Des mobilités sociales et spatiales au capital spatial. L’exemple de l’élite argentine de Punta del Este en Uruguay

Jean-Marc Fournier, maître de conférences à l’université de Caen, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"

Cette communication cherche à tester la notion de capital spatial à partir de l’étude de l’élite argentine résidant dans la station balnéaire de luxe de Punta del Este en Uruguay. La notion de capital spatial ne se réduit pas ici à la capacité, pour des individus, à être mobile, à savoir se déplacer et voyager depuis les échelles locales jusqu’aux échelles internationales. Il s’agit plutôt des acquis accumulés grâce à des pratiques de mobilité de différents types et aux échelles spatiales variables. 

On considère que les compétences gagnées par la mobilité spatiale contribuent directement à assurer la reproduction sociale ou influencent la mobilité sociale qu’elle soit ascendante ou descendante. Le capital spatial est ainsi en interrelation étroite avec le capital économique, le capital social, le capital culturel, le capital symbolique, etc. Cette facette du capital apparaît aujourd’hui d’autant plus clairement que les mobilités géographiques sont accessibles à un plus grand nombre de personnes alors que les savoirs qui peuvent en être potentiellement tirés ne sont pas les mêmes d’un groupe social à un autre. Par ailleurs, le capital spatial dont l’élément central est la mobilité forme un système où s’articulent mouvement et stabilité. L’enracinement symbolique, parfois intergénérationnel, la fixité et les pratiques d’espaces de l’entre soi constituent un autre aspect important du capital spatial. On peut aussi dire que c’est la combinaison de mobilités spatiales choisies et d’un enracinement qui forme le capital spatial des élites. 

Ce travail s’appuie sur l’analyse qualitative d’entretiens menés en mars et avril 2003 auprès d’Argentins résidants à Punta del Este. Ce groupe forme une élite dans le sens de petit nombre de personnes aux compétences et aux performances exceptionnelles et objectivement vérifiables. Il n’est bien entendu pas homogène. Parce que ces Argentins disposent d’un capital financier réparti dans plusieurs pays, parce qu’ils ont l’habitude de s’affranchir des contraintes liées aux frontières internationales et parce que leurs mobilités sont importantes, ils maîtrisent mieux et surtout davantage que d’autres groupes sociaux, les transformations socio-économiques récentes, et notamment celles liées à la crise argentine. Le travail propose une typologie de cette élite qui identifie différents gradients du capital spatial. Globalement, plus on occupe une place élevée dans cette élite, plus le capital spatial est important et stimule les autres formes de capital, même si, dans le détail, ce constat est à nuancer. 

Le capital spatial réside aussi dans la capacité à avoir accès à certains lieux et certains milieux sociaux plus ou moins difficilement pénétrables à cause de l’existence de barrières économiques, sociales ou culturelles. Le capital spatial des élites se révèle également dans la pratique de l’espace en réseau, les réseaux sociaux étant notamment localisés par des réseaux spatiaux. Par exemple, les Argentins de Punta del Este habitent aussi à Bariloche (station de sports d’hiver argentine), à Buenos Aires mais aussi, pour certains, en Europe (Paris, Londres) et aux Etats-Unis (New York, Miami) et se retrouvent dans ces différents lieux. Pour les élites argentines de Punta del Este, la connaissance de divers espaces et les plus-values, avantages ou atouts qui en sont tirés peuvent donc être analysés dans le cadre du processus de capitalisation des pratiques spatiales. Il est dès lors possible de parler de capital spatial dans la mesure où les notions de mobilités sociales et spatiales ne suffisent plus à décrire et expliquer la réalité observée.