Édito janvier 2020

Redonner le temps aux chercheurs… et de la clairvoyance à nos débats

Deux ans après l’édito n°1 de ce site Web, retour sur la question du temps…

En effet, parmi les propositions faites par la CP-CN en juillet 2019, "la restauration d’un temps professionnel propice à la recherche" (III.8) constitue à mon sens le coeur de toutes les problématiques en jeu dans les débats actuels sur l’avenir de la recherche en France (http://www.c3n-cn.fr/mobESR).

Déjà, actuellement, le taux d'activités de recherche en tant que telles (veille biblio, enquête, traitement, analyse, publication) diminue au sein de nos "activités de recherche" dans leur ensemble. Nous l'avons évalué à l'UMR ESO à partir d'un questionnaire d'enquête en 2014 et en 2019, en reprenant les quatre mêmes catégories (recherche académique; formation à la recherche; appui à la recherche; interactions avec l'environnement social, économique, culturel): sur ces données déclaratives recueillies auprès de 100 chercheurs et enseignants-chercheurs, la part de la recherche académique en temps consacré baisse de 46 à 42 %, tandis que la formation à la recherche reste stable (18 %), l'appui à la recherche augmente légèrement (17 à 18 %) et l’interaction avec l'environnement augmente (de 15 à 18 %) ; cette dernière évolution est le signe de relations accrues avec les partenaires et la société civile, qualité souhaitable pour nos métiers. En revanche, tant la part relative (42 %) que la baisse en 5 ans de la « recherche académique » sont des indicateurs révélateurs d'une tendance lourde, révélée aussi par les dires des collègues : le temps consacré aux activités de recherche stricto sensu régresse. Les collègues enseignants-chercheurs en viennent ainsi à demander à leur tutelle universitaire des décharges d'enseignement pour pouvoir piloter des gros programmes, car l'inflation des tâches gestionnaires incluses dans les programmes ne permet plus à ces collègues pilotes d'y assurer une contribution scientifique suffisamment dense. Par ailleurs, les collègues chercheur.e.s porteurs d’ANR, de collaborations internationales, manquent cruellement de personnels ingénieurs stables et à temps plein pour les soutenir, outre les quelques vacations et CDD qu'ils.elles ont pu inclure dans le budget du programme. Or, l'accroissement de la modalité de financement des laboratoires sur projets figure dans le rapport préalable à la Loi Recherche du groupe de travail 1. C'est méconnaître les évolutions actuelles déjà pesantes sur les conditions de travail des collègues.

Les constats et préconisations faites par la CP-CN sont rejoints de manière extrêmement percutante par les analyses des Labos1.5, portés des chercheurs du CNRS, de l'Inraé et d'autres organismes : ces analyses soulignent qu'au-delà du symptôme de l'impact environnemental des activités de recherche (empreinte carbone des déplacements en avion), il est nécessaire de rechercher les causes de cette empreinte. Il s'agit non seulement de se « baser sur un état des lieux et des scénari établis sur une méthode scientifique », mais aussi de mener des « réformes structurelles visant à diminuer la frénésie et à redonner le temps aux chercheurs dans le cadre d’une recherche sobre » (séminaire du 24/01/2020 en ligne dans l'Intranet du CNRS – Mission Pilotage et Relations avec les délégations régionales et les instituts).

Ce sont des jeunes chercheur.e.s qui portent cette démarche réflexive et constructive, transversalement aux instituts du CNRS et aux organismes de recherche ; leurs travaux volontaristes nous interpellent et nous encouragent. Ils nous demandent de nous recentrer sur les valeurs du « temps de la recherche ».

Emmanuelle Hellier