Interroger le trait d’union du socio-spatial à travers l’exemple des Touaregs de l’Aïr (Niger)

Laurent Gagnol, doctorant à l’université Grenoble I, UMR 5194 "Politiques publiques, Actions politique, Territoires"

Cette communication a pour objectif de proposer une étude de géographie sociale qui traite des relations entre les rapports spatiaux et les rapports sociaux à travers un exemple concret pris chez les Touaregs Kel Ewey du massif de l’Aïr au Niger. Au cours de nos études doctorales et à la suite d’un terrain de neuf mois, nous avons réaliser la force de la construction analogique, en tant que trait d’union entre le social et le spatial, qu’opère cette société face aux situations nouvelles auxquelles elle est confrontée. 

Nous verrons en premier lieu que la construction sociale des catégories touarègues qui donne à penser le spatial et le social et qui définit leurs relations réciproques passent par des dispositifs analogiques. Or, ces dispositifs sont actuellement mis sous tension pour créer les conditions d’appréhension par les Touaregs de l’évolution de leur organisation spatiale et sociale et des pratiques qui les instituent. Comment les transformations des usages sociaux de l’espace font travailler ou mettent en péril ces constructions analogiques et, au final, redéfinissent les combinaisons socio-spatiales et donc la justice sociale à travers l’espace ? 

Chez les Touaregs Kel Ewey, société de tradition nomade, pastorale et caravanière, les catégories spatiales sont fondamentales : la connaissance intime des éléments du milieu naturel et de leurs interactions, et la faculté de décrire précisément le territoire sont essentielles quant à la reproduction même de cette société. De même, les catégories qui découpent le monde social sont riches et croisent plusieurs niveaux sociaux dont la logique fonde les relations codifiés et souvent hiérarchiques entre les groupes et les individus. Après ce tour d’horizon sémantique qui montrera la représentation que se font les Touaregs de leur environnement spatial et social, notre étude s’attachera à montrer que ce sont les dispositifs analogiques (métaphores, métonymies, synecdoques…) qui sous-tendent ces logiques de découpage du spatial et du social. 

On assiste aujourd’hui à l’évolution rapide et parallèle des structures spatiales et sociales, dont le processus marquant est la sédentarisation, mettant en péril l’édifice cognitif analogique. La sédentarisation n’est pas vécue comme une fixité spatiale accrue mais plutôt comme une proximité socio-spatiale qui implique des ajustements pour la société Kel Ewey. La sédentarisation passe en effet par une redéfinition des usages sociaux de l’espace et par la réorganisation en villages et quartiers autour des jardins irrigués. Cette émergence d’une nouvelle territorialité va de pair avec l’apparition d’une nouvelle classe d’acteurs insérés dans les circuits économiques et politiques modernes qui reformulent la structure sociale hiérarchique de cette société. Le développement du jardinage irrigué, dont la production commerciale s’inscrit dans les réseaux commerciaux nationaux et internationaux, et les injonctions externes à travers les projets de développement et les processus de décentralisation en cours au Niger renforcent ces phénomènes d’émergence de nouvelles territorialités et de nouvelles formes sociales et de pouvoirs locaux. Nous fonderons ainsi notre analyse sur les enjeux du développement local qui se nouent, au nom des discours internationaux du développement durable, autour des logiques de restructuration des structures locales et de la justice sociale.