Conflits et controverses : de nouvelles scènes de construction territoriale ?

Patrice Melé, maître de conférences à l’université de Tours, UMR 6173 "Cité, Territoire, Environnement et Société"

Cette communication propose d’interroger les conflits, controverses et la participation d’habitants mobilisés à des instances de négociation sous l’angle de leur rôle dans la production de territorialités. Deux recherches récentes réalisées dans deux contextes urbains très différents, à partir d’entretiens qualificatifs dans des situations de mobilisation contre le bruit - des restaurants et bars dans le centre historique de Tours ; des avions autour de l’aéroport Lyon Saint-Exupéry - ont permis d’étudier les raisons d’habitants engagés dans l’action pour la préservation des qualités de leur espace résidentiel. Il ne s’agit de présenter une analyse détaillée de ces situations de conflits, mais d’un retour sur ces expériences de recherche pour développer plusieurs hypothèses sur les dimensions spatiales et territoriales des conflits. 

Les conflits peuvent être considéré comme révélateurs, des représentations et idéologies spatiales mais on peut aussi proposer de placer au centre de l’analyse les effets de la construction de collectifs au moment des conflits. L’intéressement des populations à partir de leur logement et leur participation à une action collective passe par la reconnaissance de leur solidarité de destin avec d’autres habitants proches. Non seulement le conflit contribue à former des groupes sur une base spatiale mais on peut dire que les arguments et les pratiques mis en œuvre par les habitants mobilisés contribuent à souder les groupes autour d’une certaine vision de l’espace, d’une certaine conception des valeurs de l’espace proche, construites au moment où il faut le défendre. De plus, le processus de délimitation des buts du conflit implique un travail collectif sur les représentations des usages légitimes de l’espace et souvent une définition territoriale d’un espace à protéger, à préserver de certaines dynamiques. Cette production territoriale issue de situations de conflit doit-elle être considérée limitée dans le temps et à certaines pratiques, ou les moments de conflits ont-ils la capacité de marquer durablement des espaces, de modifier les valeurs et représentations ? 

Par leur existence même comme scène de débat ou par la mise en œuvre d’instances de négociation de l’assentiment, les conflits contribuent à la production d’un espace public intermédiaire territorialisé. Les mobilisations, conflits et leur prise en compte par l’action publique peuvent être analysés comme une expérience collective de production territoriale. Pour la géographie, dans un contexte de généralisation des conflits, cette approche renouvelée des processus de territorialisation centrée sur les situations d’action me semble pouvoir constituer une étape importante de l’analyse de l’espace comme « médiateur social ».