Édito juillet 2020

J’avais annoncé dans l’Edito de novembre 2019 une variation sur la distinction faite par Joëlle Zask entre « prendre part à » et « faire partie de »… Entre temps, une lecture m’a orientée sur un autre sujet de préoccupation sociale, la qualité de la vie, en lien avec l’actuel conflits de valeurs contenu dans le projet de réforme des retraites. Cédant à la tyrannie de l’actualité, je vous emmène donc à la suite de Didier Fassin sur la question de ce qu’est la vie...

« Il y a ainsi, d’un côté, la vie qui s’écoule avec un commencement et une fin, et de l’autre la vie qui fait la singularité humaine parce qu’elle peut être racontée : vie biologique et vie biographique, en somme. L’espérance de vie mesure l’étendue de la première. L’histoire de vie relate la richesse de la seconde. L’inégalité des vies ne peut être appréhendée que dans la reconnaissance des deux. Elle doit à la fois les distinguer et les connecter. Les distinguer, car le paradoxe des femmes françaises montre qu’une vie longue ne suffit pas à garantir une vie bonne. Les connecter, car l’expérience des hommes afro-américains rappelle qu’une vie dévalorisée finit par produire une vie abîmée (...) ».

Didier Fassin - Extrait de la leçon inaugurale au Collège de France – Jeudi 16 janvier 2020  Publié par Le Monde 12-13 janvier 2020.

Cette réflexion portée par un anthropo-sociologue – médecin de formation – m’est apparue  lumineuse. Elle m’a parlée tant sur le plan personnel – en tant qu’individu - que sur le plan des collectifs de recherche qui s’emploient à saisir les trajectoires de vie de nos contemporain.e.s pour mieux en restituer les attentes sociales, voire les revendications d’ordre politique.

  1. le premier volet, celui de l’espérance de vie, nous informe sur les « disparités de longévité » mais ne dit rien de la qualité de vie au cours des années, notamment celle des jeunes comparée à celle des seniors, celle des ouvriers comparée à celle des cadres, celle des femmes comparée à celle des hommes pour reprendre des catégories simples, que l’on peut en outre combiner. Bien des chercheurs démographes, géographes ou sociologues indiquent qu’il faut ainsi regarder de près ce que cette « vie » signifie au regard d’un état de santé, de capacités et d’égalité sociale.
  2. le deuxième volet, celui de l’histoire de vie, permet de documenter les circonstances, aléas, bifurcations, parcours, expériences vécues des individus dans la durée, par le récit ou le recueil d’éléments clés. Cette approche est particulièrement mobilisée dans les enquêtes en sciences sociales, pour incarner les facteurs et les jalons d’une existence, situer l’individu dans son rapport au monde (à la santé, à l’âge, à la mobilité…) et donner une épaisseur humaine aux chiffres. Au laboratoire, on retrouve ce souci de documenter l’expérience et les parcours dans le cadre des programmes de recherche sur les migrations résidentielles, sur la santé des migrants, ou encore sur les situations de vie des personnes vieillissantes et/ou en situation de handicap.

Pour finir, et sans transition, je vous fais part d’une autre lecture, lucide sur le monde d’aujourd’hui et sur les contradictions internes qui mettent sous tension nos sociétés. Je vous invite ainsi à lire l’édito d’Olivier Petit dans le avant-dernier numéro de la revue en ligne Développement Durable et Territoires : « Un vendredi pas comme les autres… ».

Emmanuelle Hellier