Géographie sociale ou géographie postmoderne ? Les formations socio-spatiales plutôt que les communautés dans l’étude des nouvelles dynamiques métropolitaines américaines.

David Giband, maître de conférences à l’université de Perpignan, UMR 5045 "Mutation des territoires"

La mobilité des hommes et des entreprises, les effets de la transition postfordiste modifient depuis trente ans les modes d’organisation socio-spatiale des grandes métropoles nord-américaines (E. Soja, 2000 ; J. Chevalier, 2000). Bien que les mobilités atteignent des situations paroxysmiques, les espaces métropolitains ne conservent pas moins des formes vivaces d’attachement aux territoires. Elles sont appréhendées, dans la géographie anglo-saxonne traditionnelle et postmoderne, par le prisme flou de la communauté ; objectivation politique et ethnique de modalités plus complexes d’organisation territoriale. La perception de l’organisation métropolitaine sous l’angle communautaire pose question. D’un côté, la communauté, plébiscitée dans les discours scientifiques et les lieux communs, fait référence à un territoire imprécis d’échelle variable (bloc, quartier), opérant sur des registres divers (spatiaux, sociaux, ethniques, religieux…, G. Hellery, 1955). De l’autre, la généralisation de la mobilité et la multi-appartenance identitaire tendent à nuancer le schéma classique associant un groupe ethnique à un territoire. « My community » définit indifféremment l’espace résidentiel et associatif du quartier, le groupe ethnique ou la congrégation religieuse. La nouvelle donne raciale des Etats-Unis apporte à ce sujet des éclairages intéressants. Bien que le clivage ville centre des minorités contre banlieue blanche conserve de sa vigueur, il est à nuancer au regard des nouvelles vagues migratoires qui tendent à opérer une reformulation complexe de l’attachement territorial des groupes socio-ethniques (D. Ley, 2001). Comme ailleurs, la vie métropolitaine encourage des formes de mobilité déconnectées des logiques résidentielles et communautaires : mobilité de travail, scolaire, de loisirs… Alors que dans le même temps, en réaction aux politiques urbaines, les manifestations communautaires et identitaires se portent au mieux. D’où contradiction entre deux territorialités : la première nomade, en réseau, suscite des territorialisations multiples ; la seconde, plus sédentaire, reste polarisée autour de l’espace résidentiel et ethnique. 

Le parti pris retenu ici consiste à envisager dans un contexte métropolitain toujours dynamique, l’organisation des groupes socio-spatiaux, non pas sous l’angle communautaire, mais à partir de l’outil formation socio-spatiale (FSS, G. Di Méo, 1985). Partant de l’exemple de la région de Philadelphie, il s’agit de montrer que les groupes socio-spatiaux ne s’organisent pas en communautés autonomes dans une logique réticulaire, mais en fonction de FSS multiples qui se combinent et inter agissent à des échelles diverses suivant l’œuvre d’une mosaïque. Cette vision, à l’instar de l’approche postmoderne, s’appuie sur l’idée que la transition postfordiste induit des recompositions socio-spatiales multiples pour des métropoles fluides, fragmentées, décentralisées et qui se réorganisent selon des schémas complexes (E. Soja, 2000 ; R. Lang, 2003). Ces derniers associent les nouvelles dynamiques du marché (flexibilité, capitalisme global…) à des politiques publiques dérégulatrices (la bonne gouvernance et sa matrice néo-libérale). 

A la différences des postmodernes, nous avançons l’hypothèse que face à la vigueur des mutations, les FSS, en tant que catégorie d’action, se construisent et se reconstruisent suivant l’œuvre d’une mosaïque. Les logiques d’articulation des FSS relèvent à la fois de dynamiques combinatoires, mais aussi de tensions et de conflits de mitoyenneté qui influent sur la structuration d’ensemble. En dépit des recompositions ethniques et sociales à l’œuvre, les FSS conservent une étonnante capacité de résistance et un « patrimoine identitaire résiduel », produit d’une rétroaction du spatial sur le social, qui conditionne le rapport au territoire, les pratiques spatiales et politiques des groupes en action. L’intérêt du recours à l’approche dialectique des FSS est de montrer que dans des métropoles fragmentées, métropolarisées, le morcellement et la multi appartenance n’excluent pas la vigueur de formes territoriales héritées (le block, le quartier, la région) qui rétroagissent sur un ensemble d’idéologies et d’imaginaires territoriaux. 

Le recours à l’outil FSS plutôt qu’à celui de la communauté peut surprendre dans l’étude d’une métropole comme celle de Philadelphie. Il ne s’agit pas d’invalider la notion de communauté, fondatrice des modes d’organisation urbaine aux Etats-Unis. L’intention consiste à nuancer la portée d’une notion plus incantatoire qu’opérationnelle. La FSS se distingue par la cristallisation d’un groupe social, fondé sur des pratiques de l’espace, le recours à un système commun de représentations, le développement de représentations inter personnelles et de projets politiques (G. Di Méo, 1990). Débarrassées du filtre idéologique de la communauté (dans son acception post-kerner [1 ], c’est-à-dire porteuse de ségrégation positive, d’attributs féministes, ethniques…), la FSS représente un outil d’identification de territoires en tension et permet de « modeler des espaces d’échelles et de formes très variées » (G. Di Méo, 1998, p.152). Elle procède d’une construction dialectique d’idéologies territoriales. Si l’on reprend la définition des FSS proposée par G. Di Méo (1985), elles se définissent « plus par leur cœur que par leurs franges presque toujours indécises » (Di Méo, 1985, p.666) et ne couvrent pas nécessairement l’intégralité d’un territoire géographique continu et hiérarchisé. 

L’intention de ce travail est aussi de se démarquer des écoles de pensée anglo-saxonne (E. Soja, 2000) à partir d’une catégorie d’action, les FSS, qui rejette le constat postmoderne d’une « hétérotopie métropolitaine » comme une juxtaposition de communautés dans l’espace métropolitain. Dans ce contexte, la géographie sociale et ses outils permettent une lecture moins univoque de l’organisation métropolitaine américaine et restitue le territoire et ses attributs (idéologiques, identitaires) au cœur du débat en sciences sociales.


[1 ] Du nom de la commission qui a institué les droits civiques.