De l’espace géographique à l’espace social : une intégration spatio-temporelle en cours de construction sur un front pionnier du Guatemala

Gilles Selleron, chargé de Recherches à l’université Toulouse II, UMR 5602 "Géographie de l’environnement"

Aujourd’hui plus qu’hier, les faits de sociétés ne peuvent plus être appréhendés indépendamment de l’environnement qui les portent puisque les hommes et leurs actions concrètes sur leur milieu géographique les conduisent à s’orienter de manière incessante vers un modelage environnemental, un façonnage économique et social mais également vers une appropriation culturelle de territoires, nouveaux ou anciens, pour pouvoir subvenir à leurs besoins vitaux. 

Loin de dissocier le spatial du sociétal, ces deux éléments s’imbriquent étroitement et constituent en réalité une unité organique intime que les méthodologiques disciplinaires se doivent de mettre en relation. Fruit de cette orientation volontairement pluridisciplinaire intégrant des paramètres variés –environnement, société, archéologie…-, l’analyse spatiale du front pionnier de La Joyanca situé aux abords de la Réserve biosphère Maya du Guatemala, contribue à démontrer ici des liens profonds entre la société et la nature et leurs réciprocités mutuelles. 

En effet, ce front pionnier né tout récemment (1988), est la conséquence de vagues migratoires successives de populations indiennes d’origines sociales et culturelles différentes (ladinos et mayas) Ces indiens sont en train de pénétrer illégalement au cœur même de la forêt dense native et d’y créer un espace mouvant et complexe que l’on peut dénommer -pour le moment- un système agro-sylvo-pastoral. 

Ces colonisateurs s’approprient un espace forestier totalement vierge depuis mille ans. Là, déployant une force de travail aussi régulière que d’ampleur, ils y construisent, pas à pas, différentes sociétés, différents modes de production, différents types d’habitats... L’accès à l’eau –la vie- joue un rôle clé mais, curieusement, pas pour tous. 

Au cours de la période étudiée s’échelonnant de 1988 à 2003, les mutations spatio-temporelles deviennent de plus en plus sensibles au point de dessiner nettement sur l’espace géographique les reflets sociologiques et culturels propres aux ethnies en présence. De nouveaux territoires partagés sont nés. En utilisant l’instrument du feu, tous contribuent à une déforestation qui apparaît inexorable. Mais deux parcours économiques et sociaux vont se différencier et s’opposer de plus en plus nettement. Les premiers s’acheminent à créer des pâturages extensifs, les seconds déploient l’ancestrale culture sur brûlis itinérant de la milpa. Par leur histoire et leur culture, tous ont une relation particulière à l’espace. Ils les mettent en pratique sous nos yeux pourrions-nous dire. Les premiers conquièrent le bord des fleuves et des lagunes, alors que les seconds s’installent sur les hauts plateaux, ceux là-mêmes occupés jadis par …des mayas disparus brutalement en l’année 950 de notre ère. 

Ce phénomène social est en train de métamorphoser le paysage forestier initial de fond en comble, bouleversant les équilibres existants pour mettre en place un nouveau rapport environnemental au sens complet du mot. 

Comprendre, caractériser, suivre, identifier, cartographier ces phénomènes dynamiques, vivants, extrêmement rapides, nécessite une appréhension à la fois globale et particulière mais en tout cas multidisciplinaire. Géographes - qu’ils soient naturalistes ou humanistes -, sociologues, ethnologues, archéologues… ne peuvent que confronter leurs visions selon un axe relationnel nature-société. 

En comment percevoir ces constructions territoriales nouvelles dans un environnement à la fois éloigné, inhospitalier, dépourvu d’accès routier (au moins pendant plusieurs années) comme de cartographies actualisées si ce n’est par l’appel aux outils, méthodes et données fournies par les satellites d’observation de la Terre ? C’est cette approche que nous proposons à travers l’étude de ce front pionnier car l’image satellitale à fines résolutions spatiales est par définition intégratrice : des phénomènes sociaux peuvent y être identifiés car ils marquent l’environnement de leurs multiples empruntes. L’analyse visuelle ou numérique des images permet de replacer les faits de société dans leur contexte géographique et autorise leurs perceptions graduelles. 

La méthodologie développée associe le plus étroitement possible aux traitements d’images satellitales -enregistrées toutes les deux années- des enquêtes de terrain auprès des populations indigènes. Le tout permet de rendre lisible ces processus de territorialisation vus de l’espace. 

Ainsi la dimension géographique replaçant l’homme dans son environnement (ressource et support) reprend pleinement ses droits et autorise, de ce fait, une action géographique par la production spatio-temporelle de données actualisées.