Contribution des démarches prospectives différenciées au renforcement des logiques ségrégatives. Exploration dans l’aire d’influence de la « Ville Nouvelle » de Cergy-Pontoise

Didier Desponds, PRAG à l’université de Cergy-Pontoise, laboratoire "Mobilités, Réseaux, Territoires, Environnements"

Avec la thèse intitulée « Stratégies résidentielles, différenciation spatiale et recomposition sociale : application à l’aire d’influence de la Ville Nouvelle de Cergy-Pontoise », dont la démarche s’inscrivait résolument dans le champ de la géographie sociale, j’ai eu l’occasion de lancer une enquête auprès de ménages venant d’effectuer une mobilité résidentielle. Afin de les contacter, fut utilisée une source qui à ma connaissance ne l’avait jamais été auparavant, celle des fichiers des réexpéditions de La Poste. Les résultats de l’enquête firent l’objet d’une exploitation dans le cadre de la thèse, mais je me propose ici de reprendre certains aspects afin d’approfondir les analyses. 

Il était en effet apparu que les démarches de prospection différaient fortement selon le profil social des ménages. Ceux que l’on pouvait rattacher aux catégories aisées étant à la fois les plus actifs dans leur prospection (en nombre de logements visités) et ceux recourant le plus à un mode personnalisé de prospection, tout en ayant accès aux agences immobilières. Inversement, les ménages des catégories les moins favorisées se contentaient de quelques visites et dépendaient bien davantage de l’offre socialisée de logements, qu’elle provienne des collectivités locales ou du 1% logement. Le recours à une aide familiale était également plus fréquent. Ces disparités ne sont pas sans incidences sur l’éventail de choix auquel les ménages peuvent avoir accès, large dans le premier cas, restreint dans le second, ainsi que sur la répartition des populations classées en fonction de critères sociaux. En effet, la concentration de l’offre socialisée sur quelques communes limite les « horizons résidentiels » et renforce la probabilité pour les ménages les plus défavorisés d’en demeurer captifs. Les données de l’INSEE indiquent par exemple que les communes où le taux d’habitat social est fort sont également celles où les ménages mobiles proviennent le plus de la commune elle même. 

L’image des communes, celles que les ménages considéraient comme particulièrement attractives (où ils auraient souhaité résider), ou inversement, répulsives (où ils refusaient de résider) faisait aussi partie des thèmes de l’enquête. Les résultats conduisent systématiquement à une forte déqualification des communes où le taux d’habitat social est élevé. Les raisons exprimées faisaient à la fois allusion à la qualité du bâti et à l’insécurité qui y règnerait. Que ceci corresponde ou non à une réalité nous importe peu ici, seul compte le fait qu’il s’agit d’un facteur agissant sur les stratégies mises en œuvre par les ménages. 

Les conséquences de ces mécanismes sont cumulatifs, ils conduisent au renforcement des phénomènes ségrégatifs dans leur dimension socio-spatiale. La dévalorisation en cours de l’image des communes à fort profil social, dans un contexte de puissantes inégalités dans la fluidité des mobilités résidentielles déclenchées par les ménages, conduit à la concentration des ménages les plus défavorisés sur un certain nombre de territoires (territoires pouvant soit correspondre à un quartier spécifique, soit à la totalité de la commune), dont ils ne peuvent (au cas où ils le souhaiteraient) que très difficilement s’émanciper. Les tendances ainsi décrites sont par ailleurs confirmées par l’exploitation des données fiscales, des données des notaires ou des données des fichiers de l’INSEE fournissant des indications sur les ménages ayant effectué des mobilités entre 1990 et 1999. 

Par le biais de l’exploitation de cette enquête, il s’agira donc de s’interroger sur les logiques en œuvre ; les démarches prospectives des ménages contribuant à ouvrir une fenêtre sur un des facteurs. Les ménages opèrent en effet des choix en fonction de leur situation personnelle et de l’offre disponible à un moment donné, mais aussi de l’image qu’ils se font des territoires résidentiels. Sous-jacente à ces analyses, émerge la question de la place occupée par l’habitat social dans les politiques urbaines mises en œuvre par les communes. En effet, s’il s’avère que les ménages les plus favorisés, ceux dont la venue est généralement la plus fortement souhaitée, orientent grandement leurs mobilités résidentielles en fonction de l’habitat social présent sur les communes, quel intérêt les responsables de celles-ci auraient-ils à construire de l’habitat social ?