Introduire l’espace dans l’étude de l’action collective et des mouvements sociaux : de la question « où ? » aux théories de l’acteur

Fabrice Ripoll, doctorant à l’université de Caen, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"

Au point de départ, un paradoxe : la géographie, a fortiori la géographie sociale, est presque unanimement définie comme une science sociale ; et pourtant, elle semble encore plus qu’hésitante à explorer de nombreux faits sociaux, et parmi eux, « l’action collective » ou les « mouvements sociaux ». Et quand elle se risque sur un tel chemin, c’est généralement pour se concentrer sur les organisations et conflits ayant « l’espace » pour enjeu (environnement, territoire, cadre de vie, patrimoine, etc.). Paradoxe redoublée à l’heure où la catégorie d’acteur devient incontournable. Ainsi, à l’annonce d’un sujet de thèse sur les associations et mouvements dits « de chômeurs » et « altermondialistes », la réaction la plus courante est de me demander : « mais où est l’espace dans tout cela ? » (ou encore : « qu’est-ce que la géographie a à voir là-dedans ? n’est-ce pas plutôt de la sociologie ? »…). 

Pour autant, les sciences sociales qui se sont penchées sur l’action collective (histoire, économie, sociologie, science politique, psychologie sociale…) n’interrogent pas vraiment la dimension spatiale de leur objet. La plupart des récits et interprétations des événements peuvent ainsi être qualifiés d’« a-spatiaux » ou, dans le meilleur des cas, monoscalaires, l’échelle n’étant généralement pas interrogée (ce qui est déjà moins le cas des militants, surtout dans la configuration contemporaine de « mondialisation »). Ainsi, il est possible et important de combler cette lacune en de reprenant la question dans un tout autre sens : mais où est donc l’espace ? Qu’est-ce que la géographie peut dire sur l’action collective ? Qu’est-ce qui, dans les mouvements sociaux, peut être qualifié de « spatial » et quel est son « rôle » ? Peut-on, doit-on parler de facteur spatial, d’effet spatial, d’effet de lieu, de contrainte, de condition... ? 

De la question « où ? »… aux théories de l’acteur 

Première idée, premier réflexe même : poser la fameuse question « où ? », présentée comme la question géographique par excellence, celle qui permet de placer au cœur de la recherche l’outil géographique par excellence qu’est la carte. Mais qu’apporte la localisation par rapport aux récits et interprétations « a-spatiaux » ? Je passe sur la localisation comme simple description plus fine, précise ou détaillée, pour me concentrer sur l’ambition interprétative, qu’elle soit explicative ou compréhensive, qui n’est pas sans poser et donc révéler un certain nombre de problèmes théoriques et méthodologiques épineux. Il me semble en effet que les chercheurs qui veulent spatialiser leurs analyses en posant la question de la localisation oscillent entre deux postures qui semblent radicalement opposées : 

- soit la localisation des acteurs est « explicative » de leurs comportements sociaux : c’est le cas des recherches (en géographie électorale par exemple) qui introduisent le contexte pour relativiser, compléter voire infirmer des modèles généraux construits à l’échelle macro (effet d’entraînement comme effet de milieu, effet de lieu). 

- soit ce sont les comportements stratégiques des acteurs qui expliquent la localisation : c’est le cas des recherches en géographie économique par exemple qui interprètent le choix de la localisation des établissements par une entreprise comme le résultat d’un calcul coûts/avantages. 

Dans le cas des mouvements sociaux, les deux approches sont évidemment intéressantes mais elles sont aussi toutes les deux risquées si elles sont « absolutisées ». Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce qui les oppose n’est pas leur rapport au déterminisme. En effet, on ne peut pas dire que la première est portée au déterminisme social (ou pire : naturaliste !) et que l’autre postule la rationalité et donc la liberté de l’acteur. Cette seconde théorie peut faire de l’acteur un « homo œconomicus », être calculateur qui cherche uniquement à optimiser ses intérêts bien compris (eux-mêmes souvent réduits aux intérêts matériels, économiques). Pour le dire vite, transformer les êtres humains en calculatrices n’est pas moins déterministe et mécaniste que de les transformer en animaux qui réagissent automatiquement aux stimuli de leur environnement immédiat. Certes, les acteurs ne sont pas des « idiots culturels », mais ils ne sont pas des calculatrices non plus. 

… aller et retour 

On voit que cette question « où ? » a priori purement géographique et spécifique aux géographes implique nécessairement une théorie de l’acteur, même si celle-ci reste souvent implicite sous leur plume. Au minimum, il faut éviter deux positions l’une comme l’autre indéfendables : l’une réduisant la naissance d’une action ou organisation par une physique ou une chimie socio-spatiale (pur effet de lieu, de milieu, de diffusion, de système, combinaison ou formation socio-spatiale) ; l’autre la déduisant de la stratégie purement rationnelle des meneurs. Dans les deux cas, le déterminisme va avec un objectivisme qui ne dit pas son nom, mais qui se traduit bien dans la posture surplombante de la cartographie. 

Quelques hypothèses. Les actions ne naissent et ne se déroulent jamais n’importe où ; les participants mais aussi les stratèges ( !) sont toujours localisés quelque part et leur manière de voir les choses provient pour une part de leur contexte de socialisation et d’action. Mais inversement, les contextes n’enferment pas les acteurs ; il y a des conditions sociales à la « mobilité » et des inégalités sociales face à elle. Enfin et en conséquence, les « stratèges » ne parlent pas comme un seul homme et ne sont pas non plus écoutés par une base sociale se levant elle aussi comme un seul homme. Bref, les actions supposent des rencontres entre individus aux histoires et trajectoires différentes, mais aussi aux ressources inégales, dont les « rationalités » peuvent s’affronter… et entraîner de nouvelles bifurcations. 

En terme de posture, il faudrait donc prendre le point de vue des acteurs : non seulement introduire leur subjectivité, mais remettre les acteurs dans leur corps et remettre leur corps par terre (ce qui n’est pas souvent fait, contrairement aux apparences). Or, plusieurs réflexions sociologiques récentes tendent précisément à penser l’action en terme de « dialectique » entre les raisons d’agir (ou formes d’action) et les contextes d’action. Si la théorie de la localisation renvoie nécessairement à une théorie de l’action, on voit que, réciproquement, celle-ci, si elle n’est pas « idéaliste », doit nécessairement intégrer la dimension spatiale pour être cohérente. In fine, penser l’action en terme de dialectique des raisons d’agir et contextes d’action ne pousse-t-elle pas à considérer et les unes et les autres comme des construits sociaux ? Et inversement, prendre une orientation « constructiviste » ne pousse-t-elle pas à contextualiser, donc localiser le social… et son analyse ? 

À n’en pas douter, la géographie a des choses à dire sur ces questions, et a fortiori la géographie sociale.