« Ce n’est pas nous qui sommes à la rue, c’est la rue qui est à nous ». Pour une autre lecture de l’espace à partir des modes d’appropriation des espaces publics par les sans domicile fixe

Djemila Zeneidi-Henry, chargée de recherche à l’université Rennes 2, UMR 6590 "Espaces et Sociétés"

Cette proposition de communication [1 ] est centrée sur les modalités d’appropriation des espaces publics urbains par une frange de la population Sans domicile fixe, ceux que l’on appelle les chroniques de la rue pour ne pas dire clochards. Ces derniers sont couramment associés dans les représentations collectives à l’espace public. Toutefois leurs rapports à l’espace restent exclusivement décrits sur le versant de la déréliction. Il est rare de voir leur spatialité articulée à l’acte d’appropriation. Pourtant adopter ce prisme précis conduirait à les appréhender de manière plus complexe sans verser dans la lecture victimiste, lecture pourtant dominante. Parce qu’elle est une forme de dynamique d’action sur le monde matériel et social (Ségaud, 2003), l’appropriation est une affaire de pouvoir qui transforme ses auteurs en acteurs. Les SDF en tant qu’usagers de la ville n’échappent pas à ce mouvement qui peut faire d’eux des sujets actifs. Il existe différents degrés d’appropriation de l’espace, elle peut être une simple occupation d’un lieu en conformité avec les usages normés ou prédéfinis mais elle peut également déboucher sur des formes de détournement des lieux. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les usages spatiaux des SDF rencontrés, des usages qui débouchent sur l’émergence de territoires. Les appropriations répondent à différentes fonctions (mendicité, sociabilité, habiter) et ont un impact sur la géographie quotidienne des autres citadins. On observe des tensions entre usages normés et légitimes et usages non reconnus. Dès lors, l’espace ne peut plus être envisagé comme un simple cadre sur lequel vient se greffer l’action humaine, il est à appréhender comme une ressource fondamentale des interactions sociales, un objet-enjeu. L’appropriation se présente alors comme un questionnement sur le droit à la ville pour tous (Lefevre, 1972).


[1 ] Les résultats sont tirés d’une recherche interdisciplinaire associant géographie et anthropologie et qui a eu lieu entre 1996 et 2002 (Zeneidi, 2002). La méthodologie est basée sur différents types d’observation et sur des entretiens semi directifs.