Inégalités sociales et cohésion territoriale

Guy Baudelle, Professeur à l’université Rennes 2, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"

La géographie sociale, par essence, cherche à démontrer l’existence d’inégalités sociales pour mieux les dénoncer et contribuer à leur réduction. L’attention qu’elle porte à la dimension spatiale de ces disparités implique pour elle d’attacher une importance symétrique aux politiques territorialisées comme instruments de résorption de ces inégalités. Les géographes sociaux s’y emploient, notamment à grande échelle, en particulier sur des questions aussi vives que la ségrégation socio-spatiale, la politique de la Ville ou l’égal accès aux services publics, dans la tradition de la géographie sociale urbaine mais aussi à l’échelle des bassins de vie. Ce faisant, ces chercheurs répondent à une demande socio-politique réelle. On peut du reste croire en la relative efficacité des politiques publiques menées à ces échelles lorsqu’elles sont éclairées par la géographie sociale. 

Cette dernière semble moins impliquée dans les enjeux nationaux et européens. On ne saurait pourtant considérer que les écarts de développement régional sont sans conséquences sur les inégalités sociales : l’indicateur régional du PIB/habitant ou du revenu moyen des ménages montre la subsistance de fortes inégalités. A l’échelle de l’Union européenne, ces inégalités sont encore plus marquées, de sorte que les chances des individus et des groupes sociaux demeurent loin d’être égales selon leur lieu de naissance, de résidence, d’études ou d’entrée dans la vie active. Or, l’Union européenne est en train d’adopter officiellement le concept de cohésion territoriale en complément de celui de cohésion sociale, signifiant ainsi l’importance accrue octroyée à la classique action régionale et, d’une façon générale, à l’action publique territorialisée. 

Cette relative discrétion de la géographie sociale sur la question régionale conduit à s’interroger sur ses causes. On peut avancer plusieurs hypothèses – éventuellement contradictoires – telles que le sentiment d’une efficacité plus directe des politiques locales, un reste de réticence à l’égard d’une association trop étroite à la définition des politiques, la concurrence de disciplines mieux placées auprès des décideurs... 

Le chercheur en géographie sociale doit pourtant assumer ses responsabilités sur ces thèmes. Sur un plan purement conceptuel, la notion de cohésion territoriale mériterait ainsi d’être davantage explorée dans ses liens avec celle de cohésion sociale. En termes d’action publique, il faudrait analyser dans quelle mesure une politique visant à réduire les inégalités interrégionales d’un territoire national ou communautaire contribue à la réduction des inégalités sociales. L’échelle régionale est-elle efficace ? Les politiques de cohésion territoriale sont-elles préférables à une action agissant plus directement sur le social ? Les unes et les autres sont-elles complémentaires ? Ou une action territoriale masque-t-elle l’impuissance ou l’abandon d’une politique de cohésion sociale ? 

L’agenda de recherche pourrait aussi s’attacher au dévoilement d’un certain nombre d’enjeux idéologiques. Ainsi, on peut se demander si le polycentrisme prôné aussi bien au niveau de la DATAR que du SDEC guide réellement une action volontariste menée en vue de réduire les inégalités régionales ou s’il s’agit d’un concept de consensus mou. De même, certains discours en vogue incitent à réinterroger le vieux modèle centre-périphérie. Ainsi, le débat alimenté par L. Davezies et d’autres chercheurs, géographes ou non, sur la contribution respective de l’Ile-de-France et de la province au PIB et au revenu nationaux et régionaux interpelle la géographie sociale sur l’action correctrice à mener. Par exemple, la démonstration selon laquelle l’économie (sur)productive de l’Ile-de-France alimenterait les revenus d’une économie provinciale purement résidentielle via les transferts sociaux conduit ses auteurs à réclamer davantage d’assistance pour les populations et les quartiers défavorisés de la région-capitale. La géographie sociale doit d’autant plus s’exprimer sur la validité scientifique de ces raisonnements « à la lombarde » qu’ils manipulent un concept rawlsien d’équité et instrumentalisent celui de compétitivité dans un sens libéral malheureusement fort bien reçu par les responsables des politiques d’aménagement du territoire. Autrement dit, étudier les politiques de cohésion territoriale et leurs fondements idéologiques ramène à une géographie sociale nécessairement vigilante et engagée… 

La réflexion portera donc sur la contribution de la géographie sociale à la définition de politiques régionales et d’aménagement du territoire.