Saint-Etienne en est un bon exemple). Le territoire est modelé pour s’adapter aux objectifs ciblés. Par ailleurs, les réalités changent en fonction de l’échelle ; le quartier, le grand ensemble… ne sont pas homogènes : la prégnance du contrôle social varie dans l’espace, les sous-ensembles spatiaux englobés dans une même opprobre extérieure vivent et évoluent différemment, se préservant de la proximité de l’autre ou, au contraire, conquérant s’appropriant de nouveaux espaces. Une apparente logique marxiste, entre conservation et subversion (Bourdieu, 1980), mais en fait toute une hiérarchie de modestes, de déclassés (notamment les copropriétaires anciens)… qui valorisent et parfois survalorisent l’espace, comme un identifiant (par défaut ?). En outre, l’observation de sites en politique de la ville ne peut faire abstraction de leur environnement proche ou plus ou moins lointain. Leur éventuelle réintégration dans la ville en dépend. Si l’apport d’un équipement lourd de transport urbain n’est pas forcément déterminant (Clermont-nord, Saint Denis…), par contre, la reconversion et la gentrification de quartiers proches le sont : la tertiarisation/gentrification de Vaise (Lyon) n’est pas sans effets sur les perspectives (différenciées spatialement) de réussite de la politique de la ville à la Duchère (Lyon). Enfin, les logiques de taille urbaine interviennent. De prime abord, les grandes villes semblent plus sujettes aux émeutes urbaines et, par conséquent, aux politiques de la ville. L’histoire des trente dernières années, la médiatisation (nouvel an à Strasbourg, émeutes de Vaulx-en-Velin près de Lyon…) tendent à accréditer cette idée. Pourtant, small n’est pas toujours beautiful (Vauvert Gard), Montauban, Thonon… ont connu des émeutes urbaines) et, plus la ville est petite, moins il est possible d’inscrire la distance sociale dans l’espace ; la proximité renforce fréquemment le refus de l’altérité, altérité qui est territorialisée. 

Ce panorama a pour but de montrer au moins deux enjeux. D’une part, la géographie (sociale) est une entrée nécessaire en politique de la ville, avant, pendant et lors de l’évaluation de la politique conduite ; les dispositifs ne peuvent se réduire à des procédures et des montages de dossiers. D’autre part, la géographie sociale est l’anti-modélisation ; son apport réside dans l’appréhension des diversités sociales spatialisées, dans la prise en compte des échelles, dans l’intégration à l’analyse des interrelations spatiales ; dès lors, les politiques de la ville devraient être davantage tributaires de la variété des situations sociales. En définitive, la géographie sociale est fondée sur sa capacité à différencier, à caractériser chaque espace. Ce travail devrait plus souvent fonder les politiques. Une reconnaissance à venir.