Action publique et symbolique urbaine

Camille Tiano, doctorante à l’Institut Français d’urbanisme de Paris

Depuis une vingtaine d’années en France, les villes et plus particulièrement les périmètres en requalification constituent des territoires en mutation dans leur morphologie comme dans leur image. Les réalisations architecturales et urbanistiques ainsi que les discours tenus par les acteurs de la gestion urbaine font des opérations de requalification le lieu d’affirmation d’une esthétique, d’un héritage mais aussi et surtout d’ambitions et de valeurs. 

L’action publique sur ces périmètres tend à réunir l’urbs et la civitas, l’espace urbain et la communauté des citadins. Cette volonté de réconciliation du social et du spatial fait des opérations de requalification urbaine un bon objet de la dimension à la fois matérielle et imaginaire de l’espace. Ces morceaux de ville qui sont remodelés dans leur trame et dans leurs représentations, aux statuts juridiques, fonctionnels et patrimoniaux hétérogènes sont le cadre de construction de symboliques urbaines. 

Quelles sont les modalités de la construction d’une symbolique urbaine ? Quels en sont les principaux auteurs ? Et quelles sont les conditions de sa pérennité ? On illustrera la réponse à ces questions par des opérations de requalifications dont la chronologie ainsi que les enjeux d’image et de développement sont comparables : Euralille à Lille, Euroméditerranée à Marseille et Neptune à Dunkerque. Ainsi on exposera d’abord ce que l’on entend par symbolique urbaine. Puis on replacera cette notion dans le champ des notions de la géographie des représentations, ce qui nous permettra d’exposer son originalité et surtout son intérêt pour l’étude de processus de fabrication identitaire. Enfin on présentera l’ébauche d’une comparaison de l’action publique dans les trois opérations envisagées. 

Définir la symbolique urbaine 

Comme le fait remarquer F. Paul-Lévy, le symbolique, ce « serpent de mer des sciences sociales [1 ] » n’est jamais (ou presque) défini avec précision. Afin de définir ce qu’est une symbolique urbaine, il faut d’abord revenir sur ce que l’on entend par symbole. On écartera d’emblée à la fois le sens logico-mathématique et le sens de signifiant univoque du symbole. L’étymologie du mot symbole - un objet coupé en deux servant de signe de reconnaissance aux porteurs des deux morceaux - suggère en revanche deux caractéristiques intéressantes. D’une part le symbole réunit ceux qui le reconnaissent, il a donc une dimension collective. D’autre part il a une valeur métaphorique, conventionnelle, il comporte donc une part d’arbitraire : l’essentiel réside davantage dans la « mise en symbole » d’un objet que dans sa nature. Si bien que l’on partira du principe, énoncé par Dan Sperber, selon lequel le symbolique n’est une propriété « ni des objets, ni des actes, ni des énoncés, mais des représentations conceptuelles qui les décrivent et les interprètent [2 ] ». Ainsi apparaît également la dimension essentiellement systématique et hétérogène d’une symbolique urbaine. 

Choix et valeurs, conflits et idéologies 

Mais définir ce qu’est une symbolique urbaine nécessite également d’en indiquer la position dans le champ des notions analysant la ville perçue : les représentations, l’image et l’identité. 

La distinction que l’on établit entre la symbolique d’une ville et ses représentations tient au nombre. Les représentations d’un territoire -urbain ou non- sont par définition fragmentées et fragmentaires. Cependant le caractère essentiellement polyphonique des perceptions d’une ville constitue un des défis majeurs pour la construction d’une symbolique urbaine pas forcément monolithique mais au moins unifiée. 

Unification qui contraint donc l’action publique à faire des choix et la construction d’une symbolique urbaine à être conflictuelle. Une symbolique urbaine se démarque ensuite de la stricte notion d’identité car elle peut s’appliquer à une ville dans son ensemble. L’identité étant par définition limitée aux êtres dotés d’une subjectivité. Parler de l’identité d’une ville implique une vision anthropomorphique de la ville tout à fait problématique. 

Enfin la notion de symbolique urbaine excède celle de l’image d’une ville en intégrant l’idée de « valeurs ». La valeur affective des lieux et les valeurs morales qui guident leur organisation. Rendre compte de la symbolique d’une ville, c’est aussi rendre compte des valeurs morales à l’œuvre dans la gestion de ville. Si bien qu’une symbolique urbaine comporte ce que M. Rosemberg appelle des traces idéologiques [3 ]. Une symbolique urbaine est donc le système des éléments urbains utilisés de manière symbolique qui compose une image et un système de valeurs propres pour les habitants de la ville ou du quartier concerné mais aussi pour les personnes, les entreprises et les institutions extérieures. 

Neptune, Euralille et Euroméditerranée : 3 constructions, 1 symbolique ? 

Neptune, Euralille et Euroméditerranée sont trois opérations de requalification de territoires urbains marginaux par leurs usages (friches ferroviaires à Lille, friches portuaires à Marseille et Dunkerque) mais centraux par leur localisation. Les trois opérations ont plus de 10 ans : 16 ans pour Neptune et Euralille, 11 pour Euroméditerranée. Elles sont chacune pilotée par un organisme spécifique, EPA ou SEM, mais l’équipe municipale conserve une influence certaine sur l’opération. On voit se dégager ainsi 4 catégories d’auteurs de la symbolique urbaine : les élus (municipalité, communauté urbaine), les aménageurs (directeurs de SEM ou EPA), les experts en communication et -plus minoritairement- les grands noms de l’architecture sollicités (Rem Koolhaas, Yves Lion, B. Reichen). 

Sans prétendre émettre un jugement sur des opérations inachevées et relativement récentes, il est possible de proposer quelques hypothèses quant à la construction de symbolique urbaine en cours. En se penchant plus particulièrement sur l’ampleur des conflits, la netteté et la spécificité des valeurs mises en avant, il apparaît que :

- à Euralille, les choix faits par l’équipe d’aménageurs et de politiques ont été à l’origine de nombreuses tensions entre les acteurs. En effet, l’affirmation des valeurs de modernité, voire de rupture avec le passé récent de Lille a causé d’importants conflits mais elle a aussi permis de construire une réelle symbolique urbaine, complexe et singulière.

- à Euroméditerranée en revanche aucun conflit ni aucune valeur particulière n’émergent. Le consensus et l’orientation hygiéniste (tant du point de vue de l’économie que de celui de l’urbanisme) empêchent de parler d’un réel travail sur la symbolique urbaine marseillaise dans le cadre d’une opération qui insiste pourtant beaucoup sur l’image de la ville.

- en ce qui concerne l’expérience dunkerquoise, quand l’opération Neptune a été lancée une série de divergences sont apparues entre l’équipe municipale et l’AGUR, mais depuis les élections municipales ont fait fusionner les deux groupes. Si bien qu’en dépit de remises en question régulières, aucun conflit n’est venu attesté de choix tranchés. Le fait que l’image de la ville et de l’opération soit toujours trouble confirme que la construction d’une symbolique n’y est qu’embryonnaire. 

Ainsi, il semble bien que l’action publique concerne de plus en plus la gestion imaginaire autant qu’urbanistique de la ville. Cependant, un réel décalage demeure entre discours sur l’image et construction de réelle symbolique urbaine. Si les nouvelles responsabilités de producteurs d’image des acteurs publics font l’unanimité, les modalités de cette fabrication sont souvent approximatives et pas toujours suivies de résultats.


[1 ] In « Architectures et cultures » dans Les cahiers de la recherche architecturale, n°27-28 1er trimestre 1992, dir. Christelle Robin, Ed. Parenthèses, Marseille,.

[2 ] In Le symbolisme en général, D. Sperber, 1974.

[3 ] In Le marketing urbain en question. Production d’espace et de discours dans 4 projets de villes de M. Rosemberg, Paris, Economica, 2000.